Alors, vous êtes plutôt Macron ou plutôt Montebourg ?

A la veille d’un scrutin qui s’annonce désastreux pour François Hollande, la question récurrente qui anime les débats internes à gauche est de savoir si on est « plutôt Macron ou plutôt Montebourg ». Ce débat est à l’image de ce qui se passe dans les autres partis, et même dans la société française.

Les professionnels de la politique ont voulu ancrer ces élections départementales sur la peur grandissante du Front national. C’est Manuel Valls qui a donné le ton. Mais dans l’opposition également, on n’a pas hésité à se situer par rapport à Marine Le Pen. Cette stratégie n’a produit aucun résultat. Les sondages sont toujours aussi mauvais pour les socialistes et toujours aussi bons pour le FN.

Cette situation s’explique par le fait que les Français n’ont rien compris à l’enjeu de cette élection. Après une loi portant la réforme de l’organisation territoriale et une soi-disant simplification électorale, voilà que l’on invite à choisir des élus pour des départements qui sont appelés à disparaitre. On n’a rien expliqué aux électeurs. A droite comme à gauche. Donc les Français vont faire de cette élection un test national, en votant pour ou contre la gouvernance de gauche.

Mais il y a une autre raison, la gouvernance ne répond pas à l’inquiétude des Français. Elle avait commencé à le faire mais depuis les attentats, elle a braqué les projecteurs à nouveau sur le terrorisme, les faits de société et le danger que représente le FN.

Rien sur l’avenir de l’Europe et de l’euro, rien sur la régulation nécessaire de la mondialisation ou sur le pétrole. François Hollande se contente de célébrer le beau temps qui revient.

Pour la majorité des Français, y compris les chefs d’entreprise, l’avenir est quand même bien bouché. D’autant qu’à droite, il n’y a pas de discours franchement alternatif. L’UMP est assez hétérogène mais elle se retrouve sur les problèmes du terrorisme, puis de l’immigration et se compare en permanence au Front national.

Tout cela explique la montée du FN, même si le programme de Marine Le Pen joue sur les peurs et use de la démagogie populaire. Le programme FN n’est pas plus structuré et cohérent que ne l’était celui de la gauche radicale grecque.

Pendant une campagne électorale, et devant le vide abyssal du débat, ce genre d’argument fait mouche. Le problème n’est donc pas de crier partout que Marine le Pen est dangereuse, le problème est de faire une offre politique responsable qui  pourrait occulter la sienne.

Au PS, on commence à s’apercevoir que le ton de la campagne donné par le chef Valls ne produit pas d’effets. Par conséquent, le débat interne revient sur les fondamentaux de la politique et partage la gauche entre ceux qui se retrouvent sur une ligne Macron et ceux qui préfèrent s’aligner sur une ligne Montebourg. Entre les modernes et les classiques. Entre ceux qui s’en remettent à l’Etat et ceux qui feraient plus confiance aux entrepreneurs.

Les milieux d’affaires s’intéressent aux deux hommes, pour plein de raisons.

Ils sont jeunes tous les deux, extrêmement bien formés à la modernité, extrêmement habiles en communication publique. L’un est haut fonctionnaire basculé dans la banque, l’autre est avocat, tenté par la vie d’entreprise où il multiplie les stages de haut niveau.

Pourtant, ils défendent chacun un chemin diffèrent sur la politique économique à mener. Ils adhèrent tous les deux au système d’économie de marché, de concurrence. Ce qui veut dire qu’ils ont une relation avec le monde de l’entreprise plutôt riche.

Emmanuel Macron est le chouchou des patrons de PME, des créateurs, des innovateurs. Arnaud  Montebourg s’est fait un réseau solide dans le club des très grands patrons. Ça peut paraitre paradoxal mais il s’est fait des amis dans les grandes entreprises parce qu’il a su utiliser l’Etat pour driver l’économie et il a su aussi régler de façon pragmatique des problèmes sociaux.

Les deux sont donc sur une ligne différente. Macron plaide pour une économie d’entreprise plus dynamique, pour plus de liberté, moins de fiscalité, (cf. la loi Macron qui aurait pu être votée par les libéraux). Il considère aussi que la gauche a besoin d’une économie forte pour pouvoir respecter les valeurs de gauche comme la redistribution, la solidarité, le social. Les chefs d’entreprise sont rassurés avec un Macron au pouvoir.

Arnaud Montebourg partage cet objectif mais il a montré son attachement au rôle de l’Etat. Il y a du colbertisme chez Montebourg, « Si l’Etat veut, l’Etat peut ». D’où sa proximité avec les très grands patrons qui ont besoin de l’Etat actionnaire, de l’Etat client ou de l’Etat régulateur. Les fonctionnaires sont rassurés.

L’autre grande différence entre eux c’est le rapport à l’Europe. Il ne faudrait pas pousser Macron très fort pour qu’il défende une évolution de l’Europe vers plus de fédéralisme et par conséquent qu’il soit prêt à abandonner des pôles de souveraineté. Il y a du Delors chez Macron.

Arnaud Montebourg lui, est limite anti européen. Il considère que l’Europe est un frein et surtout un capteur de souveraineté nationale. Montebourg est limite souverainiste. Il y a du Chevènement chez Montebourg.

On est donc bien sur deux lignes à gauche qui sont différentes et qui clivent cette grande famille. La montée en puissance des frondeurs puis leur récupération politique par le Président lors d’un apéro n’est que de la mousse politicienne.

Le vrai clivage au PS est entre ceux qui sont plutôt Macron et ceux qui sont plutôt Montebourg. A l’extrême gauche, il restera toujours quelques extrémistes ou marginaux dont la vocation n’est pas de gouverner. Mais chez les écologistes par exemple, on n’est pas épargné par ce grand écart.

Ce clivage va sans doute apparaitre au grand jour, au lendemain de l’échec retentissant aux élections territoriales. Ce clivage va se retrouver également à droite. A droite aussi, il y a des modernes pro-business et pro-européens et des conservateurs, centralisateurs proches d’un Etat protecteur et régulateur pour raboter un peu les armes de la concurrence.

Les milieux d’affaires sont désolés par la gouvernance politique française. Ce n’est pas la démocratie qui est en danger, c’est l’organisation du système politique tout entier qui devra se rénover.

L’analyse que font les grands patrons est très simple. Tout le monde est d’accord sur le diagnostic, la France est coupée en deux sur les remèdes. Une France conservatrice, protectrice, prudente, plus étatiste d’un côté et une France plus moderne, tournée vers l’international, l’innovation technologique, la prise de risque de l’autre .

La France se comporte là comme toutes les grandes démocraties matures.

Le problème, qui est un véritable drame, c’est que la ligne de fracture passe à l’intérieur des deux familles politiques traditionnelles. A gauche, il y a des Macron et des Montebourg. A droite, il y a des Juppé et des Fillon. Des Wauquiez et des NKM. Ce n’est pas par hasard.

Ce qui bloque la constitution d’une majorité solide et performante, c’est l’appartenance à une culture traditionnelle qui freine le changement. Du coup, on en arrive à un François Hollande qui démolit systématiquement ce qu’a fait son prédécesseur quitte à rétablir deux ans plus tard ce qu’il a détruit.

La solution n’est pas de réunir Macron et Montebourg. La solution serait que tous les Macron de gauche et de droite puissent travailler ensemble puisqu’ils veulent la même chose. Quitte à s’opposer à tous les Montebourg de gauche et de droite.

La solution passe par une ligne directrice homogène et, par conséquent, le soutien d’une majorité qui soit soudée non pas sur un homme (ou une femme) mais d’abord sur une ambition et des moyens. Les entreprises sont gérées par une ligne stratégique et un chef. Dans la plupart d’entre elles, ça marche. Et quand ça ne marche pas,  on change de chef et surtout de ligne stratégique.