Suppression de l’ENA : en marche vers des records de démagogie

C’est une école qui a dans doute beaucoup de défaut mais la suppression de l’ENA cède à la pire des démagogies populistes qui fait croire qu’en supprimant l’école, on supprimera les élites et donc les inégalités. Quelle erreur !

Le remède sera évidemment pire que le mal. Qu’il faille revoir le contenu des études sans doute, qu’il faille réformer le mode de sélection des étudiants, sûrement. Mais décider de la suppression pure et simple de l’École Nationale d’Administration serait pire que tout, parce qu’il faudra toujours une élite pour diriger l’administration en toute expertise, en toute modernité, en toute indépendance des partis politiques. Et si cette élite ne sort pas d’une école dont la mission est de sélectionner les meilleurs, elle sortira d’un processus de cooptation dont on peut douter de l’objectivité et de la justesse. Un processus classique de lobbying de copinage dans les hautes sphères de la grande bourgeoisie qui ne serait de toute façon pas satisfaisant.

Emmanuel Macron aurait décidé d’éradiquer ce terreau de l’ENA, parce qu‘il a entendu les bruits de la ville et surtout des ronds-points. Le peuple souverain ne veut plus de l’ENA, ne veut plus des énarques, donc le monarque va donner satisfaction au peuple en prenant une décision qui ne grandira personne.

« On n’y apprend rien et pourtant, ça coûte très cher à l’Etat ». C’est à peu près ce qu’aurait retenu Emmanuel Macron et certains de ses camarades de promotion des deux ans passés à l’Ecole Nationale d’Administration.  Ce groupe d’élèves auquel appartenait le président avait préparé à l’attention de leur direction, un rapport sur les pistes à suivre pour l’amélioration de la formation. Un rapport qui bien sûr était tombé aux oubliettes une fois le diplôme en poche. Il fallait bien que jeunesse se passe et toutes les promos de l’ENA ont d’ailleurs fait l’exercice qui consiste à « tuer le père » et à critiquer l’école. L’idée de refonder l’ENA ne date donc pas du grand débat, ni des gilets jaunes, pas plus que la volonté de réformer la haute fonction publique d’ailleurs.

Alors, certes, le projet de supprimer la plus prestigieuse des grandes écoles françaises a été repris et relayé par les gilets jaunes. Il était donc facile de donner satisfaction à cette revendication. Sauf que cette décision reviendra à se vautrer dans le populisme le plus médiocre.

L’ENA a été créée au lendemain de la guerre, voulue par le Général de Gaulle et mise sur pied par Michel Debré, alors commissaire chargé des requêtes. 

Les principes fondateurs qui l’ont bâtie, que l’on retrouve dans la charte de l’école et aujourd’hui encore sur son site web, ont pour ambition de démocratiser l’accès à la haute fonction publique et de professionnaliser la formation des hauts fonctionnaires. Il faut rappeler ce qui se passait avant 1945 dans l’administration : le copinage familial, social et politique et à la clef, beaucoup d’incompétences et de corruption. Il fallait donc éviter ce copinage qui dominait le recrutement dans les administrations, un processus qui revenait à sélectionner les étudiants de familles favorisées ou qui avaient accès aux réseaux de pouvoirs.

L’ambition du général de Gaulle était donc de démocratiser l’accès à la haute fonction publique, en fondant la sélection et le recrutement sur les valeurs d’expertise et d’éthique.

L’ENA a donc organisé la sélection par concours. On rentre à l’ENA à l’issue d’une série d’épreuves, ce qui signifie que chacun a potentiellement ses chances. 160 étudiants français et 70 étudiants étrangers font ainsi leur entrée sur les bancs de l’école chaque année. Soit par un concours d’entrée principal, réservé aux étudiants de BAC + 3 ou de doctorat, soit par un concours interne, cette fois destiné aux membres de l’administration d’échelon inférieur mais qui ont déjà une ancienneté de 4 ans, soit enfin, par un troisième concours, réservé lui aux salariés du privé, élus locaux et responsables d'association. Quelque part, tout le monde a sa chance.

