Série de l’été : les grands inventeurs se racontent 
 Johannes Gutenberg : « Heureusement que je n’ai pas attendu qu’il y ait un marché du livre pour inventer l’imprimerie »

Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus grandes personnalités scientifiques, nous avons choisi de vous les présenter sous la forme d’interview. Interviews imaginaires évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui se fait plaisir en écrivant lui même les réponses a consisté aussi à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne de quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir rencontré Christophe Colomb, Alexander Fleming, le père de la médecine moderne, après une visite chez le baron Haussmann et dans la cuisine de Brillat-Savarin, nous faisons un détour par l’atelier d’imprimerie de Johannes Gutenberg.

« Heureusement que je n’ai pas attendu le développement du marché du livre pour inventer l’imprimerie ». C’est une phrase qu’on prête ici à Gutenberg  parce qu’elle lui va tellement bien. Pourtant,  elle est inspirée de Nicole Notat, l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, qui croit dur comme fer que c’est l’innovation qui fait avancer le monde. L’offre de nouveaux produits, nouveaux services et pas non demande du marché. Gutenberg, comme tous les grands inventeurs, apporte la preuve que le progrès vient toujours de la nouveauté, le progrès technique ou social. Peut-on imaginer ce que le monde serait devenu sans l’invention de l’imprimerie. Ou en serait le savoir ? 

 

L’imprimerie est bien sûr le fruit de perfectionnement de techniques diverses, celle de la presse en bois à l’utilisation de métaux qui améliorèrent la robustesse des machines. L’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg est donc contestée, puisque bien avant lui, Chinois et Coréens imprimaient déjà, et que d’autres inventeurs européens étaient sur la voie d’une machine à imprimer. Mais Johannes Gutenberg est peut-être celui qui a mis en place l’innovation technique la plus importante parmi celles qui ont permis la naissance de l’imprimerie, l’invention des caractères de plomb mobiles et réutilisables. La postérité lui est donc revenue. S’en suivent les premiers livres imprimés, dont la première Bible, ce qui a plu à l’Eglise, notamment protestante, qui le célèbrera officiellement comme le père de l’imprimerie dès les années 1500.

Au delà de ses considérations de paternité, l’imprimerie a grandement bouleversé les rapports avec la culture de l’écrit. De cette époque de deuxième moitié du XVème siècle, on dénombre pas moins de 30 000 éditions différentes, ce qui correspond à 15 à 20 millions d’exemplaires diffusés dans ces années-là dans toute l’Europe, pour une centaine de millions d’habitants, dont peut-être 2 à 3% seulement étaient capables d’accéder à la culture livresque. Les trois quarts des éditions sont en latin, et la moitié possède un caractère religieux. Ces tout premiers livres portent le nom d’incuniables. 

 

Johannes Gutenberg, tout d’abord merci pour cette formidable invention qu’a été l’imprimerie et qui a permis la diffusion du livre. Tous les amoureux des livres vous vouent un culte éternel. L’imprimerie a permis l’essor de la communication, de la connaissance et de l’information. Et ça a changé le monde, non ?

Johannes Gutenberg : Je ne vais pas m’attribuer toute la gloire non plus, il n’y pas eu que l’imprimerie qui ait changé les choses. C’est aussi le début de la Renaissance, de cette époque flamboyante où l’on croise autant Leonard De Vinci que Christophe Colomb. Mais l’imprimerie a facilité bien des choses. Les populations ont pu s’éduquer, s’informer plus facilement et développer leur esprit critique, c’est important. L’administration s’est renforcée et a tenu un état-civil correct. Au temps de ma naissance, ça n’était pas le cas, personne ne sait en quelle année je suis né ! 

C’est vrai que pour les historiens, retracer votre enfance est un peu difficile, on ne sait pas ce que vous avez fait les premières années de votre vie. C’est assez mystérieux tout ça. Vous avez fait des études ?

Johannes Gutenberg : Je suis né à Mayence dans les années 1400, mais cela reste imprécis. Il semblerait que j’ai été éduqué comme il se doit. Je viens d’une famille bourgeoise, « de la bonne montagne », si l’on en croit mon nom germanique. Mes parents étaient des commerçants du textile, dans le drap et ça marchait très bien. J’ai fréquenté quelques école et université, c’est là que j’ai du apprendre le latin qui m’a été très utile pour l’impression de la Bible, plus tard. Je ne m’en souviens plus très bien, car nous avons beaucoup déménagé, avec ma famille. Mon père était un patricien, c’est à dire qu’il faisait partie des nobles de cette époque. A un moment, les patriciens n’étaient plus les bienvenus à Mayence. Beaucoup de taxes particulières touchaient ces familles qui avaient de l’argent, et qui ont préféré fuir.

