Feuilleton de l’été : les héritiers dans tous leurs états

Gérard Bremond, inventeur du mariage de l’immobilier et des vacances.

Gérard Bremond va passer les 79 ans et s’il y a bien un sujet tabou dans l’entreprise, c’est celui de sa succession. Il a toujours bon pied, bon œil, un chantier gigantesque à Marne-la-Vallée et surtout des projets à la pelle, avec des investisseurs chinois qu’il a convaincu que son modèle pouvait participer à l’équipement touristique de la Chine.

 

Du coté patrimonial, tout est réglé avec les enfants et une fondation à vocation caritative. Du coté management, il compte sur le potentiel de ses collaborateurs et collaboratrices, d’ailleurs qui lui font confiance depuis tant d‘années.

L’histoire du groupe Pierre et vacances Center parc est celle d’un projet  fou. Un succès économique extraordinaire,  qui en toute logique, n’aurait pas dû exister. Pierre & Vacances, entreprise française est devenu le numéro 1 de la résidence hôtelière en Europe avec un modèle de développement auquel personne ne voulait croire au départ. Son inventeur n’essuyait que sarcasme.

L’inventeur, le coupable, c’est lui. Gérard Bremond. En moins d’un demi-siècle, il a constitué un empire. L’empire est devenu incontournable sur le marché mondial du tourisme.

Le groupe Pierre & Vacances, c’est six marques de résidences tourisme, la marque Pierre et vacances bien sûr mais autour une pléiade de filiales, les résidences Orion, les résidences Maeva, les résidences de luxe MGM, les hôtels Adagio en fait, des appart-hôtel en centre-ville, sans oublier évidemment Center parcs, acquis en 2003 et devenu depuis la locomotive du groupe.

A tel point que le groupe s’appelle désormais PV-CP, Pierre et vacances Center Parcs.  Précisément,   250 destinations dans 6 pays, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la France, plus de 45.000 appartements en gestion, 210.000 lits, 10 millions de clients dont la moitié d’étrangers, 1,5 milliards de chiffre d’affaires, 10.000 collaborateurs. Coté en bourse juste avant l’an 2000. Voilà pour la carte d’identité.                                                                    

Mais les chiffres ne sont rien. La dynamique de cette histoire  est passionnante. Gérard Bremond a tout fait, tout imaginé, tout géré depuis 50 ans. Très récemment encore, il s’est lancé dans un programme pharaonique à coté de Marne-la-Vallée. Un village nature pour 25 000 résidents. 25 000 résidents, une ville moyenne qui serait peuplée de vacanciers mais une ville qui ne sort de nulle part, à coté de Disney Paris.  Il veut recréer la vie. Tout, les forêts, les lacs, les collines. Tout est prévu, programmé et financé. Tout est signé. Il y pense depuis plus de 15 ans. Ce chantier peut l’occuper  encore 25 ans. Il est sûr de lui de son coup. Le dernier, ce projet visionnaire a de quoi affoler les compteurs. C’est pour cela qu’il en parle peu. Il laisse dire. A 79 ans il s’émerveille d’être encore capable d’un tel projet. D’une telle provocation.  D’autant que les chinois se passionnent pour son modèle.

       

Le secret Pierre & Vacances, parce qu’il y a une recette, comme chez Coca-cola.

 

La formule s’appuie sur deux passions françaises.

La première c’est la pierre, la propriété immobilière  est ancrée au plus profond de la culture française. Depuis des générations, le Français n’a qu’une idée en tête, devenir propriétaire. Pour se loger, pour se protéger aussi.

La deuxième passion, ce sont les vacances. Depuis 1936, les Français sont obsédés par leurs congés payés, puis plus tard par les RTT. Ils sont prêts à dépenser beaucoup d’argent pour partir. Ils partent en voiture, en avion ou par le train, parfois en vélo ou à pied. Ils partent à la campagne, à la montagne ou à la mer. Mais ils partent. Alors les habitudes ont un peu changé. On part moins longtemps, plus souvent.  Peu importe, l’envie de partir, cette aspiration à la liberté n’a fait que s’amplifier.

L’immobilier d’un côté, les vacances de l’autre. Deux marchés qui ont, en un demi-siècle, explosé et que Gérard Bremond a su combiner et marier. Sa formule magique est là. Elle a fonctionné jusqu’à maintenant. Alors, l’avenir est-il sécurisé ? C’est toute la question parce que le monde s’est ouvert, parce que la croissance est en Asie et que les technologies ont bouleversé le métier du tourisme. Alors Pierre et vacances est-il armé pour affronter l’air du grand large ? 

