Agnès Verdier-Molinié : « Il faut avoir le courage de réduire les dépenses publiques »

Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère !  Présidente de l’Ifrap, think-tank œuvrant dans le domaine des politiques et des finances publiques, Agnès Verdier-Moliné publie « 60 milliards d’économies ». Une référence à la promesse du Président Hollande de réduire durant son quinquennat les dépenses de l’État. A ceci près que l’auteur estime, et démontre, que l’on peut réduire la dette de 60 milliards d’euros… chaque année ! Pour Agnès Verdier-Molinié, nous nous acharnons à renflouer un modèle social qui nous a pris en otage, il faut d’urgence tailler dans les dépenses publiques. Syndicats, politiques, fonctionnaires, tout le monde en prend pour son grade. Interview et extraits.

Il y a quelques semaines, une étude BVA/Challenges indiquait que 54% des Français était favorable à une baisse de la dépense publique plutôt qu’une hausse d’impôt. Que pensez-vous de ce sondage ?
Cette étude est intéressante et, en même temps, très controversée. En effet, quand on demande aux Français de baisser les dépenses pour payer moins d’impôts ils sont toujours d’accord. Mais dès qu’on rentre dans le détail, par exemple fusionner les communes, rationaliser les échelons locaux… Là, ça coince assez vite. Mais il est vrai que l’on perçoit chez les Français une envie de plus en plus forte de dire « maintenant stop, on ne peu plus augmenter les impôts ». Et c’est vrai. Il faut désormais s’attaquer aux dépenses pour rétablir l’équilibre des comptes publics.

Justement, dans quelles dépenses le gouvernement doit-il tailler ?
Il faut agir sur les trois domaines de la dépense publique : Les dépenses de l’État, les dépenses des collectivités locales et les dépenses sociales. On peut facilement faire des économies simplement en rationalisant les échelons. Aujourd’hui on a des doublons de compétence à tous les échelons et c’est cela qui nous coûte énormément d’argent. Quand François Hollande veut s’attaquer au cumul des mandats, je pense que c’est cela qu’il vise aussi et c’est une bonne chose. Le problème que l’on a, c’est que le député qui vote le budget de l’État se préoccupe surtout du fait que sa collectivité aura bien sa dotation globale pour qu’il puisse le dépenser dans sa commune. Cela fausse tout.

Cela fait des années que les politiques veulent réduire le déficit. Pourquoi n’y arrive-t-on pas ?
Parce qu’il y a une somme d’intérêts particuliers qui a pris le pas sur l’intérêt général. L’élu local ne veut pas réduire son budget et, puisqu’il est député c’est facile pour lui. Autre exemple avec les syndicats. Ils sont impliqués dans la gestion des CPAM et des CAF. Donc dès que l’on essaie de faire des économies en n’instaurant qu’une seule CAF par région par exemple, et bien personne ne veut en entendre parler ! Pourquoi ? Parce que certains administrateurs qui siègent dans les CAF et les CPAM sont des syndicalistes, et ces derniers ne veulent pas perdre des remboursements de frais de déplacement et autres frais de bouche.

« Dans les ministères, l’administration considère que les ministres ne sont que là pour faire de la com' »

Dans votre livre, vous expliquez que l’administration, qu’elle soit centrale ou en région, bloque aussi tout processus d’économies. De quelle manière ?
Dans le livre, j’explique que l’administration est aussi responsable de l’état de la France. Et ce, au même titre que les syndicats et les élus. L’administration fait du forcing pour ne pas qu’on lui supprime des postes. Pourtant, ils savent qu’ils sont quasiment tous en sous-activité. Mais si on supprime des postes, les directions vont disparaître donc les directeurs font pression et cela fait des années que l’on ne touche à rien. Et puis, au niveau des ministères, c’est encore plus compliqué. L’administration considère qu’elle est là pour plus longtemps que les ministres. La difficulté c’est donc que l’administration veuille bien faire le travail demandé par les ministres. En effet, les agents de l’administration considèrent qu’ils sont les gardiens de l’administration publique et que les ministres ne sont là que pour faire de la com’.

Vous avez interviewé d’anciens ministres à ce sujet, qu’est ce qui vous a le plus frappé ?
Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous m’ont dit qu’ils ressentaient la même impression dans les ministères : que tout le monde était devenu fou et voulait toujours dépenser plus d’argent public. Les ministres me racontent qu’ils ont toute la journée des personnes qui défilent dans leur bureau pour leur demander de l’argent. C’est quelque chose que l’on ne perçoit pas de l’extérieur mais qui impacte la question budgétaire.

