Grand débat : les chefs d’entreprises sortent du silence en ciblant la justice sociale

Toutes les organisations patronales remettent aujourd’hui leurs contributions au grand débat. Le Medef, la CPME, Croissance plus et Ethic. 

Globalement, les entreprises et les chefs d’entreprises n’ont pas été les plus attaqués par les Gilets jaunes. Les riches oui, les chefs d’entreprises et les managers, assez peu. On a brulé et détruit des symboles du capitalisme, mais les outils de production ont été grandement épargnés ou ignorés.

L’écrasante majorité des revendications aujourd’hui porte sur la taxation des classes moyennes et des retraités, elle dénonce l’injustice fiscale par rapport aux classes les plus aisées et surtout, souligne les problèmes de pouvoir d’achat pour la plupart de salariés.

Ce qui est frappant dans le catalogue des revendications, c’est que les gilets jaunes, qui n’ont jamais précisément attaqué le rôle des chefs d’entreprises, semblent ignorer complètement leur fonction incontournable dans les mécanismes de création de richesse, d’activité et d’emploi.

Dans ces conditions, les organisations patronales sont très préoccupées par l’impact sur leur activité que pourraient avoir une grande partie des mesures suggérées ou imposées par la pression de la rue.

Toute les organisations patronales ont donc participé au grand débat et même organisé beaucoup de réunions à Paris, comme en province.

C’est donc la synthèse de ces discussions et de ces réflexions que le Medef, la CPME, Croissance plus et Ethic rendent progressivement publiques.  

Ce qui est intéressant, c’est qu‘au-delà de leur différence identitaire, les organisations patronales tombent en gros sur les mêmes analyses et les mêmes conclusions.

Le mouvement Ethic a d’ailleurs publié un sondage sur l’état d’esprit des chefs d’entreprise pour construire ses propositions, mais les résultats de ce sondage recoupent le sentiment général dans le monde des affaires.

On relève un fort unanimisme dans les réponses des chefs d’entreprise du Mouvement ETHIC.

Face à la crise actuelle, ils regrettent à 93,2% un manque de compréhension de l’économie et donc des exigences de fonctionnement de leur entreprise par les Français. C’est pourquoi ils sont 45,5% à attendre du Grand débat une prise de conscience des contraintes économiques. Ils sont prêts à prendre des responsabilités sur leur bassin d'emploi pour l'améliorer et considèrent que c’est leur rôle pour 77,4% d’entre eux.

Le mouvement des Gilets jaunes a démarré sur un rejet des taxes et une colère contre un pouvoir d’achat insuffisant pour certains et 90% des chefs d’entreprise interrogés s’accordent eux-aussi à dire que le travail ne paie pas suffisamment en France. Ils l’expliquent (à 87%) du fait des charges patronales qui pèsent sur leur entreprise, donc sur le salaire de leurs salariés, leur allègement substantiel pourrait permettre de mieux rémunérer le travail.

Ils sont 76,5% à souhaiter une baisse des charges patronales d'abord pour ce motif.

Quant à la simplification, ils ont fait une croix dessus, selon eux, rien n'a changé.

La France est perçue comme un pays étatiste (46,2%%), trop dépensier (99%). Ils estiment que l'exigence de comportement éthique est plus forte et mieux observée dans le secteur privé que dans le secteur public (48,7%). Par ailleurs le statut d'exception des fonctionnaires fait l'unanimité : il doit changer. De même que les prérogatives de l’État, ils estiment à 83 % que le président de la République doit clairement et prioritairement définir les missions régaliennes de l’État.

Enfin, la préoccupation majeure et majoritaire des chefs d’entreprises interrogés est la baisse des dépenses de l’État. A 81,5% ils estiment que ce doit doit être la priorité du gouvernement.

 

Au-delà des résultats de ce sondage, la vraie crainte des chefs d’entreprises serait que les réformes induites par la pression des gilets jaunes ne remettent en cause les projets d’amélioration de la compétitivité et abime le potentiel des entreprises à se redresser. Parce que tout l’avenir dépend de la puissance des entreprises : les investissements, les créations d’emplois et le pouvoir d’achat.

