Air France, le cauchemar : moins de clients, pas de résultats, pas de gouvernance, pas de stratégie.

Air France va présenter des résultats catastrophiques et pas seulement pour cause de grève des pilotes. Chronique d’un désastre annoncé. 

 

On le saura demain lors de la publication, mais les résultats sont catastrophiques. Air France devrait faire un premier bilan de la grève de ses pilotes et surtout de ses commandants, une perte évaluée à près de 400 millions d’euros. En pure perte parce qu‘au terme de six mois de conflit, il n’y a pas de solutions. 

Les personnels navigants et particulièrement les pilotes n’ont toujours pas reçu de garantie, alors que la conjoncture leur est très favorable. L’industrie du transport aérien estime que les besoins en pilotes d’avions commerciaux dépasseront les 600 000 dans les 15 prochaines années. La tension est donc très forte sur le marché de l’emploi et la plupart des pilotes ne s‘inquiètent guère pour leur avenir. Sauf que leurs conditions de travail ne seront évidemment pas aussi confortables qu’aujourd’hui. Notamment pour les personnels d’Air France. D’où le blocage qui a paralysé la compagnie près de six mois.   

Le cauchemar d’Air France n’est pas seulement d’origine sociale. Le blocage social n’est que la conséquence d’un déficit de stratégie sur trois dossiers clefs.

 

D ‘abord, une perte de confiance commerciale. Les difficultés financières ne sont pas imputables aux exigences des pilotes en matière de salaires. Elles sont évidemment liées à la perte de confiance de sa clientèle. Alors, la grève des pilotes n'a fait qu’aggraver cette défiance et reporter une partie des voyageurs chez les concurrents, mais ça n’est pas la seule raison des difficultés commerciales.  Dans un secteur où il n‘y a jamais eu autant de perspectives de développement, Air France n’a jamais perdu autant de client. Air France a perdu une grande partie des avantages de son image auprès de sa clientèle. En dépit de cette marque France qui reste très prestigieuse, en dépit des équipements aéroportuaires de Roissy, en dépit de son hub qui reste techniquement le plus important en Europe, la compagnie est considérée comme trop chère avec une qualité de service détériorée. Les clients traditionnels sont découragés, les partenaires d’Air France et d’abord KLM sont désabusés, Paris Aéroport (ex ADP) est inquiet car il doit, dans ces conditions, séduire des investisseurs pour organiser sa privatisation. Quant au personnel d’Air France, il est démotivé. Il faudra reconstruire toute la relation client en tenant compte de la concurrence et du digital. Sans pour autant abandonner l‘ADN de la marque.

 

Ensuite deuxième dossier, Air-France n’a pas de gouvernance et n’en trouve pas.Après le départ de Jean-Marc Janaillac, le gouvernement a nommé une présidence par intérim et non-exécutive avec Anne-Marie Couderc. L'ancienne ministre du Travail du gouvernement Juppé et ex-directrice générale du distributeur de journaux Hachette, est apparue comme la mieux placée pour assurer l'intérim, après le refus d'une autre administratrice indépendante et ancienne ministre, Anne-Marie Idrac. Anne Marie Couderc n'a toutefois pas de fonction opérationnelle. Le pilotage du groupe est assuré par un comité de direction collégiale avecle directeur financier d'Air France-KLM, Frédéric Gagey, le directeur général d'Air France, Franck Terner et le président du directoire de KLM, Peter Elbers.  Cette gouvernance a été instaurée le temps de finaliser le processus de succession de Jean-Marc Janaillac. Elle devait être très brève, mais elle tarde. 

D’autant qu’entre temps, le groupe Accor, présidé par Sébastien Bazin, a étudié une prise de participation au capital d’Air-France, solution qui présentait beaucoup d’avantages puisqu’elle s’appuyait sur la complémentarité possible entre l'activité hôtelière et le transport aérien, sur l'idée que l’arrivée d’Accor pouvait faciliter le désengagement de l’Etat, avec le soutien de KLM. 

Les négociations sont allées très loin, sauf que devant la complexité de la situation interne à Air-France, Accor a jeté l'éponge en fin de semaine dernière. 

Anne-Marie Couderc doit donc reprendre son bâton de pèlerin du monde des affaires et trouver un président opérationnel qui conviendra à tout le monde, le partenaire KLM, les syndicats, l’Etat, et les salariés. Bon courage !

 

Enfin troisième dossier, Air-France n'a pas de stratégie forte en cohérence avec ses moyens.Air France, grande entreprise de transport aérien mondial, ne peut pas continuer de voler sans tenir compte de la concurrence étrangère, des conditions d’exploitation (le prix du pétrole). Air France doit gérer en toute cohérence les services régionaux (HOP), les services internationaux, long et moyen courriers, les partenariats, et les conditions sociales. Tout cela en s‘adaptant aux besoins du "low cost" dont la première des caractéristiques est sans doute de vendre du transport de masse pas cher, mais aussi de fonctionner sur la base d'un modèle économique très différent. Bref, mettre en place une stratégie adaptée aux défis de la modernité relève chez Air France de la quadrature du cercle. Air France fêtera cette année l’anniversaire de ses 85 ans. Du coup, pour avoir traversé une guerre mondiale et deux républiques, une grande part du personnel la croit immortelle. Alors que beaucoup de compagnies internationales n’ont pas survécu à tant de changement. Aux Etats Unis comme en Europe. La plupart des champions du monde de l’aérien d’aujourd hui n‘existaient pas il y a 20 ans.