Dette publique française : les 4 vérités politiquement incorrectes

La dette publique est un sujet de débat politique mais n’est pas un sujet clivant. Il n’y a pas une dette de gauche et une dette de droite. Tous les gouvernements depuis 1974 ont cédé à la facilité de l’endettement, tout le monde est donc responsable. Personne n’a intérêt à critiquer ses adversaires politiques. Mais personne n’a intérêt à payer pour les autres.

Le résultat de cette attitude très ambiguë, c’est que l’endettement public de l’Etat français, du système social, et des collectivités locales, constitue un dossier qui, au fond, n’intéresse pas les pouvoirs politiques. Très hypocritement, ils ont délégué la question à l’Europe en édictant des règles que tout le monde devaient s’efforcer de respecter en matière d’endettement. Ces règles sont contenues principalement dans le Traité de Maastricht. Elles ont été inscrites à la demande des gouvernements partenaires, mais très souvent à l’insu des peuples à qui l’on n’a pas osé expliquer ce que cela représentait.

Ce qui fait qu’aujourd’hui, les comptes publics débordent de dettes, la Commission de Bruxelles s’échine à faire respecter les normes, et beaucoup dans l’Europe profonde considèrent que les mesures d’austérité, ou de rigueur, nous sont imposées par une administration puissante et anonyme de Bruxelles, laquelle serait sous contrôle des Allemands qui eux, profitent de la situation parce qu’ils sont trop puissants, c’est-à-dire trop allemands.

La conclusion de tout cela est simple. On réussit à faire passer l’idée que si nous sommes dans une situation compliquée avec des difficultés socio-économiques difficiles à supporter, c’est parce que Bruxelles nous impose une discipline de fer. Si la Grèce est en quasi faillite c’est aussi de la faute des Européens de Bruxelles, instrumentalisés par…bien sûr, l’Allemagne.

Ce syndrome du bouc émissaire rend service à tout le monde, à commencer par les responsables politiques qui s’exonèrent ainsi de tout diagnostic qui pourraient les déstabiliser. Le problème, c’est que l’on vit dans le mensonge permanent sur les effets de la réalité. On refuse la vérité qui serait trop politiquement incorrecte. Globalement ce qu’il faudrait savoir, et admettre, sur l’endettement public passe par quatre questions de base. Donc très simple. Pas besoin d’avoir fait l’X option économie pour les comprendre.

Quel est Le montant global de la dette ? A quoi sert cet endettement ? Qui finance la dette ? Et enfin comment réduire l’endettement ?

Première vérité, le montant global de l’endettement public est considérable, mais tout le monde fait comme s’il était encore supportable. La France n’est pas la seule dans cette galère. Le monde occidental tout entier croule sous des montagnes de dettes depuis le début de la crise de 2007. Selon Mc Kinsey, le total des endettements dans le monde, dépasse les 200.000 milliards de dollars. Neuf pays occidentaux ont des endettement qui dépassent les 100% de PIB. C’est-à-dire que le poids de la dette accumulée dépasse le total des richesses créées. Pour l’opinion publique, c’est complètement abstrait. Mais le pays le plus endetté c’est le Japon. Depuis une génération, sa dette représente 5 fois son PIB.

Pour rester en Europe, voilà le top 10 des pays endettés dans classement dressé par Eurostat :

  • 1. la Grèce avec 180% du PIB
  • 2. L’Italie avec 132% du PIB
  • 3. Le Portugal avec 130% du PIB
  • 4. L’Irlande avec 110% du PIB
  • 5. Chypre avec 110% du PIB
  • 6. La Belgique avec 106%
  • 7. L’Espagne avec 98%
  • 8 . La France avec 96% du PIB
  • 9. Le Royaume-Uni avec 90% du PIB
  • 10. La Croatie avec 85%

L’endettement dont on parle est le total de la dette de l’Etat, des organismes publics et sociaux, des collectivités locales. C’est une dette brute qui n’est donc pas corrigée des actifs possédés par l’Etat et les organismes publics.

Au vu de ce classement, la France n’est pas dans les derniers de la classe. Sauf que la France est la 5ème puissance mondiale et que c’est le pays le plus endetté des grands pays.

Ce qui est spectaculaire en France, c’est la régularité et la vitesse de l’endettement. Entre 1970 et 1980, la dette française est passée de 50 à 100 milliards d’euros. En 1984, elle atteint 200 milliards d’euros, en 1998, elle dépasse les 800 milliards, en 2010, on passe à 1600 milliards. Aujourd’hui, on frôle les 2000 milliards de dettes, qui s’accroissent de 150 milliards par an. Le rythme de progression est exponentiel. Donc explosif !