Mais la diversité sociale n’a toujours pas fait son entrée à l’ENA et les promotions restent encore largement constituées, à plus des deux tiers, par des enfants de cadres supérieurs. En dépit des efforts faits par l’école, dans la suite des écoles de Sciences Po qui élargissent la pré-sélection aux étudiants venant de zones défavorisées ou de banlieues difficiles.

La réalité est que les années passant, les anciens de l’ENA ont formé une sorte de caste qui se sont cooptés les meilleures fonctions et les meilleurs jobs, la réalité est que les anciens d’une même promo se sont protégés. C’est ce qu’on appelle l’esprit de corps. On a beaucoup reproché à François Hollande de recruter ses collaborateurs et ministres dans sa propre promotion, la célèbre promotion Voltaire. Mais Jacques Chirac avait fait la même chose. Tout comme Emmanuel Macron aujourd’hui. Il va supprimer l’ENA, mais il ne va sûrement pas éliminer ses camarades de promos.

Parallèlement, il faut savoir que l’ENA est désormais un formidable outil de l’influence et du rayonnement français à l’étranger – le soft power. Les étudiants étrangers viennent bien sûr apprendre en France et forment un réseau international d’anciens élèves. Le Maroc est ainsi le pays qui compte le plus grand nombre d’anciens élèves à l’ENA, après l’Allemagne et avec le Japon. Les pays de l’Est, les pays africains font régulièrement appel à l’ENA pour former leurs fonctionnaires et dupliquer la formation. L’ENA est un pur produit français qui s’exporte très bien à l’étranger.

Par conséquent, ne rêvons pas, la suppression de l’école ne va pas supprimer les effets pervers des énarques. Au contraire, la suppression de l’ENA va ouvrir la porte à des risques de dérives qu’on aura du mal à maitriser. L’administration et même les entreprises auront toujours besoin d’expertise, d’éthique et d’honnêteté. Or, il faudra retrouver un outil de formation qui garantisse aux fonctionnaires et citoyens que le système est à l’abri des dépendances politiques, de la médiocrité technique et de la corruption.  Si la sélection des hauts cadres de la fonction publique ne se fait plus par concours, comment se fera-t-elle ?

Plutôt que de supprimer l‘école, mieux vaudrait la réformer par la mise à niveau des enjeux de la modernité, de la mondialisation, des contraintes européennes et des marchés.

Réformer son contenu donc, mais aussi réformer son mode de recrutement ou de sélection afin de réellement diversifier les promotions. Mais cette réforme-là dépend fortement de ce qui se passe en amont de la formation, dans les lycées et collèges, dans les écoles préparatoires.

Cela dit, la mise en chantier d’une grande réforme se heurte à beaucoup d’obstacles :

D’abord, les hauts fonctionnaires sont déjà très remontés contre Emmanuel Macron. Ils savent qu’ils sont dans le viseur, parce que certains salaires, plus élevés que celui du président ou du Premier ministre, font crier. Ils savent aussi qu’ils ont un certain pouvoir de blocage.

Ensuite, il faudrait trouver un modèle économique viable. Parce qu’une école qui a 45 millions d’euros de budget dont les deux tiers issus de subventions de l’Etat, et qui pourtant accumule les déficits à l’heure où l’on prône une baisse des dépenses publiques et une meilleure gestion des comptes publics, ce n’est plus tenable très longtemps.

Enfin, il faut éviter l’écueil du symbole et du changement de nom sans changement de fond. Le risque que court Emmanuel Macron est de faire illusion en ne s’en prenant qu’aux emblèmes qui symbolisent l’élite ou la richesse. Après la suppression de l’ISF, celle de l’ENA et sans doute la suppression de l’ENM (Ecole Nationale de la Magistrature). Mais faut-il nécessairement changer le nom pour réformer ? S’il suffisait de supprimer les marques et les sigles pour changer les structures et leur fonctionnement, ça se saurait.