Entre le grand débat et les Gilets jaunes, voilà ce qui fait vraiment peur aux patrons d’entreprise.

Les vraies craintes du patronat ne viennent pas du maintien de la pression des Gilets jaunes mais de l’impuissance apparente du gouvernement. 

Comme l’a dit François Berléand, " depuis le début, ils me font chier les 'gilets jaunes'. Au début, on est solidaire, on signe. Mais au bout d'un moment, ça va (…) Le gouvernement donne 10 milliards d’euros et c’est pas assez (…).  On fait des états généraux en France (NDLR : le grand débat national), on donne la parole à tout le monde. […] Ceux qui ne veulent pas disent : Ça ne va pas marcher. Attendons au moins… ". Cette réflexion partagée par des patrons d’entreprise traduit désormais leur désarroi quant à l’issue de toutes ces manifestations.

Alors bien sur, beaucoup ont cru en décembre que la France était au bord de la guerre civile, et le président de la République a bien fait de lâcher du lest pour essayer de calmer le jeu. Entre le pacte de stabilité et le pacte de sécurité, Macon n’avait pas le choix.  Les 10 milliards d‘euros distribués pour répondre à la demande de pouvoir d’achat vont couter cher au budget de la collectivité, mais ils ont fait baisser la pression et seront assez rapidement recyclés dans la consommation, donc dans l’activité.

Le problème, c’est que ces mesures d’urgence n’ont pas arrêté le rituel du samedi avec son lot de désordres, de violences et de manifestations désastreuses pour les centre-villes et surtout, pour l’image du pays projetée à l'étranger. « Comment voulez-vous qu’un investisseur américain vienne s’engager en France s’il ne peut même pas accéder à son hôtel en arrivant le week-end à Paris ? ».

Mais pour le patronat, les véritables inquiétudes sont ailleurs. A côté des violences urbaines, les réactions très incertaines, floues, embarrassées du gouvernement face à ces violences les préoccupent bien davantage.

Le patronat a trois séries de craintes sur lesquelles il n’a pas de visibilité.

 

1er série de craintes, la conjoncture. En dépit des prévisions officielles, la plupart des patrons sont convaincus que ces évènements vont peser sur l’activité générale et hypothéquer la croissance de 2019. Alors les patrons du CAC 40 qui travaillent à 80 % sur les marchés internationaux sont capables d’amortir un affaiblissement du marché français, d’autant que les mesures de relance vont soutenir la consommation. Mais globalement, le tissu des petites et moyennes entreprises dans les services, le commerce et l’industrie de transformation, y compris le bâtiment, vont forcément piquer du nez. L’année 2019 ne peut pas être meilleure que 2018, qui a déjà été moins bonne que 2017. Cette rupture va se traduire très vite dans les chiffres de l’emploi. Dans le climat actuel, les organisations patronales savent bien que l’opinion publique les montrera du doigt alors qu'elles se débattent pour tenir en équilibre.

 

2e série de craintes, la remise en cause des réformes de structures. Le patronat n’a aucune idée de la façon dont le gouvernement va sortir de cette séquence à l'issue d’un grand débat, qui ressemble pour les uns à une téléréalité (sans soleil, piscine ou palmiers) et pour les autres, à un immense bla-bla qui va recycler des projets utopiques, c'est à dire irréalisables et incohérents.

Les chefs d’entreprise ont majoritairement soutenu Emmanuel Macron parce qu’il leur paraissait être le seul à penser qu’on ne pouvait sortir de la crise qui mine la société française que par une politique de l’offre claire. C’est à dire par une politique d’adaptation aux contraintes de la réalité: la mondialisation, la concurrence internationale, la révolution digitale. Des contraintes certes, mais aussi des opportunités de création de richesses.

Or, devant les résistances de l'opinion publique aux réformes, les chefs d’entreprises ne sont pas loin de penser que le gouvernement sera tenté de les retarder ou même de les abandonner.

Sur la flexibilité du travail et le nouveau système d’assurance chômage, le gouvernement est quand même très tenté de taxer les contrats courts, bref, tout faire pour limiter le recours aux CDD. Si le patronat ne trouve pas de solutions, le gouvernement mettra en place un système de bonus-malus sur les cotisations sociales en fonction de la durée des contrats. , ce dont les chefs d’entreprises ont besoin, c’est de flexibilité. Quant aux salariés, ils ont moins besoin d’une garantie de l'emploi à long terme que l’assurance de retrouver un job très rapidement.

