Brexit, grèves, colères : face à la modernité, les sociétés occidentales n‘ont le choix qu’entre la résistance stérile et le mouvement consenti

Blocage, colère et contradictions. Les projets de réforme en France engendrent une situation curieusement identique à celle que le Brexit a provoqué en Grande Bretagne. Bizarre ? Non ?  

Si on considère, comme Bernard Pivot l’a suggéré à l’Académie Française, que le Brexit soit un nom commun qui définirait « une situation inextricable, contradictoire et pour tout dire « bordelique », ce brexit, nom devenu commun donc sans majuscule, peut très bien qualifier la situation française depuis un an. 

Quand on met cote-à-cote le climat qui a bouleversé la société britannique depuis près de trois ans maintenant et le climat créé en France depuis 18 mois, on s’aperçoit qu’il y a des coïncidences fâcheuses auxquelles on n’échappe pas. On peut toujours se consoler en se comparant, mais personne n’a de leçons à donner à personne. La France et la Grande-Bretagne sont tellement différentes dans leur histoire et leur culture qu’on a peine à voir que les ressorts et les raisons de la colère des peuples se nourrissent du même lait de la modernité. Qu’on soit Anglais ou Français, on a bien du mal à payer le prix de la démocratie. On pourrait dire la même chose en Italie, en Hongrie, et même aux Etats-Unis. Mais restons en Europe. 

En Grande-Bretagne, le choix d’organiser un referendum sur le Brexit a sans doute été une erreur gravissime de David Cameron qui pensait marginaliser les Brexiters et retrouver ainsi une légitimité qui lui manquait pour faire avancer son pays. Contre toute attente, la victoire des partisans du Brexit l’a obligé à quitter le pouvoir et plongé le pays dans la plus grande des incertitudes et le désordre. Ça dure depuis trois ans. Cameron et ses amis pensaient réunifier le pays sur un projet stratégique d’inscrire la Grande Bretagne dans la consolidation de l’Union européenne, ils se sont trompés. Les résultats du referendum ont révélé la profondeur du clivage fracturant toutes les strates de la société britannique. Sur le terrain économique et social, cette affaire du Brexit a mis à jour des différences considérables entre la campagne et la ville, différence de niveau de vie, d’emplois, de statut, de formation et de culture. D’un côté des populations complètement branchées sur le monde, l’innovation technologique et plongée dans la concurrence internationale. De l'autre, des populations oubliées par les trains du progrès et piégées, repliées sur leur passé et leur histoire. D’un côté, les partisans d’un pays ouvert sur le monde et partenaires de l’Union européenne. De l’autre, les avocats du Brexit, considérant que l‘Europe leur avait fait perdre leur identité, leur tradition et leur puissance d’antan.

La société politique britannique s’est également fracturée. L’équilibre entre les deux composantes de la démocratie britannique a explosé en vol. Du côté des conservateurs comme du coté des Travaillistes réformistes, on a trouvé des pro et des anti-Brexit.

Le résultat, c’est qu’après plus de deux ans de débats confus autour desquels on a examiné dans tous les sens les effets et les conséquences du Brexit, la Grande Bretagne n’a pas réussi à se mettre d’accord sur les modalités pour organiser concrètement la sortie de l’UE. Les Anglais, y compris les "Brexiters" durs et purs se sont retrouvé devant une perspective anxiogène. La décision qu’il fallait appliquer est apparue difficilement applicable. En fait, très peu d’Anglais ne veulent désormais assumer les conséquences d’un Brexit. Y compris parmi ceux qui ont voté pour. 

 

La situation française est aujourd’hui pratiquement identique face à un projet de réformes stratégiques qui portent sur le choix du système de retraite. Cette promesse de réforme qui a fortement contribué à l’élection d’Emmanuel Macron parce qu’elle devait remodeler le corps social. La retraite, c’est le système qui permet d’assurer la solidarité entre les générations et qui sert de ciment à la société. Tout le monde sait que le système issu de la libération, il y a plus d’un demi-siècle, est désormais très fragile compte tenu des mutations économiques et des évolutions démographiques. Emmanuel Macron a gagné sur une promesse globale de réformer l’organisation du fonctionnement de la société française pour qu‘elle puisse assumer les effets de la modernité, de la révolution digitale et de la globalisation. En assumer les effets et profiter de toutes les opportunités. Le projet était bon. Son application a suscité des réactions et des résistances qu’on ne soupçonnait pas, parce qu’il a révélé des clivages qu‘on n’avait pas mesuré précisément. Comme en Grande Bretagne avec le Brexit, on a découvert un fossé entre la France traditionnelle et des provinces et la France plus modernisée des grandes villes. Entre ceux qui ont participé à la modernité et ceux qui en ont été les victimes.

Pendant plus d’un an, le mouvement des gilets jaunes a donc bousculé la société française dans toutes ses strates, économiques, sociales et politiques. Aujourd’hui, le pouvoir politique se retrouve confronté à un front commun des syndicats qui a pris comme angle de résistance, la réforme sans doute la plus rassembleuse, celle de la retraite. Alors que le gouvernement a organisé une négociation pendant plus de 18 mois pour préparer le changement. Les 18 mois n’ont servi a rien puisque le mot d’ordre est de refuser le changement. 

La fracture touche évidemment la société politique puisqu’en France aussi, les grands partis ont explosé et les corps intermédiaires sont incapables de relayer la pédagogie de l’innovation.

La vérité, c’est que la société française est fracturée comme jamais elle n’a été. Comme en Grande Bretagne où l’opinion qui a voulu le Brexit se retrouve paralysée devant la perspective d’un projet dont elle n’avait pas évalué les contraintes, la France se retrouve devant un corps de réformes structurelles dont les effets lui paraissent difficiles à accepter brutalement et rapidement. 

Dans les deux cas, en France comme en Grande Bretagne, ce qui alimente la peur et la résistance au changement, c’est l’incompréhension des avantages de ce changement. Le problème, c’est qu’on sait très bien comment les choses peuvent se passer si la société ne trouve pas sa cohésion. Dans la violence parfois et l’histoire ne manque pas d’exemples. Ou alors dans l’exaspération de la concurrence libérale. Les individus trouvent leur chemin. Les plus malins, les mieux nantis et les plus forts s’en sortent. Ce ne sont pas les plus nombreux. Les sociétés libérales ont besoin de régulation ou de règles du jeu simples et applicables. 

C’est un peu ce qui nous manque aujourd’hui. Trop de règlements conservateurs d’un coté qui asphyxient le mouvement. Pas assez de régulation souple qui garantirait la visibilité.