Et si François Hollande plaçait son été sous le signe de la vérité ?

Par Jean-Marc Sylvestre. La France vient encore de passer une semaine de doutes et d’hésitations au niveau de sa gouvernance. Doutes sur l’interprétation de la situation économique, inquiétude de plus en plus forte sur la stabilité du pays dans les trois mois à venir et incapacité du pouvoir à porter des réponses cohérentes et surtout rassurantes. Le 14 juillet, c’est le jour de la liberté, de la fraternité, de la solidarité mais si seulement on pouvait y ajouter le mot « vérité ». Du moins dans la pratique, ça changerait tout : vérité des faits, des chiffres, des intentions et des promesses.

C’est Pierre-André de Chalendar, le président de Saint-Gobain, star du CAC 40 et l’un des piliers les plus solides de l’élite industrielle française, qui réclamait un peu plus de vérité. C’était dimanche dernier en clôture des journées économiques d’Aix-en-Provence. « On a commencé en niant la crise, on continue en multipliant les zigzags » lance-t-il devant 800 personnes : des étudiants mais surtout des économistes déprimés et des chefs d’entreprise désabusés. Christine Lagarde, directrice du FMI, venait de réclamer des lignes stratégiques plus claires. Pierre-André de Chalendar a été applaudi, ce qui ne se fait pas souvent à Aix où les spectateurs restent en général sur la réserve (un peu comme à l’Opéra… on applaudit à la fin). Et bien là, pas du tout. On a salué l’artiste. Du coup, ça n’a pas plu à Pierre Moscovici qui lui a été un peu chahuté, ce qui est encore plus rare.

Cela dit, à l’applaudimètre le summum de l’insolence a été atteint par Eric Orsenna, écrivain et ancien conseiller spécial de François Mitterrand, quand il a proposé que la France crée une sorte d’Erasmus réservé aux hommes politiques afin qu’ils aillent dans les entreprises ou à l’étranger avant d’exercer leurs fonctions. « Au moins a-t-il conclu, ça éviterait qu’un jeune et brillant élu de la Corrèze n’attende d’être président de la République pour découvrir que la Chine existe ! ». Le chef économiste de la banque centrale chinoise, Ly Yang, a éclaté de rire, c’est extrêmement rare chez un notable chinois et Pierre Moscovici n’a pas supporté que les économistes soient aussi peu sérieux. C’est dire l’ambiance.

« Chez ces gens-là, on ne dit rien, on réfléchit ». Jean-Hervé Lorenzi, le grand manitou depuis des lustres, le champion du compromis, a cru à un tremblement de terre. Peu importe. Ses amis universitaires lui ont expliqué qu’après tout, Aix était vivant, ce qui en soi était une bonne nouvelle.

Les bruits de grogne et de rogne sont donc remontés à Paris par le TGV du dimanche soir mais n’ont pas ébranlé pour autant le pouvoir central. Ils ont simplement renforcé l’hésitation du Président quant à son programme de communication. Faut-il laisser les Français partir en vacances avec ce sentiment que tout va mal ? Cette vision d’un président de la République dont la dernière apparition à la télévision dans cette émission, « Capital », où il n avait rien à dire et rien à faire,  a été un fiasco total … Donc partir en vacances et attendre la rentrée que tout cela soit oublié ? Ou bien faut-il au contraire reprendre la main ?

Paradoxalement, c’est le retour très réussi sur la scène médiatique de Nicolas Sarkozy, en début de semaine, qui a installé l’idée qu’il fallait peut-être réagir.

Mais il a fallu encore attendre mercredi après-midi pour apprendre que le président de la République allait redevenir un Président normal pour le 14 Juillet. Du moins dans la forme. C’est-à-dire un Président qui ne se prend pas la tête pour être proche des gens mais un président qui incarne le pouvoir républicain avec tous ses attributs.

La décision a donc été prise à l’Élysée. Le président de la République a décidé de tourner le dos à toutes les promesses de simplification du protocole qui avaient été faites pendant la campagne  pour vivre normalement la fonction. Sauf que la décision a été difficile  à prendre tant elle apparaît comme un reniement de plus. Dilemme quasi idéologique.
Décision prise d’assumer politiquement le retour à la norme pour le Président et ses ministres. Dans la forme toujours, parce que dans le fond ça va être plus difficile.

La situation apparaît catastrophique et surtout sans perspectives de redressement. D’où les rumeurs de plus en plus persistantes de krachs financiers pendant l’été.

Les plus pessimistes parlent même de la semaine qui précède le 15 août. C’est généralement le moment choisi pour lancer les attaques spéculatives les plus violentes sur les pays ou les institutions les plus endettées. Pourquoi le mois d’août ? Parce que c’est le moment où les dirigeants de banques sont absents. Consigne a donc été donnée cette année aux directeurs généraux des grandes banques françaises, BNP-Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, Banque Populaire, de rester à Paris.

