Affaire Lactalis : Emmanuel Besnier, coupable idéal puisqu’invisible, permet à tellement d’autres de se dédouaner de leurs responsabilités...

Lactalis, incroyable affaire où on risque la catastrophe chaque jour. On n’imagine même pas la gravité du tsunami si un seul des bébés malades était mort. Un drame national capable de déstabiliser notre système économique et social.

Nous sommes passés à côté d’un tel drame, mais ces derniers jours beaucoup ont pensé que cela pouvait se passer, à commencer par tous les parents qui ont des enfants en bas-âge. Du coup, la machine politique et médiatique s’est emballée cette semaine, alors que cette affaire a démarré il y a presque six mois.

Depuis six mois donc, le producteur Lactalis s’interroge sur la qualité de son lait, il enquête discrètement, hésite. Depuis six mois, les organisations de contrôles dépêchées normalement par l’administration, enquêtant de leur côté, les avertissent. Du côté des distributeurs, on compte les lots, puis on en retire, et on recompte et on en élimine encore et encore. L’usine de Craon s’arrête, puis repart, puis s’arrête à nouveau et tire son rideau de fer.

Pendant ce temps-là, aux quatre coins de la France, quelques dizaines de bébés

souffrent de contamination à la salmonelle et sont transportés à l’hôpital.

Depuis une semaine, la machine gouvernementale est sortie de sa réserve, l'administration s’est remuée, la grande distribution a tout fait pour se dédouaner. Sauf l’entreprise à l’origine du scandale est restée muette. Ce qui a fait de ses dirigeants des coupables non seulement très utiles, mais vaincus par la vindicte populaire.

L’entreprise est évidemment responsable du dysfonctionnement et son Président est devenu un coupable évident dans la mesure où il est resté absent et silencieux. Mais ce silence n’a-t-il pas rendu service à tous ceux qui n’étaient pas innocents et qui n’ont pas cessé depuis dix jours de se dédouaner ?

« Ce n’est pas nous madame, c’est la faute de Lactalis, ce n’est pas nous ... » Bien sur, ce n’est personne puisque le coupable désigné se cache dans son manoir de Mayenne. « S’il se cache, c’est qu’il a évidemment beaucoup de choses à se reprocher ».

 

1ère erreur, le silence d’Emmanuel Besnier. Mais ça n‘est pas une erreur, c’est dans son ADN. Dans sa culture. Emmanuel Besnier ne parle pas, sauf à sa famille, qui détient l’entreprise et à ses proches collaborateurs. Il ne parle pas parce qu’il considère qu’un chef d’entreprise n’a pas à parler. Emmanuel Besnier est à la tête du groupe Lactalis depuis dix-huit ans. Il transformé ce groupe familial en numéro un mondial du lait, mais personne ne le connaît. Or, Lactalis compte quelques 75 000 salariés dans 85 pays, dont 15 000 en France. Mais rares sont ceux qui l'ont déjà vu. Les milliers de producteurs qui alimentent cette gigantesque machine ne le connaissent pas davantage. « Son grand-père, qui a fondé l'entreprise en 1933, allait dans chaque ferme, saluer chaque producteur dit-on. Mais lui, personne ne le voit jamais ! Moi, en vingt ans de responsabilité agricole dans le département, je ne l'ai jamais rencontré » dit Philippe Jehan, président du syndicat agricole FNSEA de Mayenne, le berceau de Lactalis dont le siège est à Laval. L’ancien ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll qui est du Mans, la ville voisine, a toujours dit qu’il ne le connaissait pas et n’a même pas son numéro de portable. Il a été ministre cinq ans.

 

« Il est dans la tradition de son père, c'est-à-dire on ne communique pas, on conduit sa barque », explique l’ancien ministre Jean Arthuis (Alliance centriste), qui, dans le cadre de ses mandats d'élu en Mayenne, a rencontré ce PDG atypique.

Toujours est-il, Emmanuel Besnier est une des 20 premières fortunes de France et vit le plus souvent dans une commune en Mayenne, à Entrâmes, où sa famille dispose d'un château dans la forêt. Mais, aujourd’hui, il est plus souvent en avion que chez lui. En France comme à l’étranger, il refuse les dîners en ville, les rendez-vous avec les médias.

Son entreprise n’étant pas côté en bourse, il pense n’avoir pas de compte à rendre à personne.

Est-il pour autant un patron conservateur ? Non, le groupe est à la pointe de la modernité et le personnel est plutôt bien traité. L’entreprise fonctionne bien et tout le monde en profite. « Pour vivre heureux, vivons caché », disait son père. Sauf que les temps ont changé, l’entreprise a changé.

 

En restant discret, caché, silencieux, Emmanuel Besnier a oublié que le chef d’entreprise a certes des comptes à rendre à ses actionnaires, c’est à dire à sa famille, mais aussi à ses clients de plus en plus exigeants, à ses salariés qui demandent autre chose qu’un salaire et un emploi, ils ont besoin de savoir pourquoi et comment ils travaillent. Il a des comptes à rendre à tout l’écosystème.

Il y a en France un certains nombre de patrons dont le principal concurrent de Lactalis ; c’est à dire Danone, qui considèrent que l’entreprise n’a pas qu’un objectif économique et financier : mais qu’elle a aussi des objectifs sociaux et des objectifs environnementaux. Alors, reconnaitre que l'entreprise a d’autres objectifs que d’optimiser ses résultats donne à ses dirigeants des responsabilités différentes et plus larges.

Certains, au patronat, expliquent que l’entreprise doit satisfaire d’abord ses actionnaires. D’autres, ils sont nombreux, démontrent que l’entreprise marche sur deux ou trois pieds. L’un ne va pas sans les autres.

Dans ce cas de figure, un peu comme Antoine Riboud qui, dans les années 70 avait secoué le CNPF, beaucoup de patrons considèrent avoir une responsabilité de communication et de pédagogie qui aille au delà de la sphère financière et boursière.

Emmanuel Besnier s’est toujours refusé à cet exercice, par timidité peut-être ou plus surement par éducation et culture.

Aujourd’hui, c’est évidemment sa faiblesse. Ce silence en a fait un coupable devant l’opinion et beaucoup ont eu intérêt à dissimuler leur propre responsabilité dernière la culpabilité trop évidente de Besnier.

 

La deuxième erreur a sans doute été faite par l’administration dont le travail est pourtant très important dans ce genre d’affaire. Trois administrations en France s’occupent de contrôler l’agroalimentaire : le ministère de l‘économie et de la consommation, le ministère de l‘agriculture et le ministère de la santé.

Qui est responsable en dernier ressort ? Les enquêtes sont-elles coordonnées, les administrations ne sont-elles pas en permanence à se tirer dans les pattes ? Bref, les informations sont nombreuses pour dire qu’il y a eu un certain cafouillage depuis six mois dans cette affaire.

 

La troisième erreur a été commise par la grande distribution qui aurait répondu aux injonctions contradictoires sans savoir exactement quoi faire. Elle manque en tout cas d’innovations. Ce qui est invraisemblable aujourd’hui, c’est que la grande distribution à la pointe de la modernité digitale est incapable de nous dire (au moment où le consommateur passe en caisse, au moment où le produit est scanné pour sortir son prix) si le produit est périmé ou pas, dangereux ou pas.  N’importe quel geek est capable en un clic de souris de modifier le logiciel qui imprime les codes barres. Invraisemblable. Inimaginable. Alors, bien sur c’est plus facile d’incriminer le fournisseur surtout quand celui-ci est tétanisé lui-même et ne dit rien.