L’affaire Alstom révèle l’absence coupable de politique industrielle française

Faute de volonté politique forte, l’une des plus grandes entreprises françaises va passer sous contrôle étranger. Un échec cinglant montrant l’incapacité des dirigeants à concevoir une politique industrielle cohérente et pragmatique.

Faute de volonté politique forte, l’une des plus grandes entreprises françaises va passer sous contrôle étranger. Un échec cinglant montrant l’incapacité des dirigeants à concevoir une politique industrielle cohérente et pragmatique.

Alstom sera dépecé et vendu. L’un des derniers fleurons de l’industrie française sauvé en 2004, sera cédé en partie ou en totalité à l’américain General Electric à moins que Siemens sorte une carte magique au dernier moment. Peu importe : dans cette affaire, le gouvernement aura été lamentable. Incapable de comprendre ce qu’il faut mettre en œuvre pour aider l’industrie française.

L’industrie française n’a pas besoin d’avoir des ministres qui palabrent et qui jurent de la nécessite de rester français. L’industrie française n’a même pas besoin de l’argent de l’État. L’industrie française a besoin d’un écosystème stable juridiquement, socialement et fiscalement, pour pouvoir sécuriser ses investisseurs. L’industrie française aurait besoin d’un gouvernement qui négocie au niveau européen des conditions équitables pour constituer des groupes mondiaux.

Nous n’avons ni écosystème, ni même l’embryon d’une  politique industrielle européenne.

Après le sauvetage honteux de PSA Peugeot Citroën par des Chinois, après le cafouillage fumeux sur l’évolution du secteur de la téléphonie mobile, l’avenir d’Alstom révèle à nouveau aujourd’hui l’incapacité du gouvernement à comprendre et à maîtriser la problématique industrielle.

Alstom est une très belle entreprise française. On s’en souvient à peine, mais elle a été sauvée de la faillite en 2004 grâce à l’activisme d’un certain Nicolas Sarkozy qui lui a trouvé des marchés et mobilisé ensuite des actionnaires qui ont pris le relais de l’État. Parmi ces actionnaires, Martin Bouygues qui avait acquis 29% du capital. Depuis, Alstom est devenue une pépite qui ne doit plus rien aux contribuables. Une pépite qui exerce son industrie dans deux secteurs :  le matériel de transport (les TVG) et les équipements en énergie (les turbines et les chaudières capables de fabriquer de l’électricité). Seulement, depuis cinq ans, les marchés se sont déplacés, la concurrence est devenue très dure notamment dans les pays émergents où le potentiel de développement est le plus important.

A un moment, Alstom et son actionnaire principal, Bouygues, avaient  formé le projet de constituer un immense groupe par le rapprochement  possible  avec Areva et Edf. Le nouvel ensemble aurait pu fournir une offre globale sur les marchés extérieurs en équipement d’énergie (hydraulique, nucléaire, éolienne, gaz et charbon). Cette partie de Monopoly n’a jamais pu commencer  pour cause de pressions politiques trop fortes. Pour la gauche c’était un insupportable cadeau à des capitalistes amis du pouvoir. Puis la crise de 2008 est arrivée et a gelé tous les projets, y compris beaucoup de marchés de biens d’équipement.

Du coup, Alstom s’est mis à souffrir : moins de commandes sur les TGV, plus de concurrence sur l’énergie internationale…  Les dirigeants d’Alstom s’en sont ouverts à plusieurs reprises au président de la République, au Première ministre et au ministre du Redressement productif. Il leur fallait l’assurance d’une politique industrielle avec des projets clairs dans l’énergie notamment  et la promesse d’une négociation européenne.

La gouvernance française n’a jamais jugé ce dossier très urgent. Fatale erreur. Patrick Kron aurait donc entamé des discussions avec le géant américain General Electric pour trouver un terrain d’entente sur les équipements d’énergie. L’actionnaire principal d’Alstom, Martin Bouygues, a, en dépit des démentis, poussé cette solution y voyant, lui, l’occasion de céder sa participation et récupérer du cash. Parce que du cash il en a besoin pour effacer son échec dans l’affaire SFR.

Face aux rumeurs multiples, les ministres français y sont allés chacun de leur proposition …mais aucune solution alternative, et pour cause ! Personne à l’Elysée ou à Bercy n’a véritablement travaillé sur le dossier. De plus, le secteur de l’énergie est tabou politiquement. Des qu’’un expert responsable parle du nucléaire, des gaz de schistes, ou de l’éolien, les écolos considèrent que c’est leur chasse gardée. Donc personne n’en parle. Ni le Président, ni le Premier ministre. Manuel Valls a promis une loi sur la transition énergétique mais on ne sait rien de son contenu et tout le monde s’arrangera pour le vider.

Seule solution alternative, arrivée au dernier moment ce week-end : Siemens, gros producteur de trains à grande vitesse et de turbines énergétiques. Les Européens convaincus y voient une option intéressantes : l’occasion de constituer un acteur majeur sur le marché mondial. Pour les plus pragmatiques, on oublie que Siemens et Alstom n’ont jamais travaillé ensemble. Ils se sont toujours battu sur les marchés mondiaux et personne ne voient comment dans ces conditions se mettre à collaborer. Certains pensent à la constitution d’un Airbus de l’énergie… Oui, mais on oublie qu’Airbus est né d’une volonté politique forte.

La volonté politique n’existe pas. Le gouvernement français s’aperçoit qu’il aurait besoin d’une politique industrielle alors qu’il n’a rien fait pour la dessiner et la prévoir. Trop tard.

En attendant, les grandes entreprises françaises passent les unes après les autres sous contrôle étranger. Bravo.