Renault-Nissan-Fiat Chrysler : le mariage à trois est possible à condition d’éviter trois enterrements.

Alors que les actionnaires de Nissan se sont défoulés hier contre le nouveau patron de Renault et l’Etat français, on a compris au terme des débats que les discussions avec Fiat-Chrysler pouvaient reprendre.

Tout s’est passé hier comme si les dirigeants de Renault et ceux de Nissan s’étaient mis d’accord pour laisser les actionnaires japonais se défouler contre les Français, de façon à vider l’abcès qui empoisonne complètement la vie quotidienne de l’alliance entre Renault et Nissan et qui hypothèque surtout l’avenir.

Alors les dirigeants de Renault, Jean-Dominique Senard et Thierry Bolloré en ont pris plein la tête pendant trois heures.
Il faut dire que les actionnaires de Nissan, les petits porteurs comme les fonds d’investissement et de placement, ont vu la valeur de leurs titres s’effondrer de 30%. Or, au Japon plus qu’ailleurs, les cours de bourse commandent la valeur et la stabilité des retraites. Donc tout le monde est très vigilant.

La majorité des actionnaires a rapporté combien ils étaient déçus des scandales qui ont entraîné la chute de Carlos Ghosn, mais pour eux, la page est tournée, la justice tranchera. Ce qui les choque aujourd’hui, c’est le comportement de la gouvernance française qui selon eux, se serait permis d’entamer des projets de mariage avec les actionnaires de Fiat alors même que Renault était lié à Nissan. Pour les Japonais, l’infidélité ne se pardonne pas. Sauf que si Renault a discuté avec Fiat, c’est parce qu’on a compris à Paris que l’éviction de Ghosn, sanctionnait le caractère un peu trop entreprenant des petits Français.

Chez Nissan, on voulait bien d’une alliance mieux équilibrée, ce que Carlos  Ghosn avait essayé de négocier, mais on voulait surtout faire chambre à part.

 

Les actionnaires japonais n’ont pas épargné Jean-Dominique Senard, accusé de ne pas avoir été loyal, ils n’ont pas épargné l’Etat français soupçonné de projet de fusion hégémonique.

Cela dit, le calme est revenu en fin de séance quand Hiroto Saikawa, le président de Nissan, celui qui a tué Carlos Ghosn, a expliqué qu’il fallait approfondir l'Alliance et aller au delà.

C’est d’ailleurs ce qui ressort des propos des différents acteurs et notamment Renault, Nissan et Fiat avec qui les ponts n’ont finalement jamais été coupés. Un mariage dans l’industrie automobile entre ces trois constructeurs paraît inévitable pour une raison très simple.

Dans la conjoncture actuelle, l’avenir de l’industrie automobile n’est sécurisé que pour des groupes mondiaux capables de produire 15 millions de véhicules par an. Chacun des protagonistes de cette affaire est mort s’il reste seul. Le marché est mondial, il faut donc être positionné sur les trois grands continents, les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie. Le mariage à trois permet de couvrir la planète avec une puissance qui lui permet de garder la main dans les négociations avec les grands du digital qui vont apporter plus de 50% de la valeur d’une voiture, plus que ce que les constructeurs fabriqueront dans les prochaines années.

Les trois constructeurs sont complémentaires, ils ne peuvent pas faire cavalier seul. Carlos Ghosn, quand il régnait sur l’alliance, avait déjà fait cette analyse.   

Donc c’est un mariage ou alors ce sera vite trois enterrements.

Par conséquent, les trois vont essayer de travailler à ce mariage. La grosse colère des actionnaires de Nissan n’était pas une colère de rupture, mais une colère d’identité. On a bien compris que ce mariage ne se fera qu’à trois conditions.

1ère condition: respecter l’identité de Nissan et de Renault. Les actionnaires de Fiat n’ont pas affiché une telle exigence. Ils protègeront le drapeau italien si ça profite à tous.

2e condition: installer trois directions séparées et autonomes, les Japonais y sont très attachés.

3e condition: une holding de tête qui regroupera les actionnaires de Renault, de Nissan et de Fiat Chrysler mais où les actionnaires français de Renault ne pourront pas avoir de majorité au sein du capital.

C’est la raison pour laquelle l’Etat français aurait annoncé son intention de tomber à 7% du capital de Renault, c’est aussi la raison pour laquelle Bercy s’est mis à la manœuvre pour faire baisser l'actionnariat des Français, non pas à 50 % mais à 30% en se ménageant la possibilité de baisser aux alentours de 20 ou 25%. Bruno Le Maire, tellement convaincu de la nécessité de procéder à cette consolidation structurelle, a tordu le bras de ceux qui, à Bercy, voulaient garder le pouvoir.

C’est d’ailleurs au moment où l'Etat français est devenu raisonnable que les italiens de Fiat ont relancé les discussions avec Renault mais aussi avec Nissan. Fiat Chrysler aura besoin de Nissan, mais Nissan a aussi besoin de Fiat.

Les trois protagonistes sont d’accord sur cette architecture, il faut maintenant la vendre aux personnels et aux actionnaires. Il faut préparer un paquet cadeau dans lequel on aura emballé les valorisations de chacun au capital de l’ensemble.

Ce paquet cadeau doit aussi amortir toutes les questions de gouvernance et d’ego. Mais nécessité fait loi. On n’oublie jamais que ces constructeurs ont besoin de se réunir. Aucun d’entre eux n’est armé pour développer une stratégie individuelle de niche. Ils font tous des voitures universelles pour le plus grand nombre.

Ni Renault, ni Nissan, ni Fiat ne peut s’imaginer suivre l’exemple de Porsche ou de Tesla.