Alcatel-Nokia : enfin un beau mariage européen

Le groupe que peut former Alcatel-Lucent et Nokia constituerait le premier géant européen depuis Airbus, né d’une volonté franco-allemande pour concurrencer Boeing. Le mariage Alcatel-Nokia a la même ambition, explications.

La grande crainte des industriels et des investisseurs, c’est que les gouvernements se mettent en travers de cette méga-fusion qui va faire du groupe Alcatel-Nokia un leader mondial dans la conception des réseaux et des protocoles de transmissions de données. La transmission des « datas », c’est le nerf de la guerre, Alcatel-Nokia détiendra l’arme nucléaire.

Ce mariage est exemplaire dans sa préparation et dans son résultat. Cette union sera effective dans quelques semaines si les gouvernements et la Commission européenne, qui ont été laissés à l’écart, ne trouvent pas des réglementations tordues pour retarder l’opération. Ce qui n’est pas à exclure tant la politique vient de montrer sa faiblesse et son incapacité à prendre en charge des projets d’envergure.

Les deux entreprises ont une ambition commune : grossir pour affronter la concurrence mondiale des américains et des asiatiques : Samsung, Microsoft, Apple ou Ericsson. Les deux groupes se sont préparés depuis de longs mois. Ils n’étaient pas fiancés mais chacun de son côté s’est mis en position d’être présentable et utile dans une union rapprochée.

Nokia d’abord. Le Finlandais était le champion du monde du téléphone portable pendant plus de 10 ans mais s’est fait totalement dépasser puis étouffer par Samsung et Apple. Nokia n’existait plus à partir du jour où ils avaient raté la mutation vers le smartphone. L’entreprise a donc vendu l’année dernière son activité téléphonie à Microsoft. Le géant des logiciels cherchait une marque forte et des marchés afin de redévelopper son smartphone.

Dans cette opération, Nokia avait reçu 5,4 milliards d’euros qu’il n’a pas dépensé à ce jour mais qui lui donne une force de frappe considérable. Nokia a conservé son activité réseau et son centre de recherche.

Alcatel- Lucent, pour sa part, revient de loin. Avant d’être un champion mondial du réseau, et des protocoles ADSL (les box internet c’est lui…), le groupe a été plombé pendant des années par son incapacité à dégager des marges et par sa lourdeur d’organisation. Les années Tchuruk, le président qui rêvait d’une industrie sans usine ont été calamiteuses. Alcatel n’avait pas de stratégie : fallait-il mettre le paquet sur les réseaux , les opérateurs mobiles , les téléphones fixes, l’informatique médicale, comment restructurer et sacrifier des vielles activités pour faire pousser les nouvelles… Alcatel n’avait pas de vision, pas de stratégie et la seule variable d’ajustement qu’elle a trouvé aura été l’emploi… Alcatel a perdu 30 % de ses effectifs et beaucoup en France, en Bretagne. Ces coupes sombres n’ont pas permis de restaurer les grands équilibres de l’entreprise.

Pendant les dix dernières années, Alcatel alliée à Lucent a fait un travail d’assainissement en se dégageant d’activités diversifiantes mais marginales comme l’informatique médicale ou même les téléphones portables et fixes, pour se concentrer sur le cœur de son métier, les centraux téléphoniques et les réseaux et la recherche. Brefs tous les équipements qui permettent le développement du digital mobile et la connectique.

Alcatel, champion du monde de l’ADSL grâce à un laboratoire de recherche considéré aujourd’hui comme un des plus performants et grâce au crédit d’impôt recherche, reste dans l’hexagone quoi qu’il arrive. Le groupe a perdu beaucoup de ses usines mais a constitué un portefeuille de brevets conséquent.

Alcatel et Nokia parlent donc le même langage. Elles sont convaincues qu’après la vague d’équipements en terminaux des clients, le monde de l’internet va manquer de tuyaux, de câbles, donc de réseaux. 3G, 4G puis sans doute 5G, le nouveau groupe fournira les bandes passantes, c’est-à-dire les autoroutes, les échangeurs et les petites routes. Bref, comme dit la pub, tout ce qui permet de « relier les hommes ».

Actuellement, il n’y a pas beaucoup d’entreprises dans le monde capables de répondre à une telle demande : Ericsson, Samsung. Mais demain les géants du net comme Google, Apple, Intel ou Microsoft ont largement les moyens de monter des réseaux et de lancer des satellites.

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Nokia et Alcatel-Lucent ont, chacun de leur coté, les technologies, les centres de recherche, l’expérience, mais surement pas la taille pour affronter de telles marchés.

L’opération apporte cette taille sous la bannière européenne. C’est la première fois que l’Europe voit se construire une entreprise de taille mondiale depuis Airbus ou Ariane Espace. Tout le monde pensait qu’une telle fusion aurait lieu dans le secteur des télécoms.

Tout le monde pensait que les premières consolidations européennes toucheraient les opérateurs mais ils ne se sont pas prêts. Les marges qu’ils font chacun de leur coté sont encore trop importantes pour les décider à chercher des synergies, mais ce qui s’est déjà passé autour de SFR et ce qui se prépare sans doute avec Bouygues et Free montre bien que ça va bouger.

Les fabricants de réseaux se sont regroupés avant. Ce qui est étonnant, c’est que les Etats n’y sont pour rien. Le mariage sera célébré à l’issue d’une OPA de Nokia sur Alcatel. Cette OPA coûtera aux alentours de 12 milliards d’euros au cours actuel. Nokia en a largement les moyens d’autant que l’argent emprunté aujourd’hui ne coûte rien. Les actionnaires d’Alcatel ne le regretteront pas. Ils ont beaucoup souffert au cours des 10 dernières années. Depuis l’an dernier, le cours de l’action à grimpé de 200% dans la perspective d’une telle opération.

Les grands fonds d’investissent qui étaient venus en soutien d’Alcatel vont évidemment récupérer leurs capitaux à commencer par la Caisse des Dépôts ce qui explique que le gouvernement pourra difficilement grogner contre cette opération. Nokia apporte l’argent qui manquait à Alcatel et Alcatel-Lucent apporte sans doute le plus puissant des centres de recherche du monde dans le domaine de la communication digitale.