Veillée d’armes pour Vincent Bolloré, Xavier Niel, Martin Bouygues et Patrick Drahi

Vincent Bolloré ne changera pas. Comme à ses débuts, il recommence à tirer sur tout ce qui bouge, et personne ne sait quelle est la stratégie globale. Dernière cible visée : Xavier Niel, mais derrière Martin Bouygues et Patrick Drahi sont sur leurs gardes.

Vincent Bolloré est à la fois passionnant et agaçant. Passionnant, parce qu’il est toujours en mouvement, mais agaçant parce que l’on ne sait jamais où il va. Depuis six mois, beaucoup d’observateurs et d’analystes commencent  à se demander si son GPS est branché correctement.

Le résumé des épisodes précédents est nécessaire à la compréhension du film, sinon on s’y perdrait.  Après être rentré chez Vivendi sur la pointe des pieds, il demande à Jean-René Fourtou, le président, de faire le ménage chez Vivendi et d’organiser un vide grenier. Un ménage qui lui a permis de vendre à Patrick Drahi des actifs importants comme  SFR, considéré quelques mois auparavant comme stratégique.

A peine s’est-il bourré de cash, qu’il a remercie Fourtou et prend le pouvoir chez Vivendi pour essayer de redynamiser les filiales et notamment un Canal Plus embourgeoisé dans le confort et la bonne conscience, qui lui donnait son appartenance historique et culturelle à la gauche bobo-caviar-quinqua. Bolloré a démolit quelques cloisons, secouer quelques  vaches sacrées de la culture officielle de gauche, fait sauter quelques citadelles de la production et bousculer quelques riches rentiers richissimes et bien-pensants.

Bref, il a mouillé sa chemise et fait à Canal ce que personne n’avait osé faire depuis 10 ans par peur de faire exploser le système. Rien n’a explosé. Le problème, c’est qu’apparemment il n’avait pas de plan B pour remplacer les programmes qu’il a karchérisé. Pas de plan B sur les plages en clair, pas de plan stratégique pour un contenu capable de répondre à un abonné qui paie son abonnement presque le même prix que celui qui cumulerait un ticket pour Bein Sport et Netflix.

Cette question stratégique n’était pas encore clarifiée que l’on retrouvait Vincent Bolloré à l’assaut des plus grands fabricants de jeux vidéo, qui sont d’ailleurs français… et bretons.

En moins d’un mois, Vincent Bolloré a pris, via Vivendi, plus de 10% du capital d’Ubisoft et 10% de Gameloft. Ces deux éditeurs de jeux vidéo sont la création des frères Guillemot qui, partis de Bretagne il y a une trentaine d’années, sont devenus grâce à leur imagination, leur talent et leur habileté, les champions du monde de ce marché.

Les frères Guillemot considèrent cette arrivée comme une agression d’un autre âge et précisent que l’on ne pourra pas faire fonctionner une société comme Ubisoft dans le cadre d’un groupe multimédia comme Vivendi, parce que les créateurs de jeux vidéo ont besoin d’être en phase avec leurs clients qui sont les joueurs. Ces passionnés auraient du mal à se frotter à la culture Vivendi et sans doute encore plus à l’image que porte Vincent Bolloré.

Comme dans les jeux vidéo les plus populaires, Vincent Bolloré est prêt à assumer ce rôle de méchant que lui collent les geeks du secteur sur tous les réseaux sociaux. Vincent Bolloré est, semble-t-il, décidé à aller jusqu’au bout de sa logique pour, à terme, rapprocher Ubisoft et Gameloft, de Vivendi sachant que la holding détient déjà 6% du capital d’Activision Blizzard, le géant américain.

<--pagebreak-->En l’absence d’informations, on peut tout imaginer. Un formidable coup de bourse pour rendre Ubisoft au plus haut à qui voudra l’acheter ou alors l’utiliser comme appât pour prendre à la hussarde Activision. Ces perspectives effarent littéralement les frères Guillemot et le petit monde du jeu vidéo qui a, lui, besoin de liberté, de réactivité et de talent. Du talent surtout. Vincent Bolloré ne dit rien, il ne répond pas mais il continue d’acheter.

Dans le même temps, on sait bien que sa préoccupation première restait  la prise de contrôle de Telecom Italia. On en parle peu en France mais là-bas, on sait bien que Bolloré y est toujours fourré,  mais on ne sait pas exactement pourquoi.

L’opérateur de téléphone italien représente un énorme morceau avec des énormes perspectives. Dans l’entourage de Vincent Bolloré on explique que cet investissent est stratégique. On comprend donc qu’aujourd’hui et en Italie, un opérateur de téléphone est stratégique, alors qu’il ne l’était pas en France quand il fallait vendre une pépite comme SFR. Mystère !

Peu importe, Telecom Italia doit être effectivement stratégique puisque tout le monde vient de découvrit que Xavier Niel, le fondateur de Free, vient d’acquérir 11,3% du capital de Telecom Italia sans prévenir personne. Avec la ferme intention de poursuivre cette conquête industrielle.