Deuxième vérité, difficile à digérer : cette endettement sert à 99 % à couvrir des dépenses de fonctionnement. C’est-à-dire des salaires, des frais généraux, de l’énergie, bref à couvrir de la consommation publique. On pourrait accepter un endettement qui serve à financer de l’investissent parce que cet investissement produirait un retour de revenus et de richesses mais ça n’est plus le cas. Ça a été le cas,  lorsque la France lançait des grands projets d’équipements ou d’infrastructures, mais c’est fini. Il s’agit donc de couvrir des dépenses courantes, des frais généraux, ou un train de vie.

La couverture de cette dette prive l’Etat de moyens d’intervention qui pourraient lui être utile par ailleurs. On est en plein paradoxe. L’Etat s’endette pour financer des salaires et assurer le fonctionnement de la maison France mais, ce faisant, il se prive des moyens pour la rénover.

Les seuls intérêts de la dette publique représentent 50 milliards d’euros, c’est-à-dire plus que le seul budget de l’Education nationale. La France doit donc trouver de quoi financer le service de la dette, c’est-à-dire payer les intérêts et rembourser le capital à échéance. Cela représente en gros, 200 milliards d’euros par an (l’équivalent du total de l’impôt direct) qu’il faut emprunter. Les taux aujourd’hui sont historiquement bas. Personne n’ose imaginer l’ampleur de la catastrophe si les taux venaient à augmenter brutalement. Le risque existe. C’est le risque dont tout le monde parle, celui du Krach obligataire.

Troisièem vérité : L’argent de la dette est apporté par des prêteurs. On oublie très souvent cette réalité de base. A chaque fois que l’Etat fait une dette, il signe un contrat de confiance avec un prêteur qui lui confie son argent. La question est qui épargne pour que les Etats puissent vivre à crédit ?  La réponse à cette question est très simple. Ce sont des épargnants qui ont bien sûr intérêt à ce que leur épargne leur rapporte quelque revenus et que leur capital soit préservé.

Au Japon, la dette publique, la plus importante du monde, est totalement financée par les Japonais eux-mêmes. Le phénomène est unique. 100% de la dette est couverte par l’épargne japonaise. Les Japonais ont un taux d’épargne record pour une dette record. Cela fait plusieurs générations que ça dure et on ne voit pas pourquoi ça changerait. Cet équilibre est très sécurisant pour les Japonais, mais il est aussi très stérile. D’où la crise de dépression dans laquelle le Japon est asphyxié depuis une génération. Le reste du monde est organisé dans son financement de façon différente. L’essentiel de la dette américaine, considérable, est financé à raison de 25 % par les fonds de retraites américains, mais à 75% par l’épargne étrangère qui s’investit aux US parce qu’ils leur inspirent confiance.

En France, 30% de la dette est détenue par des Français qui ont mis ainsi leur argent dans les caisses d’épargne, les banques qui achètent des bons du Trésor ou des obligations d’Etat, ou les banques et les sociétés d’assurance comme Axa, Allianz, CNP assurances et d’autres, qui placent l’épargne dans des bons du trésor ou des obligations publiques.

A coté de ces 30% franco-français, 70% de la dette de l’Etat et des collectivités publiques a été souscrite par de investisseurs étrangers, les pays du Moyen Orient, les pays pétroliers, les Chinois, et des fonds d’investissements occidentaux .

Alors la question que tout le monde devrait se poser est de savoir ce qui se passerait si on ne pouvait pas rembourser un des créanciers. Ce qui est le cas de la Grèce actuellement.

Une entreprise qui ne peut pas rembourser une dette risque d’être mise en faillite, c’est-à-dire qu’elle est interdite de travailler. Si la France était (comme la Grèce) en cessation de paiement cela voudrait dire qu’elle aurait du mal à financer le service de sa dette. Plus personne dans le monde accepterait de nous prêter de l’argent. C’est exactement le cas de la Grèce à qui on a fermé le marché obligataire. Personne ne lui fait plus confiance.

Ça voudrait dire pour la France que le pays n’aurait plus de quoi payer ses retraites, ses fonctionnaires et son électricité le 20 du mois. Ce n’est pas de la science-fiction, la France se retrouverait paralysée. C’est arrivé en Argentine en Décembre 2001, les Argentins ayant connu la pire crise économique de leur histoire jusqu’en 2008, année où la croissance est revenue quand la communauté financière internationale a effacé les dettes.

