En off, Jean-Marc Ayrault plante sa réforme fiscale

En marge de son voyage officiel en Chine, Jean-Marc Ayrault a confié à quelques-uns de ceux qui l’accompagnaient qu’il aura beaucoup de mal à lancer sa réforme fiscale. En clair, le projet est planté. Ceux qui espéraient encore en sont pour leurs frais, ceux qui avaient des doutes n’en n’ont plus.

Bien sûr,  c’était du off comme les gouvernants savent en lâcher entre deux manifestations officielles. Interrogé par les journalistes, il a été très langue de bois. « Cette réforme doit se faire sans brutalité ! » Ouf ! On se demande ce que ça veut dire et à quoi nous avons échappé. En général, un gouvernement qui voudrait utiliser la force pour faire passer une réforme importante, ça se termine très mal pour tout le monde.

Le Premier ministre a précisé qu’il estimait (en fait il pense !) « qu’elle se poursuivrait au-delà du quinquennat ; elle se fera par étape. Pour réformer la fiscalité des collectivités locales, il faut deux quinquennats »… soit dix ans. Les témoins rapportent qu’il a sorti cette énormité avec un léger sourire. Jean-Marc Ayrault a du jugé qu’en lâchant cela entre Shanghai et Canton, l’information se perdrait dans les rizières et que Paris ne relèverait pas.

Tout cela signifie qu’il n’y croit pas.

D’ailleurs, personne au Parlement, à Bercy et chez les chefs d’entreprise n’y a jamais cru. Plus tard, en bavardant avec une poignée de grands patrons qui étaient du voyage en Chine et qui mettaient en garde le Premier ministre sur l’instabilité fiscale française, il a reconnu qu’il avait fallu faire une opération politique « dont le bilan n’est pas négatif » et qu’il avait remis en selle les syndicats passablement débordés par la révolte des bonnets rouges. Au moins, les choses sont claires. On occupe le terrain, on se vautre sur les écrans de télé et l’opinion a l’impression qu’on bosse dur.

Le problème dans une opération comme celle-ci, c’est que le Premier ministre a peut-être sauvé sa peau en ouvrant la promesse d’une grande réforme mais en réalité, il a frustré et déçu tout le monde.

Personne n’oublie que cette opération a été lancée dans le journal Les Échos un mardi matin de la fin du mois de novembre. Le président de la République avait relu l’interview le lundi en fin d’après-midi et prévenu Pierre Moscovici le soir même.

Personne n’a oublié que le Premier ministre avait indiqué que tout devait être bouclé pour une application en 2015.

Devant un tel agenda, devant le peu d’enthousiasme, François Hollande se croit obligé depuis Rome, d’indiquer que la réforme prendrait la durée d’un quinquennat. Aujourd’hui, le Premier ministre parle de deux quinquennats. Pourquoi pas trois ?

La réalité de cette affaire, montée de toute pièce par Matignon, c’est que l’on a convoqué les syndicats, qu’ils sont venus mais qu’ils n’ont trouvé aucun grain à moudre. Évidemment, ils ont fait de la télévision le soir même mais ensuite ?  Ça fait quand même un moment que tous les communicants savent qu’une télévision n’est utile que si on a quelque chose à dire.

La réalité c’est que l’on a aussi tenu à l’écart des parlementaires dont la raison de vivre est quand même de voter l’impôt.

La réalité c’est que les services du Premier ministre sont débordés par une situation économique qui se dégrade et qui alimente tous les jours la colère des classes moyennes sur-exposées à l’impôt.

La réalité, c’est que Bercy est devenu ingérable. Les ministres fonctionnent comme s’ils étaient encore rue de Solferino, menant leurs fonds de commerce idéologiques. Pierre Moscovici, qui a gardé les pieds sur terre, essaie de défendre la crédibilité française devant les marchés dont nous avons évidemment besoin et de plus en plus, compte tenu des perspectives économiques.

La réalité, c’est aussi que tous les experts ont expliqué que pour réformer une fiscalité de fond en comble, il fallait une situation révolutionnaire et que lancer une telle mise à plat comme il le voulait,  il allait directement dans le mur. Le Premier ministre a donc fait demi-tour en renvoyant à très long terme son projet. Comme il ne sera plus là, on aura oublié le projet et son auteur.

Enfin, cette histoire devrait faire réfléchir sur le mode de décision du gouvernement qui aujourd’hui panique tous les agents économiques. Jean-Marc Ayrault n’avait pas lancé ce chantier tout seul. Il a suivi à la lettre les recommandations d’un économiste français, Thomas Piketty, qui fait croire aux gouvernements qu’il a une méthode pour réduire les inégalités sans casser la performance de la machine. Le défaut de ce gouvernement est de croire les thèses de M. Piketty ou même de ne pas les avoir fait valider.

La seule bonne nouvelle de ce voyage en Chine, c’est d’apprendre que Jean-Marc Ayrault est obligé de rentrer plus tôt. Il sera donc privé de balade touristique. Il doit rendre l’avion présidentiel qu’il avait emprunté. François Hollande doit partir en Afrique-du-Sud et, au passage, emmener Nicolas Sarkozy. C’est plutôt aimable de sa part. Dans ces conditions, on va peut-être pourvoir commencer à dire que c’est un Président normal.