Pourquoi les États-Unis débranchent la perfusion monétaire

Six ans après avoir mis en place sa politique monétaire de Quantitative Easing, la banque fédérale américaine vient de décider d’y mettre fin. Et si le bilan est positif, avec une économie qui peut compter sur l’investissement et la consommation, d’autres risques, comme l’apparition de bulles spéculatives, ont motivé cette décision.

Six ans après avoir mis en place sa politique monétaire de Quantitative Easing, la banque fédérale américaine vient de décider d’y mettre fin. Et si le bilan est positif, avec une économie qui peut compter sur l’investissement et la consommation, d’autres risques, comme l’apparition de bulles spéculatives, ont motivé cette décision.

L’Amérique cette semaine a pris une décision très importante : celle d’arrêter sa planche a billet. Beaucoup se félicitent de ce qu’elle a fait depuis la crise en regrettant que l’Europe n’ait pas fait la même chose. Mais ceux-là ne se demandent même pas pourquoi avoir stoppé une politique aussi miraculeuse, et quels vont être les effets de cette décision sur le reste du monde dans les mois qui viennent…

La politique monétaire américaine soulève au moins six questions très simples.

1-Quelle est la spécificité de la politique monétaire américaine ? La banque centrale américaine a  pour mission d’alimenter l’économie US en liquidités pour réguler son inflation et sa croissance. Elle a trois outils à sa disposition.

La fixation des taux d’intérêt, qui commande le prix de l’argent qu’on emprunte ou qu’on prête. La fixation du taux de dépôt de l’argent apporté à la Banque centrale, et le rachat d’actifs : dans ce cas la Banque centrale rachète des créances privées ou publiques, des obligations  d’entreprise ou des dettes souveraines.

Depuis la crise de 2007-2008, la Fed a usé et abusé de tous ces outils. Les taux directeurs sont à zéro, ce qui a eu pour effet de  redémarrer les investissements puisque l’argent ne coûte rien et de soutenir la consommation puisque l’épargne n’a aucun intérêt.

Les taux de dépôts à la Fed sont négatifs, ce qui signifie que les banques paient pour placer leur argent. Leur intérêt est donc d’engager cet argent dans l’économie.

Enfin, la banque centrale américaine rachète des titres c’est-à-dire des dettes, ce qui lui permet de mettre en circulation la contrepartie sous forme de liquidités. C’est ce qu’on appelle du QE, (Quantitative Easing.) Les libéraux appellent cela de la planche à billet dans la mesure où très souvent, la banque centrale récupère des dettes qui, pour la plupart ne seront jamais remboursées parce qu’il n’existe aucune garantie sérieuse.

Au lendemain de la crise des subprimes, la FED a récupéré énormément de créances pourries ou douteuses qui ne seront jamais remboursées. Un ancien président de la Reserve fédéral affirmait en 2009 que la banque centrale était devenue une sorte de structure de défaisance ou de déchèterie… Au bout du compte ces créances étaient abandonnées. En contrepartie, on avait néanmoins distribué de l’argent, des liquidités, du vrai argent qui pouvait circuler dans le système.

A partir de 2008, la Fed a utilisé tous les moyens pour éviter l’asphyxie du système. Les taux sont tombés à zéro, les conditions de dépôts sont devenues payantes et surtout la machine à intégrer des actifs et à fabriquer de la liquidité a tourné comme jamais elle a tourné. La réserve fédérale a inondé l’économie américaine et mondiale (le dollar se diffuse partout) d’un flot de liquidités, supérieur au montant du PIB  américain. C’est colossal et historique. Même Alan Greenspan, (qui s’en souvient) le pape au sommet de sa gloire qui nous a conduit à la catastrophe n’avait pas fait autant. Il faut dire qu’ils avaient eu plus de temps. Ce mode opératoire est spécifique aux banques centrales anglo-saxonnes.

2. Quel a été l’impact positif de cette politique monétaire excessivement généreuse ? Très simple, l’économie américaine est sortie de la crise. Les investissements et la consommation ont un peu relevé la tête. L’inflation n’a pas explosé mais l’économie US a échappé à la déflation. C’est vrai.

3. Puisque les effets ont été positif, pour quelles raisons la Fed a-t-elle décidé d’annoncer un arrêt de cette générosité ? Voilà une bonne question à laquelle les militants du monétarisme pur et dur ne répondent pas alors que le maitre de l’école de Chicago, Milton Friedman avait apporté toutes les réponses. Ils ont stoppé la planche à billets comme le médecin essaie de sevrer un malade habitué à la cocaïne. Le système est dopé et au bout d’un certain temps, les dégâts humains et sociaux deviennent insupportables à la société. Les liquidités distribuées et gagées sur des actifs de plus en plus dégradés s’apparentent à de « la monnaie de singe ».

D’abord, beaucoup de ces liquidités n’irriguent pas l’économie réelle mais s’en vont dans la sphère financière. Et c’est vrai que Wall Street a fortement bénéficié de cette politique. La chance aux Etats-Unis c’est que la hausse des actions en bourse crée un effet richesse auprès des particuliers qui en profitent beaucoup plus qu’en Europe pour des raisons structurelles (les retraites par capitalisation, les bonus, les intéressements et les salaires variables.) Cela dit la sphère financière est aujourd’hui en risque de bulle comme en l’an 2000 puis en l’an 2007. Nous sommes en 2014. Curieusement les cycles financiers sont de 7 ans. Il y a d’autres secteurs en risques de bulle aujourd’hui, l’immobilier à New-York, Londres ou Shanghai… Les œuvres d’art et notamment l’art contemporain, regardons ce qui s’est passé à la FIAC. Tout est n’importe quoi à n’importe quel prix !