On ne décrète ni la création d’emplois, ni les augmentations de pouvoir d’achat. C’est le succès des entreprises qui fabrique la richesse dont tout le système a besoin pour fonctionner et satisfaire les besoins et les demandes de tous : les salariés, les actionnaires et les clients.

 

Sophie de Menthon, présidente du mouvement Ethic, rappelle des évidences qui ne semblent pas forcément partagées par la majorité des opinions publiques, d’où le problème :

« L’économie marchande, par la richesse qu’elle crée, constitue la seule source de financement de l’État, explique-t-elle. Seulement 4% de la richesse créée est affectée à la rémunération du capital via les dividendes (les actionnaires sont donc loin de capter toute la richesse et le risque endossé est faiblement rémunéré). Toute la richesse créée depuis 10 ans par les entreprises et leurs salariés est partie dans la dépense publique.

Faute de marge mais aussi faute de compétitivité (pourquoi investir en France alors que ce n’est pas rentable ?), l’économie française est également en train de manquer la nouvelle révolution industrielle (robotisation, numérisation des process, impression 3D, internet des objets, intelligence artificielle...) ».Si on reprend les propositions faites par la plupart des organisations patronales, on retombe toujours sur les mêmes dossiers : Emploi, Travail, Dépenses de l’État, citoyenneté, responsabilité du chef d’entreprise.

 

Pour simplifier, ça passe par quatre axes stratégiques autour desquels l’entreprise fonctionne

1er axe : la fiscalité, avec davantage de justice sociale. C’est la réponse nécessaire à apporter à la colère populaire, mais attention à ne pas toucher à la compétitivité de l’entreprise. Ça passe évidemment par une baisse des charges sur salaires et des charges qui pèsent sur la production.

Pour Ethic, la remise à plat de la fiscalité est donc une priorité absolue. D’où, la promotion, la simplification administrative et législative à tout prix : éviter le surcoût de la complexité et les risques qui pèsent sur l’entreprise ; réaliser des économies de fonctionnement, améliorer la compétitivité des entreprises.

Ethic souhaiterait notamment pérenniser une fois par an la « prime Patron », défiscalisée et hors charges sociales (prime qui avait été proposée par le mouvement ETHIC en décembre 2018 pour répondre au manque de pouvoir d’achat des gilets jaunes et qui a été reprise par le gouvernement par la suite).

Mesure qu’on retrouve aussi dans d’autres organisations patronales, avec une TVA proche de 0% pour les objets recyclés ou en 2e vie de façon à favoriser l’économie circulaire, les  activités de main d’œuvre et le bénéfice écologique.

 

2e axe : faire de la baisse des dépenses de l'Etat une priorité,  seule condition pour financer la baisse de l’impôt. Alors, pour tous les chefs d’entreprises, ça passe par la définition claire des missions régaliennes de l‘Etat.

3e axe : tout faire pour renforcer la considération sociale de la part des entreprises. C’est une demande récurrente. Mais pour y répondre, beaucoup de chefs d’entreprises revendiquent un rôle dans dans leur bassin d’emploi, c’est à dire « être consultés sur les sujets ayant un impact direct ou indirect sur leur activité ».

Le mouvement Ethic comme beaucoup de membres de croissance rappelle une de ses priorités : « l’intéressement, la participation et l’actionnariat pour tous les Français. L’objectif est d’augmenter le pouvoir d’achat lorsqu’ils sont en activité et compléter leur revenu lorsqu’ils sont en retraite. »

4e axe, l’exemplarité totale du chef d’entreprise. Exemplarité dans son mode de management, dans sa vie personnelle ; ses dépenses, son style de vie etc. Beaucoup de patrons ont compris aussi qu’il existait une demande forte pour un comportement des chefs d’entreprises qui soit parfaitement moral et éthique. D‘où l'honnêteté, la sincérité, la transparence, le respect des règles et des partenaires sociaux. On en revient au débat sur la raison d’être de l’entreprise, un débat cher à Nicole Notat ou à Jean-Dominique Senard, mais c’est plus une question de comportement personnel que de règlementation ou de contrainte. On en revient aussi au libéralisme capitaliste,  à l’origine pratiqué par des protestants peut-être un peu rigides, mais très rigoureux.