Attaques de Bruxelles : pourquoi les attentats ne boulversent plus les marchés

Contrairement à ce qui s’était passé lors des attentats précédents, les marchés n’ont pas bougé au lendemain des attentats de Bruxelles.

Depuis 48 heures, les marchés financiers européens et américains n’ont pas bougé. Ni à Paris, ni à Francfort, ni à Londres ou à New York. Les milieux d’affaires et surtout les milieux financiers seraient-ils complètement cyniques, indifférents à la douleur et à l’horreur ? Sans doute pas, il y a d’autres raisons plus profondes.

Les attentats précédents, ceux de Charlie Hebdo, ou de novembre 2015 avaient fait bouger les indices. L’attentat de New York en septembre 2001 qui avait provoqué la chute des deux tours du World Trade Center avait paniqué tous les milieux d’affaires et effondré les cours boursiers.

Depuis les explosions de l’aéroport et du métro de Bruxelles, toutes les grandes entreprises ont convoqué leurs états major et rappeler tous les analystes de géopolitique en sécurité et en prévisions d’activité.

En général les grandes multinationales sont aussi bien équipées en services spécialisés dans le renseignement et l’intelligence économique que les Etats avec lesquels elles collaborent régulièrement.

Alors, les dirigeants des grandes entreprises sont évidemment bouleversés par la violence des évènements, d’autant que Bruxelles est un lieu de pouvoir important pour toutes les multinationales ; ils considèrent que les conditions de fonctionnement des économies modernes sont décidément de plus en plus compliquées.

A court terme, ils considèrent que ces derniers attentats vont une fois de plus freiner le transport aérien et bloquer l’activité touristique notamment dans les hôtels internationaux à Paris et à Bruxelles qui vont avoir de sérieux problèmes de remplissage.

A moyen terme, les analyses qui sont faites dans l’urgence des premières informations disponibles ne sont pas de la même nature que celles qui ont été faites au lendemain des attentats précédents.

Après le 11 septembre, tout le monde savait que le monde était au bord d’une guerre de religion. Les attentats étaient clairement revendiqués par Ben Laden, chef de file d’une armée clandestine formée avec des islamistes radicaux dont le but était de détruire le système capitaliste et le mode de vie occidental. L’emprunte idéologique était très forte.

Après les attentats de Paris, l’idée que tout était instrumentalisé par Daech dans le but de créer un Etat islamique capable de détruire la civilisation occidentale était partagée par le plus grand nombre. L’ennemi, c’était l’islam radical et les soldats étaient des jeunes radicalisés.

Cette analyse était effrayante : comment lutter contre une idéologie qui au nom de Dieu diffuse une logique meurtrière ? Comment lutter contre un pouvoir qui sème en Occident les ferments et les armes d’une guerre de religion ?

Difficile à combattre sans faire des dégâts collatéraux. Difficile à compenser dans une situation économique et sociale désastreuse pour les populations musulmanes étouffées par la misère.

Très sérieusement cette situation a beaucoup inquiété les états major parce qu’ils ne voyaient pas d’autres solutions que de faire la guerre à Daech et c’est un peu ce qui s’est passé. Tout le monde s’y est mis, y compris les Russes.

Aujourd’hui, la situation est un peu différente pour trois raisons :

D’abord, l’Etat islamique a été affaibli. Les bombardements en Syrie, la guerre au sol, la baisse du prix du pétrole qui a diminué leurs ressources financières, tout cela a obligé Daech à reculer sur ses bases arrières. Le manque d’argent provoque la grogne des troupes et rend le recrutement plus difficile. Alors cet affaiblissement peut amener les dirigeants à multiplier les opérations extérieures, en Côte d’Ivoire ou en Belgique c’est possible.

Ensuite, deuxième raison, on s’est aperçu avec les attentats de Paris puis de Bruxelles que les terroristes avaient plus d’accointance avec le grand banditisme international qu’avec l’islam. Ils sont tous ou presque membres de réseaux ou protégés par les réseaux de trafic de drogue. Les deux terroristes belges ont fait leur classe dans le RIF marocain, là où on récolte le cannabis qui inonde l’Europe.

Cette découverte est importante pour deux raisons.

D’une part, les services occidentaux sont mieux armés pour lutter contre le grand banditisme qui est organisé et structuré, et dont, à la limite, on connaît les chefs.

D’autre part, les terroristes appartiennent plus souvent à des réseaux qui font le commerce de la coke, qu’ils ne fréquentent la mosquée. Ça va rendre le recrutement beaucoup plus difficile dans les milieux de l’islam. Quelque part ça déculpabilise les communautés musulmanes.

Ce phénomène avait déjà été analysé par le politologue Gilles Kepel dans un livre remarquable, « Terreur dans l’Hexagone, genèse du Djihad français » chez Gallimard en 2015.

Cet éclairage est important pour juger de l’avenir. Le risque de diffuser un virus de guerre de religions s’éloigne un peu. Le grand banditisme c’est extrêmement grave mais ça n’est pas systémique. Alors que Daech l’est.

On n’est pas au lendemain de l’attentat de Sarajevo en 1914 qui avait provoqué la Première Guerre mondiale.

Enfin troisième raison, ces attentats soulèvent avec tellement d’acuité la faiblesse des Européens à prendre en main leurs problèmes de sécurité, que les Etats vont bien finir par réagir. Il ne suffit pas de se réunir entre chefs de gouvernement pour une minute de silence place de la bourse à Bruxelles ou place de la République à Paris, pour que tout soit réglé.

Il va falloir sans faiblir s’occuper de l’islam radical pour l’empêcher de se propager auprès de populations fragiles. Il va falloir sans faiblesse ni complaisance s’occuper du grand banditisme et notamment du trafic de drogue.

Si, une fois de plus, la crise rend intelligent, on va le savoir très vite. Ou l’Europe se reprend, ou elle s’éteint définitivement. Le pari que font les milieux d’affaires c’est que l’Europe est capable de se reprendre. Elle n’a pas le choix.