François Hollande parle jeudi, mais pour dire quoi ?

Par Jean-Marc Sylvestre. Le président de la République s’est donc résolu à parler à la télévision, le 26 Mars prochain sur France 2, « lors d’un entretien spécial de 45 minutes au moins », nous précise l’Élysée. Sacrée semaine en perspective. François Hollande a donc cédé à son entourage qui panique devant l’effondrement de sa cote de popularité tombée historiquement bas, devant une situation économique qui semble complètement dégradée, avec des risques sociaux évidents liés à l’aggravation du chômage. Avec surtout des perspectives qui semblent complètement bouchées… Quant à la situation politique, n’en parlons pas. La mise en examen de Nicolas Sarkozy, qui a surpris tout le monde, fait les délices des journalistes politiques mais ne change strictement rien à la fragilité de la majorité présidentielle. Il faut que les commentateurs de gauche arrêtent de rêver.

Cette majorité croyait déjà que le départ de Nicolas Sarkozy allait permettre à la croissance de tomber du ciel et de régler nos problèmes.

La croissance n’est pas tombée du ciel ; elle est tombée par terre. La France a continué de s’enfoncer dans la crise. Il en sera de même avec la mise en examen de Nicolas Sarkozy. Elle ne règle aucun des problèmes de François Hollande.

François Hollande va donc faire de la télé, et de la pédagogie comme on dit. Bien ! Mais encore fait-il avoir quelque chose à dire qui soit différent de qu’on a entendu jusqu’à maintenant et qui a plongé le pays dans la dépression… Or, pour l’instant, le président de la république n’a rien à dire de nouveau, il n’a donc rien à enseigner, rien à expliquer. La pire des choses qui pourrait arriver est que pour masquer ce vide de contenu, il annonce une série de mesures catégorielles et corporatistes qui vont encore aggraver le déficit de l’état.

On a déjà eu droit cette semaine à ce genre d’exercice, avec les mesures de soutien au logement.

L’exercice n’a pas fait un tabac. On peut comprendre qu’il ait voulu occuper le terrain le jour de la démission de Jérôme Cahuzac, son ministre du Budget. Mais il aurait pu se fendre d’un discours ambitieux, définissant une véritable politique de développement du logement.

Le dossier existait. Il avait été préparé. Qui prend acte d’un déficit d’offre, qui reconnait explicitement que si le logement coûte si cher dans les grandes villes, ce n’est pas parce qu’il n’est pas assez aidé mais parce qu’il n’y en a pas suffisamment. Le dossier qui avait été préparé dénonce d’ailleurs très courageusement les perversions de la politique d’aide et recommande de retirer aux maires le privilège de signer les permis de construire (c’est-à-dire de les bloquer).

Le président de la République aurait pu oser une telle ambition et tous les acteurs s’en réjouissaient d’avance. Parce qu’enfin on avait une petite chance d’ouvrir une sortie de crise au logement. Et bien non. On n’a pas osé mécontenter les écologistes, les maires et les associations sociales d’aide au logement. On a donc tricoté quelques mesures d’aides à la rénovation, un abaissement de la TVA et un moratoire sur les normes nouvelles qu’il faudra appliquer aux constructions neuves. On ne va pas aller très loin, avec cela. On va simplement encore alourdir le budget.

Si jeudi prochain, François Hollande n’oublie pas les refrains qu’il fredonne depuis son élection, « l’exercice de com’ » ne servira à rien. « La comm sans contenu, sans histoire, c’est de l’argent perdu », comme dirait Jacques Séguéla. Si François Hollande doit parler, c’est pour dire la vérité ; y compris si une partie de sa majorité ne veut pas l’entendre. De toute façon, cette majorité est déçue, mécontente. Elle ne pourra pas l’être davantage.

Quand on regarde les sondages à la loupe, on constate que les Français sont dans une situation particulière.

Ils se sentent profondément déprimés, désabusés, découragés et parfois écœurés. Ils ont sans doute des raisons, mais les raisons objectives liées à la situation économique et sociale ne justifient pas une déprime d’une telle profondeur. Le système français a permis d’amortir les effets de la crise pour le plus grand nombre. La vraie raison de l‘extrême déprime est double.

