Le mystère François Hollande

Par Jean-Marc Sylvestre. Y-a-t-il un mystère François Hollande ? Comment comprendre cet homme, lui qui a tenu sa première conférence de presse et qui laisse ouvertes toutes les lectures possibles de sa politique. A priori, cette conférence de presse marque un tournant incontestable dans la stratégie qui doit piloter la politique économique. Cette stratégie s’inscrit dans une logique et une cohérence avec les faits absolus. Compte tenu d’une situation de crise extrêmement grave, le Président de la République a expliqué que son gouvernement devait d’abord accélérer le désendettement de la France et ensuite redresser la compétitivité. D’où les mesures annoncées dans le sillage du rapport Gallois à savoir économies budgétaires, hausse de la TVA, et crédit d’impôt pour les entreprises. Le tout est emballé dans un discours qui reconnaît aux chefs d’entreprise un rôle clé dans la création de richesse et qui reconnaît le poids excessif du modèle social. En prime, le discours concède la sous-performance relative (on pourrait faire mieux avec moins), qui annonce une réduction du périmètre de l’action de l’Etat par une réforme en profondeur et une baisse des effectifs de la fonction publique.

Bref, le moteur ce n’est plus la demande de consommation, il faudrait la sponsoriser en permanence. Le moteur c’est l’offre de l’entrepreneur. Quand François Hollande réfléchit à haute voix et en public sur le thème « nous ne vivons pas mieux avec 55% de dépenses publiques que nos voisins allemands qui font moins», il a tout dit du changement qui se prépare. C’est un langage de responsabilité qui tient compte des réalités économiques. Le vrai mystère c’est de savoir comment il peut tenir une telle trajectoire après s’être fait élire sur un programme très différent. Pendant la campagne présidentielle, le discours était basique. La crise n’était pas imputable à la conjoncture mondiale mais à Nicolas Sarkozy. Sous-entendu, débarrassons-nous de Sarkozy et nous nous débarrasserons de la crise. Les électeurs ont marché. Pendant la campagne, les ennemis de classe étaient les chefs d’entreprise trop riches qu’il fallait foudroyer, les traders trop puissants qu’il fallait terrasser et les marchés qu’on allait réguler et taxer. François Hollande n’a foudroyé personne parce que les chefs d’entreprise ne sont pas si riches qu’on le pensait et, quand ils sont riches, ils ont surtout des outils de travail. François Hollande n’a terrassé aucun trader puisqu’ils sont à Londres, en revanche il a taxé, beaucoup taxé.

Comment peut-il conduire une politique de compétitivité quand, pendant les six premiers mois de la crise, le Président paye son élection en annulant la hausse de TVA sociale, en augmentant les dépenses publiques… Comment expliquer la cohérence entre ce qui a été promis et ce qui sera fait ? Face à cette contradiction, on a depuis ce matin une foule d’explications. Les plus cyniques nous rappelle qu’un homme politique en campagne est acculé à mentir en permanence s’il veut drainer un maximum de voix. C’est malheureusement vrai et tous les présidents qui ont été élus ont dû changer de logiciel pour répondre aux réalités. Le plus dur à gérer, c’est évidemment l’atterrissage. Les plus crédules ou les plus naïfs nous expliquent, eux, que pendant la campagne électorale les candidats ne connaissaient pas la réalité de la situation et qu’il leur a fallu quelques semaines pour en analyser la gravité et c’est vrai que François Hollande a, dans un premier temps, essayé de jouer ce scénario en demandant un audit au Président de la Cour des Comptes, et plus tard un rapport à Louis Gallois. Cela dit, les jeux étaient faits bien avant. On savait que Didier Migaud n’avait pas attendu l’élection pour diagnostiquer l’état du malade, et que depuis des années le monde de l’entreprise s’asphyxiait.

Les plus lucides, eux se félicitent du changement. Question de survie. Mais ils ont tendance à soupçonner la majorité de ne pas aller au bout de la promesse, considérant d’ailleurs que les propos de François Hollande n’allaient pas jusqu’au bout de la logique de compétitivité. Peu importe, ce qui est extraordinaire c’est la rapidité du changement. Six mois seulement après l’élection. Cette rapidité s’explique par le fait qu’il n’avait pas le choix. Faute de réforme ou faute d’une promesse de responsabilité, l’Allemagne nous aurait laissé tomber (plus de garantie sur les prêts) et les marchés nous auraient sanctionnés. On se retrouvait donc en risque de rupture de cash. Au début de l’année prochaine, on pourrait se retrouver dans la situation de l’Italie avant Mario Monti. Ce qui est extraordinaire aussi, c’est  l’habileté avec laquelle il a tout fait pour démontrer la cohérence de toute la politique. Acte 1, il a paré au plus pressé (traités européens…) Acte 2, il a soigné les blessures sociales les plus urgentes et, acte 3, il essaie de faire repartir les moteurs de l’activité.

Bravo l’artiste mais maintenant que peut-il se passer ? Il y a deux scénarios possibles : le premier consiste à mettre en œuvre une politique de réforme structurelle annoncée en catimini. Réforme de l’Etat, de la fiscalité, du droit du travail, du financement social et assainissement des finances publiques. Une architecture qui fait le pari que le retour sur investissement sera tel qu’il nous exonérera d’une politique d’austérité trop dure. Le pari est que la croissance revienne assez vite. Le deuxième scénario est le plus inquiétant, il consiste à imaginer une résistance au changement du corps social. Toutes les réformes envisagées constituent pour la gauche de véritables tabous. Il faut reconnaître que François Hollande se prépare à les briser. Dans ce cas-là, ou bien le corps social l’accepte, ou alors il le refuse. Et le corps social, c’est d’abord la majorité socialiste et les syndicats. Rendez-vous dans six mois. Le mystère Hollande se sera peut-être éclairci…