Snap Inc En Bourse : La Revolution Des Millenials

Diplômée de l'Essec, Aude Kersulec est journaliste, specialiste de la banque et des questions monétaires. Elle est chroniqueuse économique et blogueuse.

Snap Inc – qui développe notamment Snapchat – s’est introduite à la bourse de New-York le 2 mars dernier. Les variations spectaculaires enregistrées par son cours sont le reflet d’un certain scepticisme sur la légitimité de sa valorisation et la viabilité de son modèle sur le long terme. Rien de nouveau par rapport à d’autres géants de la nouvelle économie, tels Facebook ou Twitter. Ce qui semble l’être davantage, c’est le rôle prépondérant laissé à ses deux fondateurs. Et c’est là, la vraie révolution Snap.

Des actionnaires au rabais ?

Pour les investisseurs ayant souscrit les titres mis sur le marché le 2 mars : aucun droit de vote, pour certains, un lock-up – impossibilité de vendre ses actions – d’un an et la quasi-certitude de ne pas recevoir de dividendes pendant plusieurs exercices.

Qu’ont-ils acheté alors ? La confiance en la créativité et le talent des deux fondateurs, quitte à leur laisser les pleins pouvoirs : un futur dépendant pour l’essentiel du potentiel de Snap à faire croître sa base d’utilisateurs et sa rentabilité.

Snap est ainsi révélatrice d’une nouvelle forme de gestion propre aux sociétés de la nouvelle économie de la tech, plus autoritaire, moins démocratique.

 

Première caractéristique de la nouvelle économie : les pouvoirs sont concentrés dans les mains des fondateurs, les actionnaires n’ont pas de droit politique 

La société californienne a en effet introduit en bourse des actions sans droit de vote. Les investisseurs, détiennent bien une part du capital de Snap mais celle-ci ne leur octroie aucun droit politique. C’est la première fois qu’une société entre en bourse en émettant de telles actions.

Qui détient alors le pouvoir chez Snap Inc ? Aux Etats-Unis, une fois qu’une société est cotée en bourse, on dit qu’elle est « publique ». Ici, Snap appartient bien en majorité (aux alentours de 58% dont environ 18% pour les actionnaires ayant investi en bourse depuis le 2 mars) à des actionnaires extérieurs à l’entreprise, mais les fondateurs ont conservé les pleins pouvoirs pour la gérer.

Les créateurs, Evan Spiegel et Robert Murphy, ceux qui, dans leur petite chambre de Stanford en Californie, ont eu l’idée de cette messagerie instantanée et le culot de la mettre en œuvre en 2011. Ils ont aujourd’hui respectivement 26 et 28 ans et disposent de 89% des droits de vote, pour environ 42% du capital. Ensemble ou séparément, ils contrôlent donc toutes les décisions en assemblée générale, y compris par exemple leur révocation.

La justification de cette concentration des pouvoirs, pour Snap, en plus des capacités managériales de ses créateurs ; c’est la souplesse et la capacité d’adaptation aux changements technologiques qu’offre une telle structure, tout en bénéficiant du financement des marchés.

 

Deuxième caractéristique de la nouvelle économie : les actionnaires n’ont pas de droit économique 

Snap ne distribuera pas de dividende. L’entreprise a bien souligné que, au moins dans un futur proche, elle réinvestirait ses profits, si elle en a, pour poursuivre son expansion. Ce qui est sans doute sain mais probablement décevant pour les investisseurs.

 

Troisième caractéristique de la nouvelle économie : on ne connaît rien ou très peu de la stratégie à long terme des fondateurs. 

Peut-être sont-ils eux aussi dans l’éphémère et l’immatérialité des millions de messages qui transitent chaque jour par Snapchat.

 

Le défi aujourd’hui pour les managers est de faire gagner de l’argent à Snap. De passer d’une idée d’étudiants à une société du New York Stock Exchange respectée. A l’image d’un Uber ou d’un Twitter, son business model n’est pas simple à saisir. Envoyer des photos instantanées n’est pas très rémunérateur. La société accuse une perte de 515 millions de dollars pour 2016 à comparer avec un chiffre d’affaires de 405 millions de dollars.

Autre difficulté, c’est que Snap ne dispose d’aucun actif tangible pour asseoir sa valorisation. Ni revenu récurrent, ni innovation technologique majeure, ni royalties ou patrimoine industriel. De l’argent gagné via l’affichage publicitaire et une base d’utilisateurs dont Snap a lui-même rappelé que la croissance ralentirait. Et avec ça, un marché très peu protégé puisqu’il n’y a pas de barrière importante à l’entrée.

Il est trop tôt pour dire si les nouveaux investisseurs de Snap ont eu le nez creux ou si Snap a eu raison de sa stratégie de plein pouvoir.

 

Les dirigeants de Facebook et Google ont également usé de la même pratique, mais pas au moment de leur entrée en bourse : Mark Zuckerberg détient toujours 60% des droits de vote pour 15% du capital. 

De manière paradoxale, la concentration des pouvoirs - pourtant antinomique avec les aspirations des millenials - est peut-être la seule manière de développer la nouvelle économie, demandeuse de capitaux importants, mais avec un retour sur investissement plus long‎.

Les millenials sont moins fans de la démocratie actionnariat que leurs ainés. Pour l’instant, ça ne leur réussit pas trop mal.