Feuilleton de l’été, les héritiers

Bernard Arnault, petit devenu grand, très grand, a construit son empire du luxe en une génération ..

C’est l’histoire d’un héritier pas comme les autres. D’abord parce qu’il hérite de peu de choses au départ comparé à ce qu’il possède aujourd’hui. Mais s’il est né dans une famille d’entrepreneurs, il a tout recrée de lui-même. Il est devenu l’homme le plus riche de France et il a mis sa famille à l’abri pour des générations et des générations. A lui maintenant de préparer ses héritiers à perpétuer son œuvre.

 

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"Nard-Bé Arnault, mucho dinero (beaucoup d'argent, ndlr), yo te amo (je t'aime)" Cet extrait est le refrain d’un morceau du rappeur Booba, en hommage au patron de LVMH. Car Nard-Bé, Bernard en verlan, c’est l’entrepreneur préféré des français et une référence qui fait rêver beaucoup de jeunes.

Il y a beaucoup d’inattendu autour de Bernard Arnault. Et beaucoup de culot. Aux concours des écoles d’ingénieurs, il est admis aux Mines, pas à Polytechnique. Personne ne refuse les Mines, école si prestigieuse ! Bernard le fait, car lui, c’est Polytechnique ou rien. Son coup de poker lui donnera raison l’année suivant et l’école Polytechnique l’acceptera dans ses rangs.

Ou encore quand, à la tête de LVMH depuis une dizaine d’années, son groupe rachète secrètement des actions Hermès, en dépit de certaines règles financières, jusqu’à en obtenir plus de 20%. Cette fois-ci, il ne mettra pas la main sur Hermès, mais même sans ça, on peut voir la détermination de l’homme.

Bernard Arnault et sa famille aurait une fortune évaluée par Challenges à 49, 9 milliards d’euros, c’est la première fortune de France et une des dix premières mondiales. C’est toujours, selon Challenges, 5 milliards de plus que Liliane Bettencourt, l’actionnaire principale de l’Oréal

Bernard Arnault était destiné (programmé presque) à avoir une vie de notable paisible, celle d’un entrepreneur à rayonnement régional, mais l’on ne s’attendait à guère plus. Enfant du baby-boom, il vient du nord de la France et a grandi à Roubaix. Le père de Bernard, Jean,  est ingénieur. Il intègre une entreprise de travaux publics, Ferret-Savinel. Jean épate, par son diplôme, par son talent. Tout le monde va le remarquer, en particulier une jeune fille, Marie-Josèphe Savinel.  En se rapprochant d’elle, Jean Arnault n’a pas seulement gagné la main de la fille du patron, mais aussi la direction de l’entreprise familiale. D’une PME de province, il fera de Férinel – contraction de Ferret et Savinel - une entreprise de 1500 personnes, construisant bâtiments publics ou lotissement de maisons individuelles.

Quand Bernard est en âge de travailler après ses études, Jean Arnault l’embauche. Il ne prend pas franchement de risque, il embauche un X. Un Polytechnicien, ça ne peut pas être mauvais. Bernard lui indique surtout le tournant à prendre, celui de se concentrer sur l’immobilier de tourisme. Ca marche et plutôt bien. A l’heure où les stations balnéaires ou de montagne se développent à vitesse grand V, c’est une bonne stratégie. Son père lui fait confiance, Bernard reprend la présidence quatre ans plus tard. C’est déjà une belle histoire puisque la petite entreprise familiale sera rachetée en 1995 par un grand groupe, la Générale des Eaux et deviendra Nexity, acteur majeur de l’immobilier aujourd’hui.

Mais 1981 va passer par là. La gauche au pouvoir, Bernard Arnault s’en méfie au point de choisir de quitter la France. Il a surtout étudié le programme économique du nouveau président, et il le trouve aux antipodes de ce qui pourrait être un bon environnement pour développer son business. Lui veut investir et ne pas perdre de temps, il va choisir les Etats-Unis comme destination d’expatriation. Sa justification est toute trouvée : il veut développer l’immobilier de tourisme de l’autre côté de l’Atlantique, notamment en Floride. Il s’installe à New-York dans le fameux Rockefeller Center. Rockefeller, le nom de cette dynastie de milliardaires américains, le fait surement rêver. Mais Arnault, ça ne fait pas très américain et les affaires ne marchent pas très bien. Aux Etats-Unis, il fait des erreurs de débutant, comme celle de construire une tour d’habitation à 15 kilomètres d’une centrale nucléaire. Il s’adapte mal à cette culture qu’il admire pourtant tellement.

Alors, chose inattendue, Bernard Arnault retraverse l’Atlantique en 1984 et revient en France.  Et plus surprenant encore, les socialistes vont l’y aider. Dans le monde des affaires, on ne cesse de parler de Boussac, ce groupe de textile au bord de la faillite. Arnault monte une offre de reprise, avec un consortium de banques prêt à l’aider. Le gouvernement socialiste approuve et il devient PDG de la Compagnie Boussac-Saint Frères. L’affaire Boussac est une pochette surprise, car le groupe racheté possède un beau panel de marques : les couches Peaudouce, Conforama – qu’il revendra bien vite -  et quelques pépites comme Christian Dior Couture et Le Bon Marché. Dior deviendra son emblème.