Ensuite beaucoup de ces liquidités partent à l’étranger, dans les pays émergents, en Afrique et en Europe.

Enfin, l’économie réelle en profite moins que ce que l’on affirme parfois un peu rapidement. La croissance du PIB sortie sur les derniers six mois est principalement tirée par les activités militaires et publiques. L’Etat a été le gros investisseur, et par la baisse des prix de l’énergie notamment le pétrole (merci les gaz de schistes).

4. Quel va être l’impact de l’arrêt de cette politique monétaire aussi généreuse ? L’arrêt va être aussi difficile à gérer pour l’économie mondiale que l’arrêt de la consommation de drogue dans un quartier difficile. Les vrais problèmes vont revenir à la surface. Ils étaient masques par l’apparente facilite que donne la monnaie.

Les autorités américaines savaient bien qu’elles ne pouvaient pas laisser leur économie sous perfusion. La politique de l’open bar avec en plus des consommations  gratuites fait qu’un jour les réserves s’épuisent (les épargnants sont ruinés) et les consommateurs sont épuisés … et la monnaie ne vaut plus rien. La mauvaise monnaie chassant la bonne, on thésaurise et on se replie sur les valeurs refuges que sont l’or, l’art, le pétrole ou l’immobilier. Pour nourrir la demande des populations, et créer des emplois durables, ce n’est pas forcement brillant.

L’administration américaine espère que « le grand corps blessé par les subprimes » va reprendre un rythme de croissance normal et sain sans aucune substance artificielle.

5. Quels vont être les effets pour les Européens ? Difficiles à évaluer mais les banquiers et les chefs d’entreprise craignent le pire compte tenu du comportement de certains états. En bref, la FED va forcément remonter les taux d’intérêt des que la croissance US va être assurée. C’est bien pour l’économie américaine qui aura alors réussi son take off… Mais si les taux américains augmentent, les taux en Europe augmenteront de façon mécanique, les capitaux flottants dans la zone euro et ailleurs iront s’engraisser sur les taux américains. De toute façon, la croissance européenne ne sera pas suffisante pour amortir ces taux ….

Si les taux venaient a augmenter de 2 points dans le courant de l’année 2015, cela représenterait pour la France une majoration de ses frais financiers publics de 40 milliards par an d’ici à 5 ans environ. 40 milliards par an sans croissance, c’est ingérable. C’est un grenade dégoupillées dans les pattes du prochain gouvernement. D’où le stress des banquiers et des chefs d’entreprise que d’avoir à affronter un nouveau crash obligataire.

6. Pour quelles raisons, la banque centrale européenne n’a pas pu faire une politique monétaire équivalente à celle de la réserve fédérale ? Pour deux raisons : parce que les statuts de la BCE ne l’autorisent pas à racheter de la dette souveraine. Et si c’est ainsi, c’est parce que les chefs d’état et de gouvernements l’ont décidé ainsi. Parce qu’ils avaient trop peur des pertes de souveraineté. Par lâcheté politique.

Or ce qui allègerait les économies européens serait de les décharger de leurs dettes publiques… Cette liberté-là est très limitée parce que l’Europe n’étant pas unie sur des politiques budgétaires et fiscales cohérentes, on ne voit pas quelles dettes souveraines elle pourrait massivement acheter. La dette grecque, oui, mais ce n’est pas énorme ; et puis c’est là que l’Europe pars en vacances … D’où le sauvetage des Grecs en 2011.

Mais pourquoi pas la dette espagnole ou même française ? A quel pays et selon quel critère peut-on organiser ces distributions de cadeaux monétaires qui sont politiquement empoisonnés. Sans gouvernance fédérale, ce serait ingérable. Sans règlement de copropriété respecté par tous c’est le Bazar ? La France ne respecte pas le code de bonne conduite.

Il y a une autre raison, l’Allemagne ne l’acceptera pas tant qu’elle n’aura pas de garantie sur le sérieux de la gestion budgétaire des états. L’opinion publique allemande donne des garanties de financement d’où les taux très bas, mais elle n’est pas prête à sortir son carnet de chèque pour payer les dettes de ces français, volages, drôles, gourmands, cultivés, coquins, mais  dépensiers et arrogants et finalement très incompétents.

On revient toujours à la case départ comme au Monopoly sans passer par la prison. Pas encore. L’Allemagne n’est pas irréprochable dans son comportement politique, mais son opinion publique qui vieillit ne prendra pas de risque en investissant sur l’Europe le fruit de son travail depuis 20 ans.

Actuellement, la situation économique allemande est moins porteuse qu’il y a dix ans mais sa demande interne est très soutenue… Et cette demande interne compense en partie le ralentissement des exportations lié à l’atonie d’activité dans les pays émergents, la Chine et l’inde…

Mais cette demande allemande qu’on a pourtant réclamée à cor et à cri, ne profite pas à l’économie française, parce que notre balance commerciale avec l’Allemagne est très déficitaire. On achète des Mercedes et des Audi mais eux ont peu de goût pour les Citroën ou les Renault.

La situation actuelle souligne très nettement la responsabilité française dans le déséquilibre européen. D’un côté, notre défaut de compétitivité nous empêche de profiter de l’économie des autres. De l’autre le poids financier de l’Etat, des collectivités locales et de la sécurité sociale nous plombe complètement. Plus grave, le financement de ce modèle français par la dette nous expose à un risque de crash qui, compte tenu du changement de politique monétaire américaine parait de plus en plus probable. C’est intéressant comme nos alliés américains savent nous faire des cadeaux.