50 milliards à trouver ou le week-end cauchemar de François Hollande

Le président de la République a passé un week-end exceptionnel, parce qu’il l’a passé avec le chœur des pleureuses… Exceptionnel, parce que pour la première fois il a les mains libres. Avec un taux de popularité aussi catastrophique, il n’a plus de comptes à rendre à personne. Il va pouvoir, enfin, faire une bonne politique.

Le chœur des pleureuses, c’est l’ensemble des ministres du gouvernement auxquels il a demandé de trouver 50 milliards  d’économies, et que ceux-ci ont refusé  bien sûr. Ils allaient donc argumenter, se plaindre, pleurer, se rouler par terre, faire appeler les amis et les lobbies, et au final le président devait trancher (ou pas !).

D’ordinaire, c’est le boulot du ministre du Budget. Chaque année après l’envoi des lettres de cadrage, il reçoit chaque ministre pour écouter ses doléances, et ça passe ou ça casse. En général ça se termine en psychodrame chez le Premier ministre ou le président.

Il y a quelques années, un ministre du Budget avait pris l’habitude de prendre en photo ses visiteurs. Il les prenait quand ils arrivaient dans le bureau de Bercy, tout sourire, tout aimable. Et puis il recommençait au moment du départ. Avant-Après. Le ministre en question, c’était Alain Lambert. Il a constitué  la plus belle collection de photos de personnalités politiques, mais il a aussi perdu beaucoup  d’amis.

Mais ça,  c’était avant, comme dit la pub… Aujourd’hui c’est  le président qui s’y colle. Il ne prendra pas de photos. Il peut  se mettre en colère. Si seulement !

Tout a commencé ce weekend par un exposé des principes et des objectifs devant le Conseil stratégique de la dépense publique,  puis plus tard devant tous les ministres. « Le président de la République est déterminé à rester ferme, dit-on a l’Élysée, la réduction du déficit et le pacte de responsabilité par une baisse de charges sont incontournables et doivent entrer en application très vite». Il faut donc trouver 50 milliards d’euros qui, même étalés sur trois ans, sont dans l’état actuel de la situation impossibles à trouver, sauf à voler des ministres, ce qui va forcément se passer.

Passons sur la réalité de ces 50 milliards d’euros. Parce qu’avant que ne débute le conseil, on ne sait pas exactement sur combien de temps… on ne sait pas si les mesures d’économie déjà actées sont incluses ou pas… En fait on sait peu de choses… C’est bien le problème de ce pacte de responsabilité.

Ce qu’on sait c’est que n’importe quel chef d’entreprise est capable de réduire de 3 % ses  budgets de fonctionnement et d’investissement. 3 %, c’est gérable.

Pour l’État et les organismes sociaux, ça paraît insurmontable. D’abord  parce que beaucoup de budgets sont pluriannuels, ensuite parce que les budgets sont consacrés pour plus de 90 % aux dépenses de fonctionnement (rémunérations et retraites) ou alors aux aides et prestations.

Tout euro supprimé dans la sphère publique entraînera des cris et des pleurs. Tout euro supprimé peut provoquer des drames locaux et des injustices.

Il faut donc assumer tout cela. Les hommes politiques n’ont jamais pu le faire. Ils n’ont jamais osé. A droite comme à gauche.

François Hollande n’a plus le choix. Personne ne pourra faire le travail à sa place. Ni l’Europe, ni la BCE. Au contraire, il a semble- t-il compris que c’était la condition préalable à l’équilibre et au retour de la croissance. Il l’avait sans doute compris mais il l’a exposé pour la première fois  en prenant le risque d’affronter sa propre majorité. Les barons, les éléphants et autres animaux bizarres qui peuplent le zoo de la politique, ont donc monté au créneau pendant tout le weekend pour défendre leur pré-carré et leurs privilèges de représentant d’une corporation. « Les gérants de fromages, comme disait le général de Gaulle ».