Qu’est-ce que l’on craint ? D’abord un krach obligataire mondial. Comme on avait eu un blocage mondial du marché du crédit en septembre 2008 ou en août 2011. Il se peut que la hausse des taux d’intérêts américains  provoque la dévalorisation des obligations émises et, qu’une fois dépréciées, elles ne trouvent plus à s’échanger sur les marchés. Tout le monde préférant souscrire des obligations américaines mieux rémunérées. Du coup, le marché mondial des emprunts publics se fige. Du coup, les pays ne trouvent plus de quoi financer leurs dettes sauf à des prix exorbitants. Pour conjurer ces inquiétudes, la FED a fait savoir cette semaine que le président Ben Bernanke n’était pas favorable a une évolution de la politique monétaire américaine. Le président non, mais beaucoup à son conseil y pensent.

L’autre risque qui pend au nez des Européens, c’est évidemment un risque de défaut de paiement.

Sur un des pays fragiles, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce ou la France. Ce qui menace la France, c’est une crise de confiance qui ferait fuser les taux d’intérêts. Le financement de la dette française tient aujourd’hui en équilibre parce que l’Europe fonctionne à peu près et que l’Allemagne garantit l’équilibre  de l’ensemble. Il suffirait que la gouvernance française par maladresse ou politique en arrive à énerver vraiment les Allemands pour que les marchés en tirent la conclusion que le couple arrêtera de se réassurer mutuellement.

Globalement, depuis son arrivée au pouvoir, François Hollande a parfois joué les matamores mais finalement il n’a jamais insulté l’avenir de la relation franco-allemande. Il a toujours accepté bon gré, mal gré, et contre l’avis de ses amis qui n’ont pas encore compris que l’appartenance à l’Europe n’était pas négociable sauf catastrophe, il a donc signé et resigné le contrat de solidarité. Sauf  que la gouvernance française doit veiller à ne pas passer la ligne jaune trop souvent, alors que certains ministres du gouvernement nous font prendre des risques par des manifestations d’indépendance complètement déplacées. C’est ce genre d’incident qu’il faudra surveiller tout l’été. La France n’a pas les moyens d’aller provoquer pour des raisons politiques ses partenaires qui sont aussi ses banquiers.

Au-delà des risques de krachs pendant cet été, la France court évidemment le risque d’étouffement.

Jacques Attali  passe dans les ministères les plus responsables pour prévenir de la nécessité de faire des reformes. La France, dit-il, « a jusqu’à la fin de l’année pour redresser la barre, après il sera trop tard parce qu’on entrera en campagne électorale permanente ». C’est exactement ce qu’a dit Pierre Gattaz, le nouveau président du Medef, quand il a été reçu à l’Elysée cette semaine. D’abord il a réclamé des réductions de dépenses publiques pour donner de façon mécanique de l’oxygène au privé et ensuite il a réaffirmé l’obligation de transférer 100 milliards au moins au niveau des entreprises pour qu’elles retrouvent de la compétitivité.

François Hollande aurait donné son accord en ajoutant « qu’il était obligé de faire ce qu’il fallait pour obtenir des résultats. Sinon il serait viré comme un malpropre à la fin du quinquennat. Le faire quel que soit le prix politique. «Paroles, paroles, explique un conseiller de Bercy, le Président dit oui à tout le monde, en fait il gagne du temps »

Le problème quand on gagne du temps c’est qu’on ne fait pas les réformes et que pour ajuster les comptes, on ne pourra compter ni sur de la croissance, ni sur des réductions de dépenses publiques. Il faudra donc augmenter à nouveau les impôts.

Au Parti Socialiste, on se passe le dernier recensement des très riches en France et on se dit qu’il y a encore de la marge pour ponctionner de l’argent. Les riches en France sont cette année presque 30% plus riches que l’année dernière. Il y a 100 Français de plus que l’an passé à posséder plus d’un milliard d’euros.

Présentée comme cela, la géographie des riches en France permet d’espérer des moyens pour redresser. Jean-Luc Mélenchon en fera son miel. Sauf que les riches sont riches en patrimoine professionnel, ils sont plus riches parce que leurs entreprises ou la valeur de leurs participations ont été revalorisées par la bourse de 30 %. Ca ne veut pas dire que ce capital soit mobilisable. Il y a deux ans la famille Peugeot était richissime. Aujourd’hui elle essaie de sauver les meubles.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les riches qui peuvent réaliser leur fortune ou qui sont surtaxés sur leurs revenus (la plupart arrivent à 80%) continuent de s’expatrier. Le flot ne s’est pas réduit, au contraire. Depuis six mois beaucoup de propriétaires d’hypermarchés indépendants très riches (entre 50 et 150 millions d’euros) s’en vont à Bruxelles. C’est aussi le cas de beaucoup de commerçants qui possède un capital de 10 millions, une grosse pharmacie en province par exemple. Sans parler des seniors aux revenus de retraites aisés qui cherchent un paradis fiscal du côté du Maroc, de l’Ile Maurice ou du Portugal.