D’abord, les Français n’ont toujours pas admis et compris que depuis dix ans le monde dans lequel nous vivons a profondément changé. Il s’est ouvert, des pays nouveaux ont émergés, la Chine , l’Inde , le Brésil. La France n’est plus championne du monde toute catégories. Depuis une dizaine d’années, les Français sont confrontés à la concurrence des autres pays du globe et s’aperçoivent avec horreur qu’ils ne sont pas capable de l’affronter. Ils n’ont pas été préparés. D’où l’inquiétude générale. Les Français ont peur de la mondialisation, qui offre pourtant des opportunités gigantesques. Ils ont peur de la concurrence parce que d’autres sont meilleurs qu’eux. Ils ont peur du progrès technique et préfèrent se replier sur eux-même alors que la concurrence et l’innovation sont deux facteurs de progrès essentiels. Aucun homme politique de droite comme de gauche n’a expliqué très clairement cette évolution et en a tiré les leçons en terme d’action. D’où le sentiment de n’être plus pilote.

Ensuite, et c’est la deuxième raison de la déprime, les Français s’aperçoivent depuis trois ou quatre ans que leur système économique dont ils sont si fiers ne répond pas aux grands défis de cette mutation, qu’il est complètement dépassé, alors que d’autres en Europe se sont mis en ordre de marche. La force de l’Allemagne est d’avoir un tissu économique qui résiste à la crise et qui est capable d’affronter la mondialisation et la concurrence. La France ne délivre aucun résultat. Non seulement c’est déprimant, mais c’est désespérant pour l’avenir.

La responsabilité de la gouvernance serait donc de répondre a toutes ces inquiétudes ; non pas en rassurant  ou en protégeant – parce qu’on n’en a plus les moyens – mais en réagissant sur le terrain de la compétitivité. Les Français ont moins besoin de couettes sociales ou d’édredons que de trampolines pour s’entraîner à sauter les obstacles.
Cela passe par un écosystème hyper favorable aux chefs d’entreprises et a tous ceux dont le métier et la passion sont de créer de la valeur. Ils doivent pouvoir créer de la richesse, et par conséquent des emplois. Ils doivent pouvoir prendre des risques et par conséquent être rémunérés à la hauteur des risques pris.

Certains diront qu’il s’agit de se plier aux règles du libéralisme, qu’on agitera comme un épouvantail pour effrayer les bobo-gauchos.

Mais ça peut très bien s’organiser dans une logique social-démocrate, celle que François Hollande donne l’impression de vouloir impulser sans trop le dire. Mais dans le contexte actuel de crise, la logique social-démocrate ne peut plus carburer a la dépense publique. Impossible désormais pour un politique de promettre monts et merveilles, impossible de distribuer aides et subventions pour s’attacher des électeurs…

La logique social-démocrate à laquelle la majorité des français semble attachée ne peut fonctionner que sur deux moteurs qui semblent difficiles à régler : la compétitivité des entreprises et la mutualisation des factures et des dettes à l’intérieur de l’Europe.

La compétitivité des industries françaises dépend principalement de trois facteurs :
– les impôts et charges qui alourdissent le coût du travail
– le coût de l’ énergie qui ne peut être abaissé que si on découvre des sources nouvelles, type gaz de schiste,
– la flexibilité du travail.

Ces trois facteurs mettent la majorité socialiste très mal à l’aise et le président de la République en porte à faux par rapport à son programme de campagne. Si François Hollande doit parler, il lui faudra clarifier sa position sur ces trois points. Les partenaires sociaux sont d’ailleurs sans doute plus avancés dans la reforme que la majorité socialiste. Le prochain président du Medef, celui qui succédera à Laurence Parisot (qui aura du mal à faire accepter un changement des statuts qui lui aurait permis de faire un troisième mandat), sera contraint de négocier avec la volonté d’aboutir a des compromis.

Côté syndicats de salariés, FO et CGT n’ont pas voulu signer l’accord national initié par le gouvernement sur la sécurisation des carrières, qui en réalité est un accord sur la mobilité et la flexibilité du temps de travail. FO qui refuse l’accord national, signe l’accord chez Renault qui va plus loin . Comprenne qui pourra, mais Jean-Claude Mailly a évité de s’expliquer. Passons.