Pour réduire la dépense publique et la dépense  sociale, il a trois méthodes :

– La première, c’est la méthode du grattage… On gratte chaque budget, d’un petit pourcentage en essayant de déranger le moins possible l’ordre établi… Les ministres en général sont d’accord, leurs directeurs d’administration beaucoup moins… Mais ça passe tant qu’il y a quelque chose à gratter. Mais aujourd’hui il n’y a plus rien à gratter sans douleur. Peut-être supprimer les logements de fonction ?

– La deuxième méthode, c’est le tirage. On tire à vue sur l’administration pour qu’elle modifie son organisation  en la rendant plus efficace, plus productive. Concrètement, faire en sorte que l’armée des fonctionnaires coûte moins chère. C’est ce qui a été fait à Bercy avec notamment l’informatisation. C’est plus difficile à faire dans la santé ou l’éducation nationale. Alors une des idées les plus évidentes, c’est de taper sur les rémunérations. On commence par se séparer des personnels hors statut. Ce n’est pas toujours faisable. On peut aussi freiner l’évolution des rémunérations.

La rémunération d’un fonctionnaire est calculée en fonction de la valeur du point d’indice (chaque catégorie de fonctionnaire  bénéficie d’un nombre de points d’indice).  La rémunération dépend aussi de l’avancement des fonctionnaires.

La valeur du point est gelée depuis deux ans, donc on ne peut rien gagner de ce côté-là. L’avancement en revanche a continué de s’appliquer. C’est pourquoi les syndicats ont accepté le gel du point d’indice. Ce manque à gagner était compensé par l’avancement.

Si demain on maintient le gel de l’indice et si, en plus, on gèle l’avancement, Vincent Peillon ministre de l’Éducation nationale a expliqué que son administration gagnera 1,2 milliard d’euros…

Il y a deux solutions : ou bien on supprime des postes, ou bien on diminue les rémunérations, donc les retraites correspondantes…

a priori dans les deux cas, c’est la guerre.

Selon la bonne méthode de François Hollande (du courage, fuyons), on a laissé fuiter le projet. Soit pour le tuer, soit pour préparer les esprits. Comme Vincent Peillon ne se souvient plus d’avoir eu cette idée, ca démarre mal .

– La troisième méthode  serait de réduire le périmètre de l’État, de changer son organisation, de sortir de l’administration, un tas d’activités qui pourraient être mieux gérées par le privé. Bref, faire comme  Mario Monti en Italie,  privatiser un maximum d’activités ou les ouvrir à la concurrence, détruirait les rentes de situations ou des rentes d’Etat. C’est évidemment possible, c’est économiquement souhaitable. On pourrait même ressortir le rapport Attali. Il a très peu servi. Sauf en Italie !

Est-ce que c’est  politiquement correct… La réponse est non. Quand on voit le mal de chien que le gouvernement éprouve à régler la question des taxis, qui imposent un blocage scandaleux, à l’initiative et au progrès, qui bloquent l’offre de voitures (puisque la mode est désormais à l’offre), on en doute. Quand on entend Arnaud Montebourg réclamer au contraire des nationalisations, on se dit que la bagarre politique va être violente.

Elle sera violente. le chœur des pleureuses ne lâche ni pendant tout ce weekend et et ne lâchera pas après.

Mais François Hollande a un énorme avantage sur tous ses prédécesseurs pour aller de l’avant. Énorme. Inespéré. Cet avantage, c’est son taux de popularité de 19 %. Jamais un président  de la République n’est tombé aussi bas dans les sondages. Jamais un président  n’a autant découragé l’opinion publique et désespéré ses propres électeurs. Jamais.

Le président est seul. Le roi est nu. C’est un atout fantastique, au poker c’est une main  qu’on ne touche qu’une seule fois dans sa vie… Avec une telle carte, François Hollande n’a plus rien à perdre. Il ne doit plus rien à personne. Il a les mains libres. Il peut même gouverner sans le Parlement. Les institutions le lui permettraient. Il n’a plus de dettes électorales. Il a de moins en moins d’amis. Il n’a même plus de compagne ou de conjointe. C’est tout dire !

François Hollande a une chance immense. Il n’a jamais eu les mains aussi libres pour foncer et mettre en place une politique dont le seul mérite sera d’être efficace. Un week-end exceptionnel.