Alors que la CGT s’embourbe, la CFDT s’envole…

A Marseille, la CGT a offert le spectacle d’un dinosaure de la vie syndicale embourbé dans ses archaïsmes et des certitudes gravées par un demi siècle de position dominante, le tout arrosé d’idéologie communiste sur le marché français du syndicalisme.

L’invraisemblable embarras de la direction de la CGT dans l’affaire Thierry Lepaon, n’est que la partie visible de l’iceberg qui cristallise tous les problèmes de la première centrale syndicale française. Thierry Lepaon avait été choisi comme secrétaire général de la CGT en remplacement de Bernard Thibault épuisé par les luttes intestines et l’impossibilité de définir une stratégie de modernisation.

Thierry Lepaon lui aussi pensait pouvoir reformer la CGT, mais la crise a tellement braqué les opinions, qu’il a échoué très vite dans son projet. Pire, il dérangeait tellement d’habitudes que Staline, qui devait dormir dans un placard, s’est réveillé et l’appareil syndical a monté une sale affaire d‘appartement de fonction trop chèrement rénové, pour l’obliger à démissionner.

Lepaon a donc dégagé, mais comme on ne voulait pas le voir pointer à Pôle emploi, le gouvernement, qui pensait faire un geste de bienveillance a l’égard de la centrale syndicale (on ne sait jamais ça peut servir), a offert un parachute à Thierry Lepaon. Le parachute en question est parti en vrille, ce qui a empoisonné tout le congrès.

Mais la vérité, c’est que ce congrès CGT n’a pas échappé à la culture historique. Au-delà des règlements de comptes internes, quand tout va mal, la CGT est incapable de faire un diagnostic cohérent de son fonctionnement et plutôt que de réagir, elle préfère se replier sur son ADN d’origine.

La défense des intérêts immédiats de la classe ouvrière qui commence toujours par dénoncer les dérives du capitalisme passe aussi par le refus des compromis qui sont en général pour la CGT, dans l’antichambre de la compromission. Thierry Lepaon a servi d’exemple.

La vérité c’est que la CGT a perdu sa boussole. La CGT est, comme beaucoup d’institutions politiques ou professionnelles, incapable d’apporter une réponse aux grandes mutations qui façonnent le 21e siècle.

La CGT a gardé une analyse marxiste de la mondialisation, une méfiance empruntée de souverainisme et de scepticisme à l’encontre de la construction européenne et des progrès scientifiques.

La CGT, premier syndicat de France, a continué de défendre une classe ouvrière qui est en voie de disparition.

Le phénomène important, ça n’est donc pas tant le risque d’implosion de la CGT qui est inévitable, que l’influence prise par la CFDT.

La CGT reste le premier syndicat de France par le nombre de ses adhérents mais dans un marché syndical très pauvre avec un taux de représentativité très faible (moins de 20% pour l’ensemble des syndicats) et surtout une concurrence très forte notamment dans les entreprises privées.

Le phénomène important, c’est le recul de la CGT dans les grandes entreprises françaises qui faisaient partie de ses bastions historiques. Et la montée en puissance de la CFDT.

Chez Orange (ex France Télécom), Renault, PSA groupe, Aéroport de Paris, EDF. La CGT perd des points à chaque élection.

Et le gagnant est la CFDT qui progresse chaque année. Ce qui est intéressant dans cette évolution, c’est que la CFDT, particulièrement depuis Nicole Notat, s’est engagée dans une mutation importante sur le terrain de la culture du compromis.

Alors que la CGT, aujourd’hui encore, se complaît dans la culture du conflit et de l’épreuve de force, la CFDT a mis en place des moyens et des procédures pour essayer à chaque fois de négocier un compromis avec le patronat ou le gouvernement. Eviter le blocage, l’immobilisme conservateur et avancer.

D’un côté, on multiplie les arrêts de travail, les grèves et les manifestations de rue. De l’autre, on tente la négociation aussi souvent que possible. On l’a bien vu, encore très récemment, la CFDT a tout tenté pour sauver la loi El Khomri sur le travail.

La stratégie de la CFDT s’appuie sur un diagnostic très simple. « La mondialisation est incontournable, il faut donc s’y adapter. L’économie de marché s’est imposée dans le monde entier. La construction européenne offre une opportunité formidable, il faut donc participer à sa régulation. Quant au progrès technologique, il faut évidemment l’assumer ».

Avec Laurent Berger, le patron actuel, la CFDT a confirmé la nécessité de la négociation et du compromis. En fait, la CFDT fonctionne de plus en plus comme un syndicat allemand. La seule différence, c’est évidemment une représentativité différente.

Alors ça énerve un peu l’establishment français et les médias mais c’est un fait. Les syndicats allemands n’ont pas obtenu de résultats plus mauvais que ceux obtenus par la méthode forte de la CGT.

Politiquement, la CFDT se retrouve donc assez souvent en phase avec les libéraux et les socio-démocrates. D’où la capacité de nouer des compromis pour assurer le fonctionnement du système et surtout retrouver sa dynamique de création de richesses et d’emplois. L’important dans cette mutation, c’est qu’un discours comme celui de la CFDT rencontre aujourd’hui plus facilement l’adhésion d’une partie de l’opinion.

Quand il s’agit de nouer des accords de compétitivité dans l’industrie automobile ou d’assurer plus de flexibilité dans l’organisation du travail, les salariés préfèrent adhérer à ce discours-là plutôt qu’à l’attitude assez raide de la CGT.

Paradoxalement, la CGT tout comme FO, se retrouvent plus à l’aise dans le milieu de la fonction publique où les salariés sont protégés que dans le secteur privé où le chômage détruit tout le tissu social et où les acteurs ont besoin avant tout de restaurer les capacités d’emploi. Alors pas à n’importe quel prix, sauf que le chômage lui, fait des dégâts irréparables sur des millions d’êtres humains.

La CFDT a tout misé sur le retour à l’emploi alors que la CGT a toujours l’ambition de remettre à plat la totalité du système ?

La cohabitation est très différente. La CGT a toujours été engagée à gauche, elle s’est même directement prononcé en faveur de François Mitterrand en 1981, ou en faveur de François Hollande en 2012… Son problème c’est que quand la gauche au pouvoir se retrouve dans l’obligation de chercher un compromis avec les forces du marché (en 1983 avec Mitterrand puis en 2014 avec Hollande), la CGT se retrouve déboussolée.

La CFDT, elle, cherchera le compromis avec soit une gauche, soit une droite au pouvoir. L’essentiel pour elle est que le résultat soit profitable à l’emploi et aux salariés. Ce discours rappelle étrangement celui d’un Macron, ou d’un Valls et il serait tout autant compatible avec les programmes d’action d’un Juppé ou d’un Fillon.

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