Le départ le plus emblématique sera celui de la famille Pinault. François Pinault qui a manifesté beaucoup de sympathie pour François Hollande l’a prévenu lors d’un petit déjeuner top secret à l’Élysée : « La direction générale de Kering (ex-PPR) n’a plus aucune raison de rester à Paris. Ils préparent tous à titre individuel un déménagement sur Londres ou New York. Le numéro 2 du groupe, Jean François Palus, vient lui-même de rendre officiel son installation à Londres pour des raisons personnelles (c’est-à-dire fiscales). Son revenu annuel atteint les 2,5 millions d’euros. François-Henri Pinault lui-même habite dans son avion. Et le père, François Pinault, ne passera pas l’été dans sa propriété de St-Tropez où il allait en invitant d’ailleurs tous les ans la famille Chirac. François et Maryvonne Pinault sont installés à Los Angeles en toute discrétion dans une propriété qu’ils viennent d’acquérir. Et s’ils reviennent en Europe d’un coup d’avion, ce sera pour se poser a Venise, à la fermeture de la biennale.

L’opération vérité pour François Hollande devrait passer par l’examen de toutes ces situations et en tirer les leçons. Pas en terme de sanctions comme le suggère la commission économique du Parti socialiste mais en terme de rebond possible.

Premier axe : la baisse des dépenses publiques. Absolument indispensable pas seulement pour faire plaisir à Bruxelles mais aussi pour dégager des marges de sécurité et de financement. Pour l’instant, la loi de finances 2014 ne prévoit aucune baisse. Au contraire, on continue dans la phase préparatoire d’accumuler des dépenses. Le premier ministre a annoncé 12 milliards d’investissement pour assurer la transition énergétique alors que sur les 12 milliards on n’a pas un sou. Toujours rien sur les gaz de schiste dont on sait qu’ils sont à l’origine du rebond américain et peuvent permettre une baisse des prix très importante.

Le gouvernement a remis en place Arnaud Montebourg qui, une fois n’est pas coutume, a sorti des propositions responsables en demandant des expérimentations. En attendant, les écologistes se plaignent de l’augmentation des prix de l’électricité mais refusent toute initiative structurelle pour modifier l’équilibre du marché. Ils ont obtenu que Jean-Marc Ayrault remette Arnaud Montebourg dans les clous. Ce que l’intéressé n’accepte pas. L’été au gouvernement va être chaud.

Dans un tout autre domaine, Cécile Duflot s’attend à devoir ferrailler avec Bercy. Elle enverra la semaine prochaine à la commission des finances le texte de loi portant la réforme du logement. Beaucoup de choses intéressantes mais beaucoup de gages politiques dont certains vont coûter cher au budget. Ce qu’elle n’avait pas prévu,  ni annoncé.

Le projet de créer par exemple, une garantie universelle des loyers, une sécurité sociale du logement. En communication, ça fait du buzz auprès des associations de mal logés. Mais cette sécurité sociale du locataire qui serait théoriquement géré par un organisme public, coûterait près de 1,4 milliard par an à l’État. Intenable. D’autant que les initiatives coûteuses et très politiques sont nombreuses. Et alors que les sociétés d’assurance le font très bien de leur cote. Pourquoi refaire au niveau public et administratif ce que le Privé est capable d’organiser a un cout plus faible. C’est une manie.

Deuxième axe : la réforme des retraites. Là encore, on est en train de l’enterrer joyeusement en se disant que le jeu du sauvetage des retraites qui seront versées dans 20 ans ne vaut pas le coût politique d’aujourd’hui. Le plus grave, c’est que beaucoup d’experts à gauche pensent qu’en cas de problèmes on pourra toujours puiser dans la manne des assurances vie. Ils se trompent parce que si l’assurance vie draine autant d’épargne volontaire c’est parce qu’elles ne sont pas sécurisées par les régimes obligatoires, mais c’est aussi parce que l’État a besoin d’argent. Maintenant si l’État se met à taper dans l’assurance-vie, ça va grogner très fort et pas pour des raisons populistes.

Troisième axe : la compétitivité. Le nerf de la guerre. François Hollande va être obligé de revoir le dispositif du CICE. Le crédit d’impôt est une véritable usine à gaz. Un système inutilisé. Les entreprises ne savent pas ce que c’est. Les entreprises qui savent le trouvent trop compliqué. Enfin, les grandes entreprises ont tendance parfois à racketter les plus petites en leur réclamant qu’elles leur reversent une partie du crédit d’impôt. Bref, c’est ingérable et tout le monde commence à s’en plaindre. Il faudra revenir à une baisse massive des charges.

Le problème est évidemment politique. Tout le monde sait ce qu’il faudrait faire pour sortir de la crise. Y compris François Hollande. Tout le monde est d’accord sur le même remède lié à la compétitivité mais personne ne sait quoi faire en complément pour être réélu. Le problème de l’homme politique aujourd’hui est de protéger sa fonction. Si seulement l’opinion publique exigeait qu‘ils disent la vérité, ça changerait tout. Mais dans ce cas là on n’aurait pas des hommes politiques mais des hommes d’État.