Le modèle Pierre & Vacances fait l’objet d’études et de colloques dans toutes les écoles de management. Mais au départ, très franchement, personne n’aurait imaginé une telle croissance. Dans les années 60, Gérard Bremond n’a qu'une passion: la musique. Son père, Robert Bremond, est promoteur immobilier à Paris. Les collines de St Cloud c’est lui. Ça marche plutôt bien pour la famille. Gérard Bremond fréquente le lycée Janson de Sailly.  

 

A l'âge de 15 ans, il passe plus de temps à faire de la musique qu’à suivre les cours de maths. À cette époque, il y a deux formations de Jazz qui  font parler d’elles dans le 16e arrondissement. La sienne et celle que Sacha Distel a créé, lui au lycée Claude Bernard. Enfin à ce moment-là, Sacha Distel n’est pas encore Sacha Distel. C’est un très bon guitariste de Jazz qui drague surtout les filles dans la cour du lycée… Entre ces deux formations, c’est la compétition permanente, sans merci, une rivalité dévorante. Ce n’est pas West Side story, on est dans le 16e,,  mais les deux groupes  se disputent l’animation des soirées privées ou des bar mitsva.

Alors ça n’emballe pas la famille tout cela, mais on se dit que ça passera. L’ADN et l’argent familial coule surtout dans l’immobilier.

Alors la musique ca passera bien un jour, dit son père. Et oui ça lui ait passé et brutalement ! Un soir de concert, un dernier solo de guitare qui se termine mal. Gérard Bremond est humilié. Il a rarement raconté cette histoire. Mais ce soir là, il se rend compte qu’il ne sera jamais le premier.  Il ne sera jamais meilleur que Sacha Distel. Il le vit mal encore aujourd’hui, 50 ans plus tard. Jusqu’à rappeler que Sacha Distel s’est compromis dans la variété. La soupe.

Il a la rancune tenace. Derrière la colère Il se révèle là d’une exigence terrible, violente. On ne  transige pas avec une passion aussi noble que la musique. Le Jazz est né du Blues. Le jazz est écrit, inspiré, noble, compliqué. Cette musique-là ne supporte aucune fausse note. Aucune facilité. Alors c’est une déchirure. Mais vaut mieux poser sa guitare et faire autre chose. Mais quoi ? Etre le premier sans doute mais où ? Gérard Bremond n’a jamais eu d’ambitions modestes. Discrètes oui, mais modestes jamais.

En attendant, il va rejoindre l’entreprise familiale. Pas très glorieux. Tout cela.  

Pendant quelques mois, il va ronger son frein. Il va s’essayer au journalisme. Dans un domaine qu’il connait le mieux. La critique musicale. La rédaction de « Jazz hot » l’accueille et l’amuse, mais quelle frustration de parler des autres. Alors, il traine aussi sur les chantiers de son père, et les tables d’architectes. Les tables d’architectes surtout, les dessins. Techniquement, il connait le métier mais il n’en a pas encore découvert les subtilités.

A priori, il n’a aucun projet. Aucune idée. Jusqu’au jour où son père, un peu agacé, lui donne un dossier qu’il a reçu mais auquel il ne croit guère. Ce projet est un projet d’aménagement de la montagne au-dessus de Morzine. Un peu fumeux le projet. A l’époque, toutes les communes de montagne rêvaient d’exploiter ce filon de l’or blanc.

                                                                      

Avoriaz, là où tout a commencé

 

A Morzine , il retrouve une des icônes du ski , un enfant du pays, Jean Vuarnet , champion du monde, champion olympique qui lui raconte , un peu allumé, que chez lui, sur le plateau,  à 1800 mètres d’altitude on peut faire du ski. Il y allait souvent avec ses copains Emile Allais et Jean- Claude Killy. Des fondus de glisse. Il y a aussi les sœurs Goistchel dans les parages et puis les petites, Annie Famose et Isabelle Mir dans la bande. Bref, on retrouve là, la plupart de ceux, qui, plus tard formeront la plus fameuse « dream  team » du ski français. L’équipe qui a tout gagné aux Jeux de Grenoble en 1968. Les médailles et la gloire mondiale. L’argent aussi parce que cette industrie de la neige va rapporter beaucoup à ceux qui sauront se reconvertir.