Les baisses de charges promises semblent bien compromises, compte tenu de la situation politique et de la situation budgétaire. Idem pour le projet de réforme des impôts de production, un projet dont le Medef a déjà, semble-t-il, fait son deuil pour les mêmes raisons – politiques, parce que ces réformes sont difficiles à vendre et budgétaires, parce que l'Etat a besoin d’argent.

Le monde de l’entreprise ne craint pas trop au retour de l’ISF, trop symbolique et l’excès de symbole tue le symbole. En revanche, on ne voit pas comment on pourra accoucher d’une vaste réforme de l’Etat avec une baisse significative des dépenses publiques. Baisser les dépenses publiques, ça revient globalement à renforcer la productivité des personnels ou à privatiser les services correspondants. Dans les deux cas, c’est invendable politiquement.
Si on décide de renforcer la productivité, ça revient à reconnaître que les fonctionnaires ne travaillent pas assez. Si on privatise, on transgresse une ADN qui est en France sanctuarisée depuis la nuit des temps.

 

3e série de craintes, les retombées du grand débat et la tentation de la démocratie directe. Les chefs d’entreprises estiment que les entreprises sont les dernières organisations fédérées autour d’un projet (créer de la richesse). L’efficacité de l'entreprise, qui se mesure à sa capacité de développement, dépend de la cohérence de son projet avec son organisation. Et l'entreprise est encore capable de fonctionner avec une hiérarchie, des codes, des règlements. Le grand débat organisé dans la France entière répond à un besoin d’expression, avec une structure organisée sur le rythme hebdomadaire des manifestations du samedi. En fait, ce grand débat fonctionne un peu comme une série de Netflix où les dialogues seraient improvisés mais où le scénario ne servirait qu'à préparer l'épisode suivant.

Bref, le projet de ce grand psychodrame n’est évidemment pas clair, les propositions partent dans tous les sens et sont pour la plupart inapplicables, sauf à nier l'existence de contraintes naturelles, institutionnelles ou démographiques. La souveraineté du peuple est à la base de la démocratie, à condition que cette souveraineté respecte la vérité des chiffres et des faits. On ne peut pas croire que le peuple puisse avoir la possibilité de décider de tout et n’importe quoi. Une assemblée populaire n‘a aucun moyen de décider si on doit continuer de fabrique l’Airbus gros porteur ou pas. Aucun moyen de décider si un médecin a le droit d’opérer ou pas. L‘idée même de généraliser les RIC déboucherait sur un énorme et dangereux bazar.

Cette idée de démocratie directe va de pair avec le procès instruit contre les élites. Si les élites sont des élites de la connaissance, de l’expertise, du savoir, ces élites sont indispensables au progrès. Si ces élites sont le produit de la connivence ou de l’hérédité, il faut évidemment changer le processus de fabrication des élites.

Le grand débat est un lieu d’expression libre c’est bien, le mouvement des Gilets jaunes revendique des formes de démocratie directe, ce qui génère des propositions diverses et souvent inapplicables. Avec en plus, la condamnation des élites  

L’entreprise est un système cohérent et tendu vers la réalisation d’un projet concret. L’entreprise est donc un lieu dominé par le pragmatisme. Et dirigé par des élites compétentes. Pas question de transgresser la vérité des chiffres et des faits.

Beaucoup de chefs d’entreprise craignent que cette « mode » de la démocratie directe ne viennent toucher l’entreprise et du coup désorganiser complètement le système.

Beaucoup, au sein du patronat, voit dans la période actuelle l’opportunité de renforcer les contrepouvoirs de l’entreprise. Beaucoup de chefs d’entreprise ont compris qu’ils devaient tenir compte des exigences nouvelles de leurs clients, des exigences nouvelles des actionnaires et des salariés. On retrouve cette préoccupation dans la réforme de la raison d’être de l’entreprise. Mais reconnaissons qu‘en abandonnant l’obligation d’inscrire la RSE (la responsabilité sociale et environnementale) dans les statuts de l’entreprise, on a manqué une occasion de répondre à une demande mal exprimée mais latente.