Au-delà de la haine de l’Occident, Vladimir Poutine n’a donc pas de modèle alternatif d’organisation.

 

Le discours fleuve de Vladimir Poutine est truffé de haine contre l’occident et ses valeurs mais ne propose aucun modèle alternatif capable de générer de la prospérité économique et sociale qu’il promet pourtant à son peuple.

Les milieux d’affaires internationaux sont sidérés par le poids de haine, de rancœur, d’agressivité véhiculées par Vladimir Poutine. La plupart des analystes savent bien qu’il parlait d’abord à son peuple et à son