Dans les années 1960, les Français découvrent le ski et Jean Vuarnet se dit que les promoteurs et les vendeurs de béton vont saccager la montagne. La montagne est sacrée et le plateau d’Avoriaz, là où il est né est un sanctuaire, avec ses falaises, ses champs de neige, sa faune et sa flore. Lui vivant, le plateau ne sera jamais abimé. Son aura internationale et ses médailles lui ouvrent toutes les portes  on lui propose tout et n’importe quoi. De griffer des lunettes ou signer des teeshirts mais personne ne s’intéresse au plateau, à ce désert blanc qu’il habite.

Gérard Bremond, lui, va entendre cette petite musique. Son père habituellement si inquiet des idées de son fils, si méfiant, va lui aussi l’écouter. Après tout, pourquoi pas ? Ça ne peut pas être pire que la musique.

Il n’est plus musicien. Mais il vient de rencontrer ses premiers violons, des jeunes architectes. Un peu turbulents mais pour lui,  brillantissimes, des prix de Rome, théoriquement on ne fait pas mieux sur le marché qu'un prix de Rome. Ils sont bourrés de talent, mais personne ne le sait. Et pour cause ils n’ont encore rien fait. Alors Ils vont tous ensemble se mettre à rêver, et  à noircir des pages et des pages blanches et refaire le monde.

Ils avaient l’envie et la passion d’imaginer une station de ski totalement nouvelle. Le droit de casser tous les codes et briser toutes les habitudes et les conventions.  Le premier coup de crayon sera donné par Jacques Labro, le prix de Rome qui n’a encore rien construit quand il croise Gérard Bremond.                                                                          

Pas d’urbanisme citadin, pas de béton, pas de voitures, pas de pollution, pas de chauffage au fuel. Une ville totalement nouvelle. Un espace de vie écologique alors que le mot lui-même n’existait pas. Un lieu ou plutôt un village. Où la vie en collectivité saurait préserver la liberté de chacun. Tout était possible. Les bâtiments étaient à mi-chemin entre la pyramide Maya et une cité de Stars-war. On nageait dans la science-fiction. L’hôtel des Dromonts, le premier immeuble conçu et construit par Jacques Labro est devenu emblématique, les cours d’architecture épluchent encore ses dessins. 50 ans plus tard il se souvient de ces moments qui ont été sans doute les plus forts de sa vie. Une folie totale. Peu importe. Les débuts d’Avoriaz s’apparentent à une vaste partie de plaisirs pour architectes en liberté, vaguement irresponsables.

 On est en 1967,  Avoriaz est sorti de terre et ouvre ses premières pistes. Gérard Bremond qui a bataillé dur avec les administrations pour obtenir les permis de construire et les permis d’aménager,  bataille aussi avec les banquiers qui lui ont accordé des prêts relais, et doit maintenant gagner la bataille économique qui lui permettra de continuer. La première des priorités c’est de vendre Avoriaz et de la remplir de vacanciers l’hiver. Deuxième priorité construire des villages à la mer pour accueillir qui sait, les mêmes vacanciers mais l’été. Il y pense dès le début.

Sur le papier, ça va vite, mais en fait le développement d’Avoriaz l’occupera 20 ans.  Et pendant ces vingt années, il va mettre au point sa formule et tester toutes les innovations qui lui passent par la tête. Pour ensuite les appliquer au groupe qu'il veut construire.

                                                                                                                           

La clef, il la connait par cœur. Il n’a pas de capitaux, il ne va pas installer des hôtels ou réinventer le Club Med. Il doit impérativement vendre ses appartements à des particuliers et pour les attirer, il doit leur proposer un revenu locatif tout en leur permettant d’occuper leur appartement. Mais pour tenir sa promesse de loyer, il doit trouver des résidents pour remplir les appartements.  

Sur le papier, c’est très simple. Il s’invente deux métiers. D’un coté, il est promoteur. De l’autre, il est organisateur de vacances. Tous les analystes de l’immobilier ou de l’industrie touristique reconnaissent que Gérard Bremond a inventé une formule tout à fait nouvelle.