4e vérité, comment rembourser la dette publique sans pour autant tomber dans l’austérité, qui engendre des misères sociales et des violences. De la démagogie et du populisme. Il n y a pas de recettes miracles pour en sortir mais il y a quand même des scénarios de politique économique.

Le moyen le plus utilisé dans l’histoire contemporaine aura été l’inflation. On accepte l’inflation, ce qui surévalue les flux et le prix des actifs, et par conséquent dévalue les dettes. Ce qui revient à ne pas les rembourser ou alors avec de la monnaie de singe. On ruine les épargnants. L’inflation dépend principalement de l’action des banquiers centraux. En émettant massivement des liquidités, les banques centrales alimentent l’inflation, ce qui revient à appauvrir ceux qui ont prêté de l’argent .

La Banque centrale américaine et la Banque centrale d’Angleterre ont imprimé des masses de monnaie, ce qui a soutenu leur activité économique et qui a eu l’immense avantage de déflater leurs dettes. Les épargnants étant en majorité des étrangers, le système politique américain n’en a pas souffert.

En Europe, la situation a été très différente. L’Europe d’abord a été traumatisée par l’inflation ente les deux guerres, puis pendant les Trente Glorieuses. A noter qu’’aujourd’hui, la population européenne est plus vieillissante. Elle surveille donc le niveau des retraites et la valeur de l’épargne. Politiquement, les gouvernements européens et notamment ceux de l’Europe du Nord, étaient peu enclins à laisser leurs épargnant se ruiner par l’inflation. Les démocraties européennes sont dominées par des seniors, donc des épargnants et des rentiers. La Banque centrale européenne a donc été très prudente, jusqu’à l’arrivée de Mr Mario Draghi qui a réussi a lancer un QE, c’est-à-dire une émission massive de liquidité.

Ceci dit, la thérapie par l’inflation, est beaucoup plus difficile qu’autrefois parce que les économies sont ouvertes sur les pays émergents et que les émergents gagnent leur marché par des prix bas. Donc pas ou peu d’inflation. L’émission de monnaie pourrait avoir un autre effet, celui de doper les investissements et de restaurer la compétitivité (la méthode allemande) et ainsi faire de la croissance. C’est le pari des gouvernements. Il n’est pas gagné.

L’autre moyen de rembourser ses dettes, c’est donc de gagner plus. Plus de croissance, plus de revenus, moins d’endettement externe. C’est possible et c’est l’équation actuelle. La BCE y participe à sa façon. Faute de pouvoir doper l’inflation et la demande, les liquidités importantes (60 milliards d’euros par mois ) devraient servir à financer de l’investissement. C’est vrai dans beaucoup de pays européens. Ce n’est pas vrai en France, où les chefs d’entreprise et les investisseurs hésitent à prendre des risques. La politique du gouvernement ne leur semble pas assez sécurisée et stabilisée. On retombe sur la crédibilité de François Hollande.

Enfin, si l’inflation est diluée dans la concurrence internationale et si la croissance est hypothéquée par la politique, il reste selon beaucoup d’économiste – dont Jacques Attali, qui a encore écrit récemment sur le sujet ; il reste pour éteindre les dettes la guerre. La guerre est terrible, mais elle a une fonction économique imparable, elle remet les compteurs à zéro. Toutes les périodes de guerre autours de deux siècles passés ont été suivies par une période d’expansion rapide et de redistribution de richesse. Personne ne peut souhaiter un tel scénario mais Jean-Marc Vittori rappelait dans Les Echos hier, que seules les économies de guerre avaient la force de mobiliser les populations pour les sauver du désastre total.

Les politiques sont incapables de nous convaincre de la nécessité de faire des efforts pour nous sortir du risque de s’écraser dans un mur de dettes. Les Américains sont sortis de la Grande dépression en organisant une économie de guerre. Mme Thatcher a sorti l’Angleterre du gouffre en organisant la guerre des Malouines. C’était-il n y a pas si longtemps. L’Allemagne, la France et l’Europe toute entière ont redressé la tête par l’effort de guerre, en 1870, en 1918, en 1946…

Les économistes n’appellent pas à la guerre bien sûr. Pas besoin, parce que nous sommes déjà en guerre. En guerre contre le terrorisme islamiste, en guerre contre le réchauffement climatique, etc. Mais tout le monde se dit que ces guerres-là seront pour les autres. Pas pour nous. Là encore les hommes politiques manquent de courage.