Vous indiquez dans votre livre que le nombre de fonctionnaires a doublé en 40 ans. Pourquoi ?
Parce que tout le monde veut agir dans tous les domaines ! Donc on créé des structures et on embauche du personnel. Le problème c’est que ces doublons sont souvent créés à cause d’histoires de territoire, de bisbille entre élus et on arrive à des extrémités ridicules comme en PACA où il y a deux CRT (Comité régional du tourisme) ! Et puis, il y a aussi la question du « que font-ils ? » Par exemple  l’Ile-de-France possède son CRT qui se résume surtout à un site internet qui explique comment monter dans la tour Eiffel, comment prendre des tickets pour le bateau mouche et propose quelques « itinéraires shopping ». D’autres sites le font déjà ! Mais le CRT publie aussi des études comme « L’opinion des 15 ans et plus résidant en Ile-de-France sur la perception du tourisme dans leur région ». Est-ce bien nécessaire ? Et surtout, a-t-on besoin de 100 personnes pour une structure comme celle-ci ? Enfin, quand on regarde le budget de cette structure, il est passé de 8 à 21 millions d’euros entre 2004 et 2012 ! La seule façon d’éviter cela, c’est de dire arrêtons avec la clause générale de compétence qui autorise tout le monde à tout faire. Si, par exemple, on décide que c’est uniquement la région qui s’occupe du tourisme, et bien on supprime toute les instances touristiques à un autre niveau. Mais pour cela, il faut du courage.

Extrait du livre :

«  Les Régions embauchent à tour de bras, créent de nouveaux services, recrutent des cadres pour diriger ces services, qui créent de nouvelles missions, pour lesquelles il faut de nouveaux agents et de nouveaux bureaux et un nouveau budget. C’est une spirale infernale. […] Jean-Paul Huchon, président PS de l’Ile-de-France, dispose de plus de collaborateurs directs que le ministre de l’Économie et des Finances : quinze. Apparemment, c’est encore trop peu pour le président de la région francilienne. »

La question des dépenses sociales est aussi un thème récurrent dans le livre. Vous expliquez qu’il est difficile de réformer ce secteur de l’État. Pourquoi ?
Je dis qu’il n’y a jamais véritablement eu de remise en question de l’héritage de 1945 sur la sécurité sociale. Il y a pourtant une évolution à faire du système. Le premier point c’est la question du nombre de guichets et de caisses. Le second point, c’est le laxisme qu’il peut exister concernant la gestion du personnel : taux d’absentéisme plus élevé qu’ailleurs nombre de et  jours de congés plus important que la norme. Et puis, ces services sont réfractaires à toute évolution de leur statut. Par exemple, le jour de carence était une bonne idée et pourtant il a été supprimé. Dès que l’on veut adapter quelque chose du privé, ça provoque un scandale ! Mais le gros problème, c’est qu’il est impossible d’analyser la gestion de ces caisses parce qu’elles refusent de nous donner leurs rapports d’activités. Il y a donc une opacité de la gestion de tout cela.

Nombre d’observateurs et de rapports estiment également que l’État distribue trop de prestations. Est-ce votre avis ?
Il suffit que vous fassiez le calcul. Avec 5 ou 6 enfants, entre 600 euros d’allocations familiale, le RSA socle à 450 euros, une allocation logement de 500 euros par mois et une allocation handicap, on peut vite monter jusqu’à 2000 euros par mois. Ce qui est difficile, et que je dénonce dans mon livre, c’est qu’aujourd’hui on n’a aucune information sur qui touche quoi comme aide. Le fait de les fiscaliser ce n’est pas uniquement pour générer des impôts, cela aurait permis de connaitre le montant versé par foyer fiscal. A force d’empiler les aides, on verse des sommes trop importantes par rapport à ce que la société peut payer. Notre dépense sociale est la plus grosse augmentation de dépense. On est passé de 22,7% du PIB en 1980 à 31% en 2011.

A la lecture de votre livre, on a l’impression que plus les gouvernements successifs ont essayé de réformer l’État pour faire baisser le déficit, plus cela l’a creusé ! Comment l’expliquer ?
Le problème des gouvernements, c’est qu’ils veulent faire des économies mais qu’ils ne se donnent pas d’objectifs globaux de baisse de la dépense. Dès lors qu’un ministre dit « on va économiser 5 milliards d’euros », 3,5 sont déjà repartis sur de nouvelles dépenses. Soyons honnêtes, acceptons de regarder en face le fait qu’à tous les étages il y a des dépenses pas vraiment utiles pour les Français. Le gouvernement a les moyens de travailler dessus et maintenant il faut avoir le courage de le faire. Il y a des époques où il faut penser aux élections suivantes et des époques où il faut aussi penser à ce qui est nécessaire pour la France.

Julien Gagliardi

agnès verdier-molinié, dépense, déficit public, état, france