Et vous vous êtes installés notamment à Strasbourg. Strasbourg, c’est la France. On dit que c’est là que vous est venue l’idée de l’imprimerie, c’est vrai ?

Johannes Gutenberg : Strasbourg, c’est l’Alsace et à l’époque, elle n’était pas encore rattachée au Royaume de France. C’était une ville libre du Saint-Empire romain germanique, donc c’est un peu différent. C’était à ce moment-là un haut lieu de la chrétienté, la cathédrale venait juste d’être terminée, en 1439.

A l’époque, j’étais dans la fabrication et le commerce de miroirs. On proposait donc des petits miroirs aux pèlerins qui allaient à Aix-la-Chapelle, cela se vendait très bien parce qu’ils étaient réputés pour conserver les images qu’ils avaient réfléchies, et donc portés bonheur. Ca marchait tout seul, ça n’était guère usant intellectuellement et avec mes associés, nous avions le temps de réfléchir à autre chose, mais rien ne s’est conclu là-bas.

On a bien essayé de me franciser à cause de cet épisode strasbourgeois. On a essayé de dire que j’y avais construit ma première presse à imprimer. On m’a même inventé un mariage avec une alsacienne, mais je n’ai jamais été marié, grand bien m’en fit.

En Alsace, ce qui m’a aidé, c’est le vin. Disons qu’il y avait beaucoup de vignerons. Et comment les vignerons tirent-ils le jus du raisin ? Avec une presse à raisin. J’étais fasciné par les vins alsaciens, pour les boire, mais je l’ai très vite aussi été par le mouvement de cette presse. 

Et dans ce temps-là, sans imprimerie, le monde ressemblait à quoi ? On dit que les moines recopiaient à la main sur des parchemins, c’est encore vrai au début du XVème siècle ?

Johannes Gutenberg : Les premiers livres étaient des manuscrits et étaient recopiés par les religieux, mais comme vous vous en doutez, les moines ne recopiaient que des textes religieux. C’était un peu ennuyant. Alors se sont développés des ateliers de copie, mais cela restait lent et cher. Il fallait faire plus rapide et moins cher. Les livres écrits par les copistes n’étaient pas très agréables. Il n’y avait pas un seul espace d’aération sur la page par économie de papier, beaucoup d’annotations et de retours en arrière étaient nécessaires. En 1431 se passe le concile de Bâle. C’est une réunion d’intellectuels qui viennent du monde entier pour s’échanger des manuscrits qu’ils possèdent, c’est en sorte un premier congrès européen. Forcément, eux plaident pour que l’on trouve un moyen de reproduire les livres plus rapidement.

Les Chinois, et vous ne pouvez pas le nier, ont trouvé un procédé mécanique d’impression, des siècles avant vous. Vous, vous êtes le réinventeur de l’imprimerie. 

Johannes Gutenberg : Les Chinois utilisaient ce qu’on appelle la xylographie. Bien sûr que nous connaissions cette technique, mais elle vaut pour de petites phrases et des images, puisqu’il s’agit de graver une planche de bois et de la presser contre du papier. Mais ça ne vaut pas pour les livres que je voulais reproduire. Trop de caractères, trop de pages. En revanche, les Chinois nous ont bien amené l’idée du papier, vers le XIIème siècle, que les marchands nous ont ramené et ont diffusé. Nous avions donc des moulins à papier.

Alors bien sûr, beaucoup vont minimiser cette découverte, dire que tout cela n’a été qu’une combinaison de choses déjà existantes. Par rapport à la xylographie, l’objectif n’était pas le même. Les asiatiques imprimaient des dessins, donc ce n’est pas exactement pareil. Les planches de bois étaient à graver, et on ne pouvait pas les modifier, les réutiliser. Mon idée a été de découper la page et de fabriquer autant de petites lettres mobiles solides que nécessaires, d’épaisseur et de hauteur identiques, mais surtout amovibles pour les déplacer et les replacer dans l’ordre voulu. J’ai également mis au point un alliage qui permettait de réutiliser le moule à l’infini, il était fait d’étain, de plomb et d’antimoine. J’ai conçu une encre plus épaisse que celle que l’on utilisait avant et qui n’aurait pas accroché. Et enfin, un mécanisme de presse qui était déjà connu à l’époque et qui permettait l’action d’impression.

Vous avez été un peu parano. Un jour où vous étiez malade, vous avez fait saboter votre machine pour ne pas qu’un autre y jette un œil.

