Après l’automobile, l’aéronautique, après l’État-Providence, l’Etat providentiel, ce qui peut permettre aux chefs d’entreprises de reprendre leur autonomie

Le mouvement n’est pas encore visible, mais quoi qu’on dise, l’action de l’Etat revient actuellement à définir une politique industrielle « plus libérale » pour que les chefs d’entreprise reprennent leur responsabilité. 

La crise du coronavirus n’a pas provoqué la fin du monde, mais elle a sans doute offert l’opportunité d’un monde nouveau dont on ne connaît pas encore exactement les rouages de fonctionnement, mais dont on pressent les changements.

On croyait l’Etat très protecteur, il le restera mais différemment. On pensait les chefs d’entreprise très assistés, ils vont apprendre à s’affranchir de cette administration.

La crise exceptionnelle provoquée par le coronavirus a entrainé des dégâts humains certes, mais limités compte tenu des réponses apportées. La crise sanitaire et le confinement ont surtout bousculé les organisations économiques. Le coma artificiel dans lequel les activités ont été plongées a engendré des pertes de croissance considérable qui vont nécessiter des réponses assez violentes. On pourra en voir sans doute les effets que dans six mois ou un an, mais les systèmes économiques vont repartir assez vite et vont repartir en modifiant assez profondément leur modèle.

Du côté de la sphère publique, l’Etat est peut-être en train de changer de braquet. On ne peut pas dire que l’Etat n’ait pas fait d’erreurs de gestion et de stratégie dans le management de cette crise. L’administration a beaucoup hésité et échappé à ses responsabilités en ne voulant pas toujours regarder la vérité, mais au final, l’Etat a, contraint et forcé, adopté des positions très pragmatiques. L’Etat est resté fidèle à son image politique, ou du moins à ce que l’opinion croit qu‘elle est en droit d’attendre d’un Etat tout puissant et omniprésent. Les représentants de l’Etat ont donc essayé de jouer le rôle de d’assureur providentiel.

Mais en réalité, qu‘a fait l’Etat ? A partir du moment où le pouvoir politique a choisi d’arrêter l’économie pour enfermer la population chez elle, l’Etat a tout fait pour maintenir le système économique en état de marche. De façon à ce qu’il puisse redémarrer très rapidement à la fin du confinement. D’où le chômage partiel qui avait pour avantage de ne pas rompre les contrats de travail. D’où les allègements de trésorerie et décalant tout ce qu’on pouvait décaler comme obligations de paiement (impôts, TVA et charges sociales), auquel on a ajouté 100 milliards de prêts garantis par l’Etat.

Alors l’Etat a joué son rôle historique d’Etat providence, mais il a tout fait pour éviter le chômage. L'Etat n’est pas tombé dans le piège de distribuer un revenu universel qui serait tombé du ciel, mais il a fortement invité les salariés à opter pour le télétravail quand c’était possible.

Pour les entreprises, l’Etat a évité les aides, les subventions. Contrairement à ce qu’il s’était passé en 2008 et 2009, l’Etat n’a pas béquillé, il n’a pas nationalisé, il n’est pas monté au capital, n’a pas donné d’argent. L‘Etat a organisé une mécanique de prêts garantis en s’assurant que les banques allaient distribuer ces prêts à des entreprises qui étaient en capacité de rembourser.

Cette stratégie déployée par le ministre de l’Économie revient en fait à définir une forme de politique industrielle originale puisqu'elle met les entreprises face à leur responsabilité.

Ce qui est original, c’est que Bruno Le Maire a l’intelligence de ne pas poser des conditions de maintien de l‘emploi. Ni dans l’hôtellerie, ni dans l’industrie automobile, ni dans l’aérien ou la filière de la construction aéronautique. Il trace des lignes stratégiques en soulignant la nécessité de construire une économie verte. Il rappelle la nécessité pour les entreprises d’avoir une stratégie cohérente. Bref, il n’interdit pas les restructurations, il crée un écosystème qui doit normalement permettre la protection de l’emploi. Il n‘élève pas de barrières protectionnistes, il invite à mettre en place les conditions de compétitivité capables d’encourager les relocalisations industrielles.

Dans l’automobile, l’essentiel de l’aide publique est réservé au financement des primes à l’achat, donc tout dépend du consommateur. Peugeot-Citroën ne touche pas d’argent. Renault touche un prêt de 5 milliards mais c’est un prêt qui va accompagner un changement de la stratégie qui avait été mise en place par Carlos Ghosn. L‘Etat souhaite un progrès de l’électrique mais à Bercy, on n’est pas naïf au point de penser qu’il suffirait que le ministre le demande pour que le client achète de l’électrique. Sans provocation, l’électrique ne plait pas à l’automobiliste et la vente des voitures électrique profite plus aux salariés chinois qui fabriquent les batteries et aux ingénieurs américains qui conçoivent et fournissent le digital.

Dans l’aéronautique, la position de l’Etat est la même. Bercy ne va pas imposer une stratégie. Bercy demande seulement qu'on applique les stratégies imposées par la conjoncture ou le comportement des clients. Il demande et fait en sorte que l’écosystème soit financé pour assumer ces contraintes. C’est son rôle.

 

Du côté des chefs d’entreprises, on a parfaitement compris que dans l’urgence et devant la lourdeur de l’appareil administratif, il fallait se débrouiller. Il n’y avait pas de masque ni de test, les entreprises privées se sont mises à fabriquer des masques et des tests. Un peu tard parce qu’on comptait sur l’Etat providence bien sûr. Les entreprises se sont bougées quand on s’est aperçu que l‘Etat n’était pas au rendez vous.

Mais plus important, dans la plupart des professions et des secteurs, on n‘a pas attendu que l‘Etat fixe des normes, on s’est réorganisés. Dans le tourisme, les restaurateurs ont découvert les terrasses et ont imposé aux collectivités locales de pouvoir les équiper sur le domaine public. L’administration a suivi. Dans les transports, les chefs d’entreprises s’organisent, dans l’hôtellerie aussi. On a rarement vu autant d’initiatives dans les hôtels pour capter une nouvelle clientèle. De la généralisation du room service à l’accueil des clients pour toute sorte de meeting. Autant d’activités qui peuvent paraître marginales ou complémentaires mais qui vont évidemment perdurer et apporter un supplément de création de valeur à la prestation d’origine.

Tout se passe comme si les chefs d’entreprise avaient entrepris la reconquête de leur autonomie et de responsabilité. Les échecs de l’Etat, sa lourdeur et les changements d’approche les aident beaucoup, mais pas seulement.

La seule seule grosse difficulté qui va abimer le tissu économique et social, c’est le nombre d’entreprises qui étaient malades avant la crise et qui se retrouvent encore plus affaiblies. Toutes ces entreprises ont découvert que la crise pouvait leur offrir une opportunité de dissimuler leur erreur et de trouver des aides et des assistances. Pour ces entreprises-là, le rendez-vous de septembre sera douloureux. L’Etat comme les collectivités locales n’ont pas les moyens de sauver des entreprises qui étaient malades de longue date et qui ont déjà consommé avant leur part de subventions.