Le règne de la morale et de l'émotion sur un monde des croyances qui paralysent tout véritable progrès.

Comment expliquer que, dans les sociétés occidentales développées, une grande partie de la population forge ses avis et ses choix selon des croyances impactées par la morale, l’émotion et le ressenti plutôt que sur la réalité des chiffres et des faits ?

Que les mutations mondiales soient anxiogènes c’est certain !

Que les besoins de sécurité rendent les populations méfiantes et frileuses, sans doute !

Que la culture dominante depuis un demi-siècle soit imprégnée des valeurs de la philosophie morale. Surement !

Et qu’enfin, l’emprise des réseaux sociaux ait donné à l’émotion plus d’importance qu’à l’analyse, c’est également évident.

Mais toutes ces explications suffisent-elles à justifier le recul de l’analyse rationnelle ou de l’expertise scientifique en laissant le champ libre aux croyances les plus absurdes ?

De la médecine, qui parfois doit céder devant la pression des sorcelleries modernes, ou du nucléaire, condamné sans instruction poussée sur les alternatives sérieuses. En passant par l‘agriculture, protégée par les uns, vilipendée par d’autres.

Tous les grands débats liés aux mutations naturelles et qui fracturent nos sociétés sont désormais systématiquement biaisés par l’émotion qu’ils suscitent et cette émotion nous résigne au passé et au conservatisme.

Or, toutes les vagues de progrès ont été poussées par l’innovation scientifique et la recherche technique. La vie au 17e siècle était misérable pour le plus grand nombre et humiliante pour les élites arrogantes. Versailles était organisée pour servir de bucher des vanités. Au 18e siècle, la révolution a fait l’objet d’un vaste et terrifiant règlement de comptes personnels plus souvent que le débat d’idées.

Au 19e siècle, tout change. La révolution industrielle s’est construite sur le progrès scientifique. Et pour la première fois, les grandes innovations vont profiter au peuple.

Les élites n’avaient pas besoin de la machine à vapeur, elles avaient des esclaves pour travailler. L’huile de coude était presque gratuite. Plus tard, les élites n’avaient pas plus besoin de l’électricité, elles avaient des chandelles et des valets pour les allumer. Et on pourrait ainsi lister la plupart des grandes innovations jusqu’à internet, dont le succès technologique aura été de donner l’information au peuple. Et avec Internet, donner le pouvoir ou l’illusion de ce pouvoir au peuple.

Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est qu’on tourne le dos à cette ADN scientifique et rationnelle au profit de croyances multiples qui reviennent à fermer les voies du progrès.

Prenez le nucléaire, cette découverte réalisée par le génie absolu que portait Alfred Einstein, a d’abord été détourné à des fins militaires contre l’ambition de ses pères, mais le nucléaire est revenu très vite dans la sphère civile comme source d’énergie quasiment inépuisable et surtout propre. A tel point que l’humanité aurait là le moyen de s’approvisionner en électricité sans épuiser les ressources fossiles et surtout sans provoquer un réchauffement du climat.

Et bien en dépit de ces possibilités, le monde a peur de l‘énergie nucléaire. Pourquoi ? Parce qu’il croit que les conditions de sécurité ne sont pas réunies, qu’il peut y avoir des accidents et les accidents nucléaires sont des catastrophes. Il y a eu des catastrophes nucléaires, oui  mais combien y a-t-il eu de catastrophes aériennes avant que l’avion soit un moyen de transport de masse ?

Cette croyance que la centrale nucléaire peut porter (et apporter) la mort nous empêche de considérer que le nucléaire pourrait nous apporter (la solution) ou des solutions à nos besoins en énergie propre.

Résultat : si on croit dans le nucléaire, on est dans le camp du mal. Si on refuse le nucléaire, on est dans le camp du bien. Et le camp du bien ne croit pas en la capacité de l’intelligence humaine à contrôler et maitriser le phénomène nucléaire donc il le rejette.  

Prenez le diesel, il est lui aussi affecté par le règne de la morale.  Quand on s’est aperçu que le pétrole était cher et qu'il allait se raréfier, on a cherché des idées. La plus forte des idées a été de trouver des motorisations qui réduisent la consommation de pétrole à qualité de service égale. Le diesel permettait de faire plus de kilomètres au litre consommé que l’essence, mais il polluait davantage. Comme il en fallait moins, le bilan carbone était presque meilleur pour le diesel que pour l’essence. Les Allemands ont très bien compris le phénomène mais ils ont eux aussi été rattrapés par la patrouille des écologistes moraux et punitifs.

Aujourd‘hui, le débat est presque clos. Le diesel est définitivement contraire au politiquement correct et à la morale publique. Il faut parier sur l’électrique, dont la technologie n’est pas prête à propulser des voitures et surtout à stocker l’énergie. Cette ambition de passer au tout électrique est d’autant plus absurde qu’on se refuse à construire des centrales nucléaires au nom d’une autre croyance !

Le secteur agricole nous offre tous les jours son cortège de contradictions et d’incohérences. Le camp du bien est celui du bio, du circuit court, mais si vous souhaitez que le maximum de population puisse manger à sa faim (ce qui est une belle ambition), vous vous retrouvez dans le camp du mal. Celui de ces affreuses multinationales qui produisent de façon intensive pour faire de l’argent, mais aussi pour nourrir l’humanité.

La prise en compte de l’émotion (souvent légitime) que provoquent certains phénomènes modernes et la réponse morale qu’on apporte nous amène directement sur les plages du conservatisme et de l’immobilisme. On ferme le dictionnaire des faits de la réalité qu’on connaît et on débranche les calculateurs. On dégaine le sacro saint principe de précaution, en oubliant qu’avec le principe de précaution, Christophe Colomb n'aurait jamais découvert l‘Amérique.

La vraie question serait de savoir pourquoi nous avons une telle peur, une telle frilosité à l’encontre des inventions technologiques, une telle méfiance dans l’intelligence à maitriser le rationnel.

On peut expliquer par le caractère anxiogène des mutations de la modernité, et c’est vrai que la mondialisation avec ses délocalisations, son gout de la performance est anxiogène, tout comme la concurrence internationale, tout comme la révolution digitale.

2° On peut aussi l’expliquer par le besoin de sécurité qui s’accroit avec la richesse. Plus on est riche, plus on veut sans doute se protéger et préserver ce qu'on a acquis comme avantages. Alors qu’en bonne logique, la richesse donne les moyens de prendre des risques.

3° On peut aussi penser que notre éducation ou plutôt l'apport de la majorité des intellectuels a été d’ordre moral... De Jean-Jacques Rousseau à Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir. Les tenants du camp du bien sous la révolution ont été les plus violents dans l’exercice de la terreur.  La guillotine marchait mieux que l’idéologie. Plus tard, beaucoup plus tard, Jean-Paul Sartre et ses amis, ses élèves et ses fidèles ont défini le camp du bien en y incluant sans hésiter l'horreur du Stalinisme et plus d’un demi-siècle de dictature pour le bien des masses populaires bien sûr.

4° On peut aussi penser que l‘importance des réseaux sociaux permet de tout entendre sans rien écouter, d’affirmer sans discuter. Et de défendre l’absurde le plus absurde en condamnant l’intelligence.

D’où le triomphe et l’impérialisme du ressenti supérieur à la réalité. D’où le règne de l’émotion plus forte que le rationnel.

Cette notion du bien aujourd’hui ne reconnaît pas les bienfaits de la croissance économique, les tenants de ce bien prônent la non-croissance sans considérer que la non-croissance ramènerait les ferments d’un mal beaucoup plus puissant que celui qu’ils pensent combattre.

Les faits sont têtus et la réalité finit par s‘imposer. Lénine, qui a défendu cette thèse toute sa vie, est mort usé et malade, sous les coups de ses amis qui n’en tenaient pas compte.