Johannes Gutenberg : Toute invention se protège, je préférais prendre mes précautions. Ce n’est pas pour ça que la suite de l’histoire a été plus simple.

Oui, car on dit que vous avez eu des problèmes avec vos associés de l’imprimerie. C’était déjà compliqué d’être chef d’entreprise à l’époque ?

Johannes Gutenberg : Quand j’ai eu mon idée en tête, je me suis endetté au maximum, de 150 florins, j’ai fait appel aux gens autour de moi pour m’aider. C’est un banquier, Johann Fust, qui a financé mon projet en me prêtant 800 autres florins. Il avait promis de suivre en remettant chaque année 300 florins dans l’entreprise. Comme il me prêtait de l’argent, il s’est donc considéré de fait comme associé. J’ai cru qu’il faisait ça en bon ami, mais c’était un homme d’affaires redoutable et il a rédigé un contrat, écrit bien sûr à l’époque, dans lequel il possédait une hypothèque sur ma machine à presser et tous les outils, en plus des intérêts qu’il avait fixés à 6%. C’est vrai qu’en tout, il aura vite investi près de 2500 florins. Actionnaire ou créancier, quand il a amené l’affaire en procès, le tribunal a choisi de le considérer comme un associé, avec une part de capital.

Il n’empêche que vous avez été obligé de le rembourser et vous avez du céder votre matériel. Lui a continué l’atelier d’imprimerie qui a perduré sous le nom de Fust et Schöffer, son gendre. Beaucoup d’autres se sont créés dans toute l’Europe, vous, vous avez finalement très peu profité financièrement de votre invention.

Johannes Gutenberg : Ca, je n’étais pas bien riche à la fin de ma vie. Je me fiche un peu, l’important était que les gens puisse eux s’enrichir de l’intérieur. D’ailleurs, je vous l’ai dit je vivais comme un moine. Le prince-archevêque de l’époque, Adolphe II de Nassau, m’a anobli et m’a versé une rente qui m’a permis de vivre les dernières années de ma vie, sans grande folie.

Le premier livre que vous avez imprimé, celui qui était sûr de remporter un succès, c’est évidemment la Bible, en 1452.

Johannes Gutenberg : 641 feuillets répartis en 66 cahiers. On ne s’est pas attaqués au plus mince des livres. Cette Bible des 42 lignes, réparties sur deux colonnes, a été la première imprimée avec des lettres mobiles. Les pages étaient magnifiques, il y avait des enluminures, de la couleur. 

Mais le tout est assez illisible, les caractères sont difficiles à déchiffrer.

Johannes Gutenberg : Ou est-ce plutôt que vous ne déchiffrez pas le latin ? Ce qui est vrai, c’est que les caractères, que l’on disait Missel, étaient très gothiques, liturgiques et il fallait qu’ils soient gras pour qu’on puisse les lire dans la pénombre d’une église. Ensuite, je sais que les choses se sont améliorées. Vous connaissez les lettres romaines telles qu’on les voit aujourd’hui, inventées par Claude Garamond. Le livre a aussi permis de diffuser et stabiliser les règles d’orthographe et la connaissance, dans une proportion irréalisable auparavant. 

Et il y a tout de suite eu un marché du livre qui s’est formé, mais c’était facile, la demande était grande.

Johannes Gutenberg : La demande était là bien sûr, était grande, les étudiants et les professeurs pour leurs cours, les bourgeois qui voulaient posséder leurs volumes, et l’administration, qui devait fournir des formulaires. Les économies d’échelles de cette écriture mécanique ont fait baisser les prix de livres, par 2, puis par 4. On avait de l’offre puisque les livres étaient produits beaucoup plus rapidement que par les copistes, et que beaucoup d’œuvres ont été proposées à la reproduction. On a rendu les couvertures de livres attractives, des noms accrocheurs au fur et à mesure… Le marché s’est développé rapidement, dans les dix années qui ont suivi l’invention. Mais pour reprendre une représentante syndicale de votre époque, heureusement que je n’ai pas attendu le développement du marché du livre pour inventer l’imprimerie.Les gens ont lu parce qu’on leur en avait offert la possibilité. Aujourd’hui, je vous vois lire sur machines à défiler avec le doigt, c’est moins typique qu’un livre, mais c’est drôle. Moi, tant que vous continuez à lire, tant que vous continuez d’être curieux d’apprendre comme j’ai pu le voir à mon époque ça me va, je peux reposer tranquille. Je vous dis juste qu’une civilisation sans culture serait bien moche.