Dans le même temps, Bernard Arnault reste attentif à ce qui se passe dans le monde des affaires. Il garde un œil sur une fusion qui a eu lieu en 1987 entre deux fleurons français : Louis Vuitton, l’entreprise de maroquinerie et sa fameuse toile, celle d’Henri Racamier, et Moet-Hennesy, les champagnes et spiritueux. Ce qui l’intéresse, c’est le portefeuille de LVMH. On y retrouve Céline, Christian Lacroix et Dior Parfums. Ca pourrait compléter sa collection alors ça le titille. Mais ce n’est pas si simple, cette fois, une simple offre d’achat ne suffit pas. Alors, Bernard Arnault va,  par le biais d’une nouvelle société, acquérir des actions, au compte-gouttes et profitant des baisses boursières pour faire des coups. Il en rachète jusqu’à être détenteur de 40% du capital. A ce niveau-là, il devient actionnaire majoritaire. Facile de se hisser à la tête du groupe, et d’en débarquer les deux anciens dirigeants. 

Des 10 marques de départ de LVMH en 1987, Bernard Arnauld a construit un groupe qui en a plus de 70 aujourd’hui. Il n’est pas collectionneur d’art pour rien. Chaque marque, c’est un peu comme un tableau de Mondrian ou de Basquiat à posséder, pour laquelle il se bat bec et ongles. Certes, il connaitra quelques échecs, en laissant filer Gucci à son concurrent François Pinault, et quand il ne parviendra pas à racheter Hermès car la cellule familiale se liguera contre lui. Mais il réalise tout de même de formidables acquisitions : Kenzo, Guerlain, Marc Jacobs, Bulgari, Loro Piana… pour les maisons de mode et de joaillerie. Mais LVMH, c’est aussi la distribution, Le Bon Marché, la Grande Epicerie, bientôt la Samaritaine qui donnera lieu à un magasin et à un hôtel, son nouveau credo.

 

Bernard Arnault n’était pourtant pas prédestiné à réussir dans le luxe. Il a commencé en rachetant Dior. Mais c’est un collectionneur, et un businessman avec le sens des affaires. Il a 68 ans aujourd’hui. Alors, qui de Delphine, Antoine, Alexandre ou Frédéric atteindra la première place ? Ses enfants sont clairement destinés à prendre les rênes, mais leur seul nom ne suffira pas. Il les a mis a « L’école Arnault » qui est réputée difficile. Il leur faudra du travail et de la patience, tous les enfants ont effectué des stages de vente, ont des diplômes aussi et doivent s'attendre à relever des défis. Prendre les rênes d’une marque pour la faire vivre et évoluer, réussir de nouvelles acquisitions, dans d’autres secteurs peut-être. Bernard Arnault s’intéresse beaucoup à la technologie, il n’est pas absent de ce secteur même s’il reste tres prudent . Il compte bien se faire aider, par Alexandre, son fils à la tête du bagagiste Rimowa, tout nouveau rachat, et aussi par les relations qu’il a tissées dans le monde des nouvelles technologies.

Des enfants placés dans l’entreprise, une carrière commencée dans l’immobilier, un homme connu pour son sens aiguisé des affaires... Ça rappellerait presque quelqu'un de l'autre côté de l’Atlantique. Bernard Arnault a d'ailleurs des points communs avec Donald Trump. Peut être attrapera-t-il, lui aussi un jour, le virus de la politique. Lui assure qu’il n’y pense pas. C’est en effet peu probable. le seul ministère pour lequel il aurait un coup de cœur , celui  de la Culture, à la rigueur…

 

Car on ne peut parler de Bernard Arnault sans parler d’art et de culture. Ici encore, on le retrouve en rôle principal. La musique ? Il l’aime passionnément. Pianiste depuis son plus jeune âge, il a hésité sur son choix de carrière. Aujourd’hui, il se console en jouant au coté de sa seconde épouse, pianiste de profession.

Mais c’est aussi un grand passionné d’art contemporain, il offre à la ville de Paris la fondation Vuitton, cet édifice de verre et d’acier en plein cœur du Bois de Boulogne dans lesquelles il expose ses collections ou des œuvres qu’il se fait prêter, comme pour l’exposition Chtchoukine, qui avait battu tous les records de fréquentation.

En fait, les milliardaires sont peut-être les commanditaires d’art des temps modernes. Pas tous, mais Bernard Arnault en est assurément un.

 

une histoire racontée et écrite par Aude Kersulec. 

 

A revoir le numéro de Visites privées, réalisé par Stephane Bern et diffuse sur France 2 , pour découvrir le Bernard Arnault collectionneur d’art :