Il faut que ça marche. Vendre des appartements, il sait faire d’autant qu’il obtient des aménagements fiscaux qui boostent un peu les perspectives de rendement. Mais il va les garantir ces rendements locatifs, sur près de 10 ans. Or, pour pouvoir verser ces loyers promis, il faut absolument remplir les appartements avec des résidents locataires.

Pas le choix. Alors, pour trouver une idée, créer une marque, se faire connaitre, Gérard Bremond va en parler à un jeune publicitaire bourré de talent lui aussi dit-on, mais qui n’a encore rien fait de spectaculaire. Lionel Chouchan. Et Chouchan va inventer le festival international du film fantastique.

Au départ, personne ne croit à cette histoire de fous, de vampires et de méchants pervers.  Mais tout le monde s’y bouscule. Le ski, la neige, le soleil parfois, la liberté et le cinéma. Lionel Chouchan a non seulement des idées mais de la chance. Parmi la foule qui grimpe à Avoriaz, il y a aussi quelques petits jeunes que personne ne connait. Steven Spielberg, Brian de Palma, Georges Lucas.  

Alors quand le monde entier se précipite pour voir. Duel ou MAD Max, le monde entier découvre aussi Avoriaz : c’est gagné.

Le festival du cinéma fantastique a fait connaitre Avoriaz au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer. Quand, au bout de 20 ans, Gérard Bremond arrête le festival, les afficionados pleurent de ne plus voir « le sang sur la neige » alors que le sang est devenu glauque, les stars ont vieilli et la clientèle a changé. 

A la fin des années 1980, Avoriaz est sur les rails et Gérard Bremond a vraiment envie de tourner une nouvelle page et  de proposer à ses clients d’Avoriaz de prendre l’air de la mer. Son modèle fonctionne, il a mis 20 ans à le mettre au point, il peut donc le dupliquer et aller vite maintenant, c’est ce qu’il va faire à Cap Esterel.

Pierre et vacances ouvre là son premier village sur le littoral méditerranéen à l’été 1990.  Immense village qui essuie la critique des associations de protection du littéral mais il s’en sort. Gérard Bremond est habile. Il connait bien les politiques. Ca fait aussi partie de son métier. Et quand on lui reproche d’avoir construit trop grand, trop voyant. Il n’accepte pas la critique.                                                               

Gérard Bremond sait qu’il a inventé une nouvelle forme de vacances. Des vacances en famille ou entre amis dans un appartement ou une maison avec des services, mais des services à la carte. On n’est ni à l’hôtel, ni au Club Med, ni en camping, ni chez les vieux cousins de province qui s’ennuient dans leur grande maison. Non, on est entre soi et on ne paie que ce que l’on consomme.

Mais cette forme de vacances ne fonctionne que si l’immobilier a été vendu à des particuliers, que si les particuliers touchent un loyer et pour que les loyers soient payés, il faut que les logements soient occupés par des résidents,

Pour que ce modèle tienne en équilibre, il faut une offre très élargie. Un effet de taille. Pour sécuriser l’investisseur et séduire le vacancier.  

Le système inventé à Avoriaz sera 20 ans plus tard, décliné dans la France entière, à la montagne certes mais aussi à la mer, à la campagne et même dans les DOM-TOM, au Maroc où il comprend très vite que l’Europe va y bâtir sa Floride pour accueillir ses retraités qui viennent du froid. Mais pour aller plus vite, il va racheter des marques, des réseaux et des résidences auxquelles il applique sa recette miracle qui combine des propriétaires d’un coté, des résidents de l’autre.

Le succès dépend toujours de ces deux grandes familles de clients dont les ressorts sont différents. Il faut impérativement satisfaire ces deux. Ceux qui achètent de la pierre et ceux qui s’achètent des vacances. 

Pour séduire les résidents, tout est possible d’autant qu'il faut s’adapter à leur façon de vivre et de prendre du plaisir. Là encore, Avoriaz aura servi de laboratoire d’idées.

Dans chaque village, dans chaque station, à la mer comme à la campagne, Gérard Bremond va donner une couleur spécifique, une activité particulière une personnalité. Partout les lieux qu'il choisit, racontent une histoire. Le confort de l’appartement c’est bien, mais le rayon vert qu'on promet de voir à la tombée du jour c’est mieux.