Une belle bataille en perspective puisque tous les crocodiles sont sur le même marché : Vincent Bolloré, Xavier Niel. Pas très loin du champ de bataille, vous avez d’autres fauves qui rodent à l’affut de la moindre erreur ou faiblesse : Patrick Drahi qui avait racheté SFR, et Martin Bouygues qui n’a toujours pas accepté de se faire rouler par Vivendi.

Tous ces grands acteurs ont d’énormes moyens financiers. L’époque est bénie pour eux. L’argent est distribué gratuitement par les banques centrales. Ils empruntent des sommes colossales à taux zéro ou presque. Le jeu bat son plein. Des alliances ne sont pas exclues, mais bien malin celui qui pourrait dire qui va s’allier avec lequel. Ce qui est intéressant, c’est que leur format n’est pas le même. Leurs armes sont redoutables mais différentes.

Martin Bouygues joue avec son argent et celui de sa famille, avec au cœur de l’empire dont il a hérité, une activite à faible marge mais très solide qui lui assure une légitimité forte dans le bâtiment et les travaux publics. A coté, tel un fond d’investissement, un opérateur de téléphone, c’est son œuvre, celle qu’il a développé lui-même, mais  qui est trop petit pour conforter une place enviable sur le marché français. Pourtant l’opérateur vaut très cher aux yeux des trois autres qui le convoitent. A côté un groupe de télévision hyper puissant en France qui avait été voulu par son père Francis, mais qui aurait besoin de rebondir sur le marché du numérique. Ce sera la tâche de Gilles Pellisson qui revient dans le groupe pour présider TF1.

Xavier Niel, n’a pas hérité. Il a tout construit en profitant de l’explosion de la téléphonie mobile depuis 20 ans. Il a tout gagné grâce à des clients auxquels il a su répondre parce qu’il connaissait le marché. C’est peut-être celui de tous ces acteurs qui connait le mieux le consommateur final. Or, le client c’est le cœur du réacteur.

Patrick Drahi, joue avec l’argent des banques. Le patron d’Altice a fait sa fortune en investissant massivement de l’argent emprunté pas cher, pour acheter des opérateurs qu’il essaie de débarrasser des nombreux coûts de fonctionnement avec une stratégie très internationale. Patrick Drahi  est complètement dépendant des taux d’intérêt. Si les taux d’intérêt venaient à monter assez rapidement, il serait mal, et son stress deviendrait insupportable.

Vincent Bolloré, lui joue avec son argent mais aussi beaucoup avec l’argent de ses actionnaires qui n’ont jamais eu à le regretter. Il est passé maître dans ce genre de pratique. C’est le plus ancien dans le grade le plus élevé. Il n’a rien perdu de son dynamisme et de son habileté à racheter des affaires qu’il valorise très vite. Jusqu’alors, sa seule signature a suffi à rassurer les boursiers.

Sa force, c’est la puissance accumulée depuis trente ans. A partir du papier à cigarette OCB qu’il revendra quand il s’aperçoit que les ados l’utilisent pour rouler des joints, il foncera dans le transport maritime, optimisera les actifs fonciers et immobiliers en Asie et en Afrique qu’il trouve dans l’ancienne banque Rivaud. Il multipliera les activités en Afrique, puis s’intéressera  à la publicité avec le groupe Havas, puis Vivendi. Sans parler de son rêve d’ado qui pourrait être un immense projet industriel : le stockage de l’électricité dans des batteries révolutionnaires. Pour l’instant, il a démarré Autolib, mais n’a pas trouvé la batterie révolutionnaire que le monde entier recherche.

Sa force, c’est aussi sa capacité à tout faire lui-même, tout savoir , tout contrôler… sa force et sa faiblesse. Parce qu’à tout contrôler, les équipes perdent confiance en eux-mêmes. Sa faiblesse c’est la difficulté de comprendre la stratégie, d’expliquer ce qu’il fait et de faire ce qu’il dit.

Dans Le Petit Prince,  Saint-Exupéry relate cette voix d’enfant qu’il entend alors qu’ il est perdu au cœur du Sahara : « S’il vous plait, dessine-moi un mouton ». « Dessine-moi un mouton… s’il vous plait ?! » Et Saint-Ex, ému aux larmes, reste muet, tétanisé de  surprise et d’embarras…

Dans une entreprise, c’est un peu pareil. Les actionnaires veulent un rendement, les salariés veulent un salaire, les banquiers veulent être remboursés et le PDG est seul ou presque au milieu du désert, avec parfois des enfants qui eux veulent qu’on leur dessine un mouton. Les petits enfants de Vincent Bolloré lui demanderont peut être un jour :

« Quel est ton métier, dessine-moi ton métier, qu’est-ce que tu construis ? »… C’est sans doute là, la question la plus difficile qui pourrait lui être posée.