Le paradoxe français : les investissements sont importants mais ils ne créent ni usine, ni emplois industriels. Alors à quoi servent-ils ?

Source : bfmtv.com

Il y a un mystère français, le taux d’investissement des entreprises est plus important que chez nos voisins, mais cet investissement ne donne pas de résultat satisfaisant en terme d’activité et d’emplois.  

Ascoval ou la chronique d’une désindustrialisation de la France inéluctable. Macron ne fera pas de miracle pour sauver l’une de dernières aciéries de l'Hexagone. Les 280 salariés devraient être fixés sur leur sort dans une semaine, à l'issue du délai accordé par la justice à la demande des différents repreneurs, qui attendent surtout les aides de l'Etat qui, lui, n'en a pas les moyens.

Cette affaire, comme d’autres affaires d'entreprises industrielles en difficulté, interroge avec violence l'évolution du système français. Et c'est a priori incompréhensible.

Les entreprises françaises ont, depuis plus de dix ans, un niveau d’investissement beaucoup plus élevé que la plupart des pays européens, mais ces investissements ne produisent aucun des bénéfices attendus. La France ferme ses usines les unes après les autres et ne crée pas d’emplois industriels. D’où la désertification de régions entières et un taux de chômage anormalement élevé qui ne baisse pas.

La Fabrique de l’Industrie, un think tank spécialisé dans l’observation des structures industrielles, vient de décrypter, en collaboration avec France Stratégie, ce paradoxe qui plombe le climat économique et hypothèque les capacités à restaurer de la croissance globale, et qui paralyse le gouvernement dans son ambition de développer une politique industrielle.

 

Au terme de cette étude, l’explication paraît très simple :

 

1er point, les entreprises industrielles françaises investissent beaucoup plus que leurs concurrentes étrangères dans les actifs immatériels, les logiciels, les bases de données, la recherche et développement. Le poids de ces investissements immatériels contribue à expliquer que le total de tous les investissements dans l'industrie soit plus élevé en France qu’en Allemagne, en Italie, en Espagne et dans la plupart des pays européens. La seule exception est la Suède qui investit plus que nous. Le secteur industriel français mobilise entre 25 et 28 % de sa valeur ajoutée en investissement alors que l‘Allemagne n'en consacre que 19%, le Royaume-Uni, 17%. Pour un nombre d'usines relativement supérieur et des emplois industriels plus nombreux.

 

2e point, le surinvestissement en actifs immatériels de l'industrie française ne signifie pas que nous soyons plus digitalisés. Le taux de robotisation, par exemple, mesure ce manque de modernité. L’industrie allemande est 2 à 3 fois plus robotisée que l’industrie française. Mais ça s‘explique aussi par le poids dominant de l'industrie automobile et électrique en Allemagne.

 

3e point, le niveau d’investissement plus élevé dans l’immatériel peut aussi refléter d’une part, l'effet du crédit impôt recherche qui booste en France la R&D, et par conséquent le choix de concevoir des produits et des process en France, mais d’autre part, le choix de faire fabriquer de préférence dans d’autres pays, à cause cette fois des coûts de fabrication.

C’est particulièrement vrai dans l'automobile française où Renault, par exemple, a beaucoup investi dans un Technocentre gigantesque et sophistiqué qui travaille pour tout le groupe, mais où l'on retrouve essentiellement des ingénieurs. La majorité des fabrications étant réalisée ensuite dans d’autres pays. Ça n’est pas tout à fait le cas chez PSA Groupe, mais c’est la tendance.

Pour caricaturer le modèle français, nous avons beaucoup d’intelligence et d’incitations fiscales pour inventer des nouvelles molécules, mais dès qu’elles sont au point, on les envoie à l'étranger les développer et les produire.

Un peu comme les pur-sang qui naissent en Basse-Normandie et qui partent à l'élevage en Irlande.

L'Allemagne n’a pas ce paradoxe. L’industrie conçoit et fabrique en Allemagne.

 

4e point, cet effort d’investissements important dans les actifs immatériels correspond aux incitations et aux politiques publiques en faveur de la transition digitale et la connectivité de l’industrie, mais les chercheurs de la Fabrique de l'Industrie reconnaissent que les gains sur la compétitivité sont très difficiles à détecter. D’où les délocalisations et le chômage.

Beaucoup d’explications à ce déficit de résultats :

- Les bénéfices en compétitivité de ces investissements immatériels demandent du temps pour produire des effets. Comme toutes les réformes structurelles. Il faudrait donc attendre et prendre son mal en patience.

- Une autre explication met en cause les instruments de mesure. Nous attendons des résultats en compétitivité, en parts de marché, en création d’emplois, mais si les entreprises conçoivent en France et font fabriquer ailleurs, il faudrait mesurer l'effet en prenant la performance financière globale de l'entreprise française sur son marché international. Cette stratégie a forcément un impact sur ces entreprises et leurs résultats sont très bons.

Le problème, c’est que ces résultats ne profitent pas directement au tissu industriel franco-français.