Du côté de la CGT, Thierry Lepaon , le nouveau secrétaire général, aura pour ambition de ramener la CGT dans le jeu. La crise est tombée sur les entreprises où la CGT était très bien implantée, ce qui l’a obligée à adopter une posture très radicale et protestataire (Fleurange , Aulnay-Sous-Bois). Cette attitude a marginalisé et étouffé Bernard Thibault. Son successeur n’a pas d’hypothèques. C’est un homme nouveau qui est arrivé à la tête du syndicat après que les deux favoris se sont entre-tués. Thierry Lepaon est un peu au syndicalisme ce que François Hollande est a la sphère politique. C’est un homme du centre, un malin, un stratège qui a pris la CGT en venant de la gauche et qui va sans doute la conduire vers des courant plus réformiste et se rapprocher de la CFDT. Les ingrédients pour fabriquer des compromis dans la négociation sociale existent.

François Hollande, lui, aura plus de difficultés à faire accepter à son aile gauche ce genre de compromis moteur de compétitivité, compte tenu de tout ce qu’il leur a raconté pendant la campagne.

Le deuxième moteur, c’est le respect de l’accord franco-allemand. Cet accord nous garantit des financements pas chers. Tout se passe comme si l’Allemagne nous prêtait son triple A.
Mais la copropriété européenne ne peut fonctionner que si chacun paie ses charges. On peut renforcer la mutualisation des factures, mais on ne peut en aucun cas imaginer que certains pays paient pour les autres ou à la place des autres. Les états membres doivent se prendre en charge.

C’est bien ce que Chypre doit réussir à faire. Le drame dans cette affaire, ce n’est pas que les européens conditionnent le plan d’aide de 10 milliards par un complément venant des Chypriotes eux-mêmes, le drame c’est que la commission de Bruxelles a décidé et demandé au gouvernement de Chypre que cette contribution devait être financée par une taxation des dépôts bancaires. C’est aberrant comme demande : on a semé l’inquiétude dans tous les pays de la zone euro, alors qu’on avait retrouvé la confiance dans les mécanismes financiers.

Ce qui est encore plus surréaliste c’est qu’apparemment, aucun ministre de l’Economie des grand pays ne s’est levé pour empêcher une telle bévue politique. Que le ministre allemand ait laissé faire, passe encore, mais que Pierre Moscovici ou l’un de ses collègues ne se soit pas réveillé, c’est incroyable. Tout risque de faire sauter les banques en Europe n’est pas complètement écarté.

La mutualisation, oui, mais c’est un métier. La France ne pourra pas constamment la réclamer et taper en permanence sur le pays sans lequel aucune mutualisation ne serait possible. Plus grave, le président français ne peut donner le sentiment qu’il joue Mme Merkel perdante aux prochaines élections. Or, c’est pourtant ce qu’il a souvent fait.
Là encore, François Hollande est très attendu jeudi. Non seulement par les médias français mais aussi par les médias allemands. Les peuples, c’est autre chose. L’indifférence les a gagnés.

Cette vérité à laquelle François Hollande devra se soumettre sinon il sera rejeté, porte sur :
– la baisse des dépenses publiques, c’est possible sans pour autant dégrader la qualité du service publique. C’est indispensable pour relancer l’investissement privé. Tout Euro public économisé se retrouve automatiquement dans le privé.
– l’amélioration de la compétitivité, c’est la seule solution pour redresser l’appareil industriel et les emplois.
– le respect de l’accord franco-allemand qui sécurise la zone euro.

Son problème, c’est que sa majorité n’accepte pas cette vérité. Les outils du redressement ne sont pas partagés. Il doit donc prendre le risque de mécontenter les écologistes, le Front de gauche et tous ceux qui ont voté pour lui pensant que la solution passait par l’installation d’un État socialiste.

Ceci étant, le mécontentement est tel qu’il ne pourrait pas être pire . « Faisons en sorte qu’il soit au moins utile », explique très cyniquement un grand patron qui vote à gauche. En clair si François Hollande dit la vérité et change de politique en l’assumant très clairement, il se donne une petite chance d’avoir des résultats l’année prochaine. Le seul remède à la déprime c’est la preuve d’un résultat. Pour l’instant on en est loin.