En baie de Somme, les visiteurs savent qu’ils peuvent y observer les oiseaux les plus rares de l’Europe occidentale. En Meuse, on va s’intéresser aux mystères de la Lorraine, en Estérel, les ados pourront vivre en liberté, à Omaha Beach, les passionnés de la deuxième guerre mondiale s’y donnent  rendez-vous pour étudier le miracle du débarquement. A Marciac, Gérard Bremond contre l’avis de tous ses gestionnaires a ouvert un village dédié au Jazz. Le festival chaque année, attire les meilleurs musiciens du monde.                                                              

 

La nouvelle personnalité du groupe : la diversification

 

Tous les outils marketing qui fidélisent le client, il les connait et il les maitrise. Ils donnent au groupe sa personnalité, mais ce talent-là ne suffit pas. Pour tenir, il doit impérativement élargir son offre de produits.  

A partir de l’an 2000, Pierre & Vacances va donc changer de braquet, très vite. L’entrée en bourse a été réussie. Financièrement, il s’est donc affranchi de la Caisse des Dépôts qui l’avait bien épaulé au départ, les fonds d’investissement et les institutionnels le prennent désormais au sérieux mais lui entend bien rester le seul maitre à bord.  Il est majoritaire. C’est sa force. Il anime, conçoit, il décide de tout. Le syndrome du chef d’orchestre. Ses collaborateurs essaient de suivre la mesure qu’il impose.

Il achète, fusionne et digère. En 2001, il avale le groupe Maeva le deuxième opérateur sur le marché de la résidence hôtelière avec une clientèle de jeunes couples, citadins. Il développe Adagio en partenariat avec le groupe Accor pour offrir des appart-hôtels. Même principe que la résidence hôtelière mais dans les centres de grandes villes pour capter la clientèle d’affaires et la clientèle de touristes. Maeva, Adagio, le grand changement viendra surtout avec Center parcs. Center parcs sera acquis en totalité en 2003. Et Center parcs va quasiment doubler la taille de Pierre et vacances, doubler aussi ses performances commerciales et financières. .

 

Center parcs  a été créé en mai 1968. Son fondateur s’appelle Piet Derksen, c’est un pur néerlandais, préoccupé par les mouvements d’étudiants en Allemagne, à Londres et surtout à Paris. Il comprend mal la réalité des revendications. Lui, ce qui l’intéresse, ce n’est pas le capitalisme ou la lutte ouvrière, c’est la protection de la nature. Il construit un premier village en pleine nature avec une soixante de cabanons en bois, répartis autour d’une modeste piscine où l’eau n’était même pas chauffée. Il décide d’ouvrir 365 jours par an. Les premiers clients hollandais sont emballés.

Ils passent là 3 ou 5 jours. Ils ont l’impression de vivre au milieu des bois dans des conditions basiques mais qu’ils trouvent néanmoins assez confortables pour changer d’air quelques heures de chez eux.  C’est simple, c’est chic et en Hollande ça devient tendance, très rapidement dans toute la classe moyenne des pays européens du nord. Piet Derksen est devenu une sorte de gourou pour les résidents nordiques qui aiment à se retrouver dans ces sortes de sectes. D’année en année, il va multiplier les villages, il va sophistiquer les constructions, il va surtout introduire cette bulle aquatique. Sorte d’immense piscine à vague dans un climat tropical reconstitué avec des arbres palétuviers, des palmiers bananiers jusqu’aux cris des singes macaques ou les chants d’un oiseau de la forêt amazonienne, qu'il diffuse en stéréo pour faire plus vrai et se mélanger aux bruits des enfants qui se baignent dans des bains bouillonnants. On est loin du tourisme bio, mais pas très loin de ce que veulent les clients.

Les hollandais, les scandinaves et les allemands sont enthousiastes par l’idée de passer quatre jours dans ce qui peut faire penser à l’ile Maurice. Les Center Parcs vont mettre un pied en France, puis deux mais au début ils sont surtout fréquentés par des hollandais qui en profitent  pour visiter Paris ou les châteaux de la Loire.

Gérard Bremond observe mais n’aime guère la formule. Entre le passionné de Jazz et le fêlé d’écologie, le courant passe mal. Gérard Bremond n’est pas convaincu et se méfie des gourous.

Ceci dit, Gérard Bremond reconnait que Center parcs, ça marche. 95% d’occupation toute l’année dans les deux villages ouverts en France, c’est un record. Il n’aime pas cela. Alors qu'’il a refusé de  reprendre le Club Med, il consent à rappeler le fondateur Piet Derksen pour reprendre le dossier. Trop tard, lui dit le hollandais : je vends tout. « Alors j’achète, »  dit Gérard  Bremond. 

Pierre & Vacances rachète la totalité de Centers Parcs et se fixe un plan de développement très ambitieux. Un coup de poker, un coup de génie. Il ne va pas bousculer Center Parcs. On ne change pas une formule qui marche. Il va simplement booster son développement. Et financer l’immobilier avec sa formule magique. D’ailleurs un Center parcs, ça coute moins cher qu'un village Pierre et vacances. Quelques hectares de terres agricoles en pleine campagne, c’est plus simple à acheter qu’un bout de littoral dans le Var. Moins de tracasseries aussi.

Center Parcs va multiplier les implantations en France. Les élus locaux n’hésitent pas longtemps. Pour les élus locaux, c’est évidemment une source d’emplois (entre 100 et 500 emplois), une source d’activité, de trafic et de recettes fiscales. Gérard Bremond y va au talent pour les convaincre, qu’ils soient de droite ou de gauche. En quelques années, l’Europe du nord a découvert la France, grâce aux Center parcs mais les français aussi sont tombés amoureux de la formule.

Cette alchimie redoutable permet un taux de remplissage toute l’année, 365 jours par an. A Noël comme au 15 aout. Pas de saison creuse, donc pas de saisonniers à gérer. Sous la bulle, le soleil brille été comme hiver. Dix ans  après le rachat, Center Parcs réalise plus de la moitié du chiffre d’affaires du groupe et plus de la moitié de ses profits. Une locomotive qui repose sur une mécanique de gestion redoutable. Les CP sont remplis presque toute l'année grâce une maitrise optimale de la tarification. 

Center Parcs est devenu le moteur du groupe. Center Parcs, lui a ouvert les portes de l’Europe tout en drainant la clientèle du nord vers ses propres villages. Plus de 50% des résidents Pierre & Vacances sont désormais étrangers. Du coup, l’avenir parait assurer.

 

A 79 ans, Gérard Bremond aurait pu raccrocher les gants et passer le flambeau. Mais c’est mal le connaitre que de penser qu'il en avait fini. Au contraire, il sait très bien que l’équilibre est en permanence instable, que le monde ouvert, les pays émergents et les révolutions technologiques sont en train d’accumuler de nuages. Il sait bien que le groupe Accor cherche sa voie, que le Club Med a été obligé de partir en Chine pour éviter la noyade. Et qu’en plus les chinois le courtisent lui aussi depuis des mois.

 

Le temps des questionnements

 

Le marché du tourisme est désormais international, le marché des investisseurs aussi, ses résidences ont vieilli et sa formule magique de financement par des propriétaires particuliers est fragile. Il sait aussi qu’il n’est pas très équipé pour affronter de telles  mutations.

Mais depuis quelques années, la bataille commerciale se livre aussi sur la toile face à des acteurs comme Airbnb ou Booking. Ces grands site mondiaux de réservations qui cannibalisent l’activité des plus faibles. Plus de 90 % des clients viennent désormais via internet, le groupe Pierre et vacances n’est pas préparé à une telle révolution. Pierre et vacances a du se transformer et s’adapter au digital. C’est fait.

Aujourd'hui, le combat à mener est sur les réseaux sociaux. L'image de l'entreprise, ce qu'elle dégage, l'e-réputation, comptent tout autant que l'offre en elle-même. P&V voit arriver des nouveaux types de concurrents : ce sont des géants du web, ils s'appellent Google ou encore Facebook.

 

Mais il faudra aussi surveiller le modèle. La recette miracle qui a fait la fortune de Pierre et vacances. Cette cohabitation entre le propriétaire particulier qui perçoit un loyer et le client qui paie.  Les analystes financiers et les spécialistes de l’immobilier n’ont aucun doute sur la croissance et la fidélité des clients, des vacanciers. Ils viendront des quatre coins du monde.

En revanche, ils s’interrogent tous sur la solidité du modèle de financement. Les propriétaires qui ont reçu des loyers confortables pendant un premier bail de 9 ans, acceptent mal de voir ces loyers diminués lors du renouvellement.    

Actuellement, les propriétaires qui arrivent en fin de contrat voient disparaitre le crédit d’impôt et le rendement plutôt confortable. On leur a expliqué que ce type de placement leur permettrait de se constituer un complément de retraite. Or, au bout de neuf ans, ils ont le choix entre accepter un loyer plus faible (en moyenne on passe de 5% net à 2%) assorti d’aucun avantage fiscal puisque la cerise promise au début est tombée de l’arbre. Ou alors tout abandonner et revendre le bien s’ils ne veulent pas l’habiter. Donc ça grogne et ça rogne à proximité des villages.

Toute la question est donc de savoir si Pierre & Vacances va pouvoir continuer à financer l’investissement immobilier par des épargnants particuliers dont certains pensent qu'on leur a raconté une histoire. La majorité d’entre eux acceptent le renouvellement des baux aux nouvelles conditions.

Cela dit, c’est un vrai problème. Un risque de déstabiliser l’ensemble. Gérard Bremond  prend ces risques de fronde très au sérieux. Il estime ne pas avoir été compris de certains de ses investisseurs.

La majorité des experts savent qu’il faudra prochainement organiser des financements institutionnels et surtout internationaux. C’est pour cette raison que Pierre et vacances vient d’installer une antenne à Londres au plus près des sources de financement international et s’en va en Chine.

Pierre et vacances trouvera des fonds d’investissement pour financer des résidences nouvelles. Les hôtels Accor le font dans le monde entier et le Club Med a ouvert la voie auprès des chinois.

Et pourquoi, à terme ne pas accepter que l’émir d’Abou Dhabi achète de l’immobilier Pierre et vacances ? Pourquoi ne pas séduire les investisseurs chinois ? Tout est possible.

Dans l’immédiat, ce qui mobilise son énergie, c’est l’avancement de son dernier projet français. Un projet qu’il a cogité en secret depuis dix ans. Le projet est pharaonique.  Faire plus de 9000 habitations dans un premier temps à Marne –la-Vallée pour y accueillir 25 000 résidents à la fin du chantier dans quelques 20 ans. Mais plus précisément, il s’agit de construire un village dédié à la nature et à l’environnement. Un village bio, écolo, avec néanmoins une piscine à vagues et plusieurs immenses bulles aquatiques. En clair, créer un énorme Center parcs.

Sur le papier, ça fonctionne, il est convaincu que les touristes afflueront  de partout en Europe, de Russie et de Chine. Les touristes viendront 5 jours en moyenne. Leur programme est tout tracé. Une journée pour se reposer du voyage, une journée pour que les enfants puissent aller à Eurodisney, une journée à faire du golf ou du tennis. Une journée pour aller au Mont Saint Michel. Une journée pour venir à Paris visiter le Louvre. Il trouve son modèle imparable. 

Enfin, une autre question que personne n’ose poser dans le groupe. Par pudeur ou par respect. Celle de sa succession. Bremond n'est pas immortel, il faudra un jour lui trouver un successeur. Le groupe a-t-il les capacités de vivre sans Gérard Bremond ?

Pour Gérard Bremond, aucune importance, sa succession, il ne dit rien mais il l’a forcément préparée.  Ce qui compte c’est que le groupe marche et lui qu’il puisse réaliser ses rêves. Il n’arrêtera pas.

Il y a quatre ans, il a déjà réalisé un de ses rêves d’adolescent les plus forts. Racheter le duc des Lombards à Paris. Après beaucoup de patience et beaucoup de chance, il a réussi à sauver ce club  à qui Duke Ellington a donné son nom parce qu'il y avait ses habitudes quand il descendait à Paris.

Aujourd’hui, il a rénové l’établissement et surveille de près la programmation. Du jazz, pur et dur. Exigeant, sincère. Le Duc des Lombards lui appartient en propre, il est chez lui. Pour certains, c’est le  caprice d’un homme désormais très riche, mais lui il est chez lui. Il y passe beaucoup de soirées, un peu comme quand il avait 20 ans. Il espère seulement ne pas perdre d’argent avec cet établissement. Passionné mais pragmatique.  

Plus tard quand il aura du temps c’est promis juré, Il réalisera un autre rêve. Reprendre la guitare qu’il n’a plus touchée depuis ce fameux soir, il y a plus de 50 ans où il a cru qu'il ne serait jamais le meilleur.

 

Cette  histoire vraie, écrite par Jean Marc sylvestre a été adaptée à la télévison et fait l’objet d’un film diffusé et produit par BFMTV en 2014.

Ce film réalisé et présenté par Jean Marc Sylvestre est disponible sur You tube