Cet autre conflit social aussi violent qu’affligeant qui oppose les réformistes et les contestataires au sein du monde syndical

Arrêtons de nous raconter des histoires. La dernière journée de manifestation contre la loi El Khomri a montré le fossé et la violence qui opposent désormais les syndicats réformistes comme la CFDT aux syndicats contestataires comme la CGT ou Sud.

Les syndicats français se partagent en deux mondes, et la journée de mobilisation a encore montré que le clivage entre les deux mondes était d’une violence inouïe. Une incroyable haine s’est installée entre la CFDT et la CGT, entre ceux qui voudraient réformer le modèle social pour le sauver en l’adaptant aux mutations des formes de travail et ceux qui contestent les changements et s’agrippent aux avantages acquis par 50 ans de luttes sans accepter d’imaginer les progrès du changement.

Arrêtons de nous raconter des histoires, le monde syndical qui a mobilisé hier dans les grandes villes a pu le faire en rameutant des permanents CGT ou Sud-rail d’un peu partout en France pour les concentrer dans les centres des grandes villes régionales et à Paris.

Les manifestants étaient en service commandé contre la loi El Khomri, mais comme la loi El Khomri ne dérange plus personne étant donné qu’elle a été vidée de son contenu au gré des débats et des navettes, les manifestants ont défilé contre le risque d’une nouvelle convention collective à la SNCF, alors que la négociation en cours a d’ores et déjà été annulée.

En fait, les manifestants protestaient contre tout et contre rien, contre les bas salaires, les conditions de travail, la faiblesse des prestations, contre les promesses non tenues, contre le risque de revenir sur les 35 heures, contre le risque de changer l’âge de la retraite, contre le gouvernement Valls, contre le président de la République. Contre tout… et rien.

C’était la journée de la paranoïa sociale. En plus, comble de l’hypocrisie, la grande majorité de ceux qui étaient en grève ou dans la rue n’étaient absolument pas concernés par les projets de réforme. Ils étaient fonctionnaires ou salariés de la fonction publique.

Alors, arrêtons une bonne fois pour toute de nous raconter des histoires et de faire semblant de les croire.

Le climat social et les manifestations mobilisaient principalement tous ceux qui dans les syndicats estiment que leur puissance de négociation est en péril par la modernité ou par l’évolution des technologies. Les semaines que nous venons de traverser ont montré à quel point le monde syndical était fracturé de l’intérieur.

Le monde syndical, comme la totalité de la société, est soumis au changement. La mondialisation, le progrès technologique, la révolution digitale, la concurrence qui s’impose à tous, tous ces facteurs ont profondément modifié les organisations du travail et même les modes de rémunérations.

Face à ce changement, certaines organisations syndicales ont fait le pari de ne pas refuser ou nier les changements mais de trouver des modes d’organisation du travail et des conditions qui permettent d’affronter les évolutions et de négocier des conditions qui préservent les intérêts des salariés tout en étant compatibles avec les contraintes du changement. Pour ces organisations syndicales, les changements ne doivent pas être des porteurs de douleur ou de sacrifices dans l’entreprise, mais au contraire, ils doivent pouvoir être des facteurs de progrès social. La CFDT est devenu le chef de file des syndicats réformistes.

A l’opposé, des syndicats comme la CGT ou Sud se sont arc-boutés sur la protection des avantages acquis depuis des lustres, refusant par exemple de considérer que les entreprises sont désormais confrontées à l’air du grand large, que la durée de vie, liée au progrès, s’est considérablement allongée, et que la formation permet d’adapter les salariés à des fonctions nouvelles. La position de ces syndicats plus conservateurs s’est traduite par une contestation systématique du changement.

Les premiers syndicats ont en permanence recherché le compromis. Les seconds ont préféré se loger dans une culture du conflit. A tel point que la CGT ou Sud ont beaucoup de mal à arrêter les mouvements contestataires à partir du moment où le conflit n’a pas de raison d’être. Et le gouvernement, pour faire cesser la pagaille, a déminé toutes les sources de conflit.

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La loi El Khomri, et particulièrement son article 2, a servi de révélateur des antagonismes. Des clivages quasi-idéologiques. L’article 2 de cette loi Travail organise l’inversion de la hiérarchie des normes, à savoir qu’elle reconnaît qu’un accord conclu au niveau de l’entreprise à une majorité de 50% avait la primauté sur un accord signé au niveau de la branche.

Les accords de branches sont au cœur du modèle social français. Ils ont aussi servi d’outils de développement de certaines grandes syndicales françaises comme la CGT.

L’écosystème actuel a tendance à privilégier la capacité et la liberté que peut avoir une entreprise pour s’adapter à la conjoncture et à l’évolution de la société. Ce qu’a très bien compris la CFDT, dont l’offre syndicale correspond à ce besoin. Le résultat, c’est qu’au niveau des entreprises et particulièrement des moyennes entreprises, la CFDT gagne des positions au point de devenir dès cette année le premier syndicat de France.

Cette situation, ce changement dans les rapports de force, explique que les syndicats contestataires se soient durcis et radicalisés pour drainer une partie des salariés particulièrement mécontents ou assurés de leur situation. La bataille s’est déplacée du champ de l’économie et du social à celui de la politique.

Cette guerre-là n‘est pas sans effets. Les enjeux financiers sont énormes, dans la mesure où les syndicats sont co-gérants des organismes sociaux. En perdant du pouvoir, la CGT perd ses moyens de vivre, et même de survivre dans certaines branches professionnelles.

Pour beaucoup, cette guerre syndicale préfigure le changement d’organisation du modèle social. Une usine à gaz par où transitent plus de 800 milliards de budget et qui n’est pas sans impacter la compétitivité de toute l’économie. Mieux vaudrait s’entendre, mais on ne peut s’entendre qu’avec des partenaires qui acceptent la culture du compromis.

Le quinquennat de François Hollande aura réussi ce tour de force de fracasser la gauche, puis de poser les bases d’une refondation du monde syndical.