Après STX, c’est Alstom qui échappe au contrôle français. Mais pourquoi la France perd-elle tous ses fleurons industriels ?

Alstom va donc finalement se marier avec Siemens pour former le numéro un mondial du matériel ferroviaire. Cette opération marque le départ sous contrôle allemand d’un des derniers grands fleurons industriels tricolores.

 

Mais pourquoi, la France perd-elle ses fleurons industriels les uns après les autres ? Tout simplement parce que les contribuables sont fatigués et que les épargnants ont intérêt à placer leur argent dans des obligations d’Etat. La boucle est bouclée.

Ce pays n‘a pas les moyens publics de financer son industrie. Son budget est vide. Et comme la France s’est interdit de constituer des fonds d’investissement ou de capitalisation, elle doit regarder au delà des frontières.

 

 Le contrat de mariage entre Alstom et Siemens a donc été signé hier soir après des semaines de négociations secrètes. La proposition du canadien Bombardier a été écartée au profit d’une solution européenne puisqu’elle réunit les deux fabricants de matériel ferroviaire à grande vitesse qui seront sans doute maintenant capables d’affronter la concurrence mondiale ou les chinois qui commencent à montrer les dents.

Cette opération de consolidation était incontournable et les spécialistes de la communication officielle nous expliquent que l’on va ainsi construire « un Airbus du rail », c’est à dire une société européenne qui permet de réunir à égalité les compétences européennes.

Les mêmes communicants nous avaient déjà expliqué que les chantiers de l’Atlantique STX allaient s’allier au groupe italien, Fincantieri, pour constituer un Airbus de la construction navale.

C’est extraordinaire le nombre d’Airbus que nous contribuons à mettre sur pied. Airbus, la belle excuse, car le vrai, le seul, est évidemment un succès. Succès industriel, commercial et politique dans la mesure où, pour la première fois, on a réussi à constituer une société véritablement européenne où les français, les allemands, les espagnols et les anglais avaient réussi à mettre leur ego de coté, pour réunir leur génie propre et constituer le seul concurrent sérieux à l’hégémonie américaine de Boeing.

Airbus est le seul exemple industriel aussi abouti de coopération industrielle.

 

En s’alliant à un groupe italien champion de la construction navale, STX ne va pas constituer un Airbus naval. Il va passer sous le giron de l’entreprise italienne en espérant que celle-ci ne cède pas aux sirènes coréennes ou chinoises.

En se mariant avec Siemens, il ne faut pas se faire d’illusions, Alstom passe sous le contrôle effectif de la société allemande. Sur le contrat de mariage, on pourra lire que le capital de la nouvelle entité se partagera à 50/50 entre les français et les allemands. Sans doute, sauf que les 50% allemands seront dans les mains de Siemens, alors que les 50% français seront éclatés.

 

Apres STX, après Thomson, Alcatel, Nexans, Alstom est le dernier des grands fleurons industriels à passer sous bannière étrangère.

Beaucoup se souviennent d’Alcatel et de la phrase emblématique de son PDG dans les années 2001.

Dans Ils se croyaient les meilleurs (Ed. Denoël), Christine Kerdellant raconte l’incroyable bévue de Serge Tchuruk, le PDG d’Alcatel, ancien patron de Total, « austère et tranchant, arrivé comme un sauveur six ans plus tôt pour recentrer sur les télécoms ce conglomérat industriel » (il était en effet présent dans les médias, l’optique, le transport ferroviaire, les centrales électriques...). Pour Serge Tchuruk : « Alcatel doit devenir une entreprise sans usine. »

Alcatel, c’était au début des années 2000 : 120 sites industriels, 150 000 salariés dans le monde, numéro un mondial de la fibre optique, équipementier télécom capable de damer le pion aux plus grands qui n’étaient pas encore chinois.

Aujourd’hui, Alcatel a disparu ou presque.

La France a perdu beaucoup de ses usines. Avec ce qui se passe sur les chantiers de l’Atlantique ou sur Alstom avec Siemens, la France est en train de perdre ses centres de décision.

 

Alors, pourquoi cette malédiction au profit de la concurrence mondiale ?

La raison est très simple. Tous les économistes, tous les responsables politiques et syndicaux le savent mais n‘osent, ni le dire, ni en tirer les leçons tellement ça leur paraitrait incorrect.

 

Dans le monde tel qu‘il est aujourd’hui, c’est à dire ouvert et globalisé, pour qu’un pays puisse conserver son pouvoir sur son industrie, il n’y a que deux solutions.

Ou bien il nationalise ses entreprises économiques et demande à l’Etat de prendre le contrôle ; ou bien il fait appel à l‘épargne populaire.

 

Deux solutions où l’on sollicite soit le contribuable soit l’épargnant privé, individuel ou organisé dans des fonds de pension.

Or, il faut regarder la réalité en face. L’Etat français n’a plus les moyens d’intervenir avec des fonds publics. Par ailleurs, la France n’a pas de fonds de pension ou d’investissement comme il en existe dans les pays anglo-saxons. Les grandes familles sont laminées par la fiscalité ou exilées et l’épargne sert principalement à financer le déficit budgétaire.

 

Côté nationalisations, c’est fini. Pendant des décennies, la France a développé un appareil industriel sous l’égide, la tutelle et très souvent avec les financements de l’Etat ou de la Caisse des dépôts. Très souvent, elle a aussi nationalisé, officiellement pour des raisons politiques (1981) mais très souvent en réalité, c’était pour recapitaliser les entreprises. Cela dit, les entreprises d’Etat se sont retrouvées très souvent déclassées, handicapées et incapables d’affronter la concurrence internationale. Ajoutons qu’aujourd’hui au niveau strictement financier, l’Etat serait bien incapable de subvenir aux besoins d’entreprises industrielles d’où la recherche d’alliance.

 

Côté fonds d’investissement, la France est complètement stérile. Pour permettre le développement de fonds d’épargne ou d’investissement, il faudrait une fiscalité encourageante, il faudrait surtout pouvoir créer des fonds de retraites par capitalisation ce qui a toujours été exclu, il faudra par ailleurs faciliter l’investissement du produit de l’assurance-vie dans l’industrie privée, ce qui n’est pas le cas, puisque l’essentiel de l’assurance vie sert à financer des obligations d’Etat. Lequel Etat finance ses dépenses quotidiennes avec.

 

La boucle est bouclée. Il est évident que si la France veut retrouver le contrôle de son économie, il lui faudra modifier profondément l’organisation de son financement. Autoriser la création des fonds de capitalisation, encourager fiscalement l'épargne industrielle, comme l’épargne salariée d’ailleurs.