Macron sur l’Europe : Intéressant mais tellement décevant puisqu’il ne parle pas de l’essentiel

Si Macron pense avoir repris la main en se lançant dans la campagne des européennes, il va falloir qu‘il enrichisse ses propositions parce que, pour l’instant, ça reste léger. 

« L’Europe est nécessaire mais elle est malade ... » dit en substance Emmanuel Macron. Mais si la seule prescription qu’il fait, c’est de proposer des grands débats, des conférences et des institutions communautaires nouvelles pour proposer des réformes à faire, on risque de tourner en rond très longtemps. Aujourd’hui, on a plus besoin de solutions que de propositions de réformes.

 

Cela dit, ne tombons pas dans la critique facile. L’initiative du président français est intéressante parce que c’est la première initiative qui ouvre la porte à cette campagne pour les élections européennes. Et la lancer à l’échelle de l’Union européenne est intelligent et cohérent. C’est courageux sur le plan politique, parce que l’Europe n’a pas la cote, qu‘elle est quotidiennement attaquée par les courants plus protectionnistes, voire souverainistes ou populistes qui ne sont que des réactions aux difficultés que beaucoup rencontrent et imputent à la politique européenne. 

Le propos de Macron est intéressant parce que personne ne parle d’Europe, comme si l’Europe était une maladie honteuse.

Le propos de Macron est donc utile parce qu‘il prend le contrepied à la tendance actuelle qui touche tous les pays développés et personne ne pourra lui reprocher de tomber dans la démagogie facile du discours anti-Bruxelles.Alors c’est intéressant et peut être habile, puisque comme il est seul sur ce créneau franchement pro européen, il n’aura pas de concurrent. Il peut agréger tous ceux qui croient en l’Europe, même s’ils ne croient pas en la même, avec tous ceux qui sont foncièrement opposés au nationalisme tricoté par les extrémistes de tout poil.

 

Donc, l’initiative est intéressante sur le terrain de la politique politicienne, mais Macron reste tellement décevant sur le fond de l’analyse et de l’ambition. Le discours de la Sorbonne était un peu confus, mais porteur d’une dynamique réformatrice.Celui-ci reste stérile parce qu‘il ne tient pas compte des mutations extraordinairement importantes qui touchent la planète et bouleversent les rapports de force. 

L‘Union européenne s’est construite depuis un demi-siècle sur l’idée qu’il fallait se protéger des agissements de la bête immonde qui a failli balayer l’humanité lors de la deuxième guerre mondiale et après. Le nazisme, le communisme et l‘horreur de la shoah  ou même de l’antisémitisme. De Jean Monnet à Jacques Delors, on a construit un ensemble économiquement cohérent en pensant que ça permettrait d‘échapper aux fractures sociales ou aux divergences culturelles et politiques.On s’est un peu trompé mais on a étouffé les foyers de conflits qui auraient pu dégénérer.

L‘Europe est en paix mais l’Europe ne s’est pas préparée à affronter l’avenir. 

Le discours d’Emmanuel Macron est décevant parce qu’il ne prépare pas cet avenir. Face à la pression souverainiste ou populiste, il répond à coté en essayant de convaincre que l’organisation actuelle mieux gérée pourrait apporter des solutions. Le problème n’est pas dans les institutions. Il est surtout dans les ambitions, les objectifs qu’on pourrait leur assigner. 

Le besoin d’imagination et d’impulsion se retrouve face aux trois grandes mutations. 

D’abord, la mutation technologique.On a bien compris que la mutation digitale et le développement de l’intelligence artificielle vont donner un pouvoir quasi absolu à quelques grandes entreprises qui sont en train d’acquérir la data mondiale. Les GAFAM -  les Google, les Amazon, les Apple, les Microsoft, les Facebook sont déjà beaucoup plus puissants que la plupart des gouvernances politiques. Qu’en sera-t-il demain quand les équivalents chinois des GAFAM arriveront à la même puissance? 

L’Europe, le premier marché mondial avec ses 400 millions de consommateurs à haut pouvoir d’achat, n’a pas de Gafam. L’Europe donne son flot de données aux entreprises étrangères, qui ne paient même pas leur quote-part des frais généraux que nos impôts financent déjà. Emmanuel Macron ne donne aucune piste sur laquelle l’Europe pourrait se préparer à assumer et tirer parti de cette mutation. 

Ensuite, l’installation d’un duopole mondial entre les USA et la Chine.Le conflit (de plus en plus évident) entre les deux économies les plus puissantes du monde évoluera vers un duopole de fait qui se partagera la planète. L’Amérique du Sud dans le giron des Etats-Unis et l’Afrique, sous l’emprise de la Chine. L‘Europe, dans cet étau, étouffera avec ses monuments historiques et ses populations spécialisées au mieux comme gardiens de musées.  Emmanuel Macron ne se hasarde pas à définir une équation spécifiquement européenne pour se défendre de ces deux hégémonies concurrentes. Si on croit que la seule consolidation des institutions européennes peut suffire, on se trompe. 

 

Enfin, la décadence du système de gouvernance actuel et l’absence de plan B. On sait bien de façon intuitive et pragmatique que, pour affronter les grandes mutations du monde, il faudrait plus d’Europe. On sait bien que beaucoup de décisions seraient plus efficaces si elles étaient prises à l’échelon de Bruxelles. Mais, par ailleurs, on sait aussi que les peuples font pression pour restaurer et protéger leur souveraineté.C’est donc assez contradictoire. Alors, où commence l’application du principe de subsidiarité dont Valery Giscard d’Estaing avait fait la pédagogie ? Emmanuel Macron ne parle pas de ce qui devrait être géré au niveau européen et de ce qui devrait rester au niveau local ou national. Il ne lève pas cette contradiction qui paralyse tout. 

Or tout change. Les grandes questions qui agitent la planète et qui sont terriblement anxiogènes sont impossibles à gérer au niveau national. Le management et la régulation des flux de data, ou des flux financiers, la gestion de la démographie et des flux migratoires, la lutte contre le réchauffement climatique, etc. etc. ne peuvent être explorés qu‘à l’échelle mondiale. Et si le monde ne trouve pas, à moyen terme des outils de régulation ; si ni l’Onu, ni le FMI, ni l’OMC qui ont été des embryons de gouvernance mondiale, ne retrouvent une dynamique pour intervenir sur ces questions, il faudra bien que les dirigeants du monde s’en occupent. Et qui d’autres que les Chinois d’un côté et les Américains de l’autre auront les moyens de le faire et intérêt à le faire ? Qui d’autres ? Les Européens ? Sans doute, mais les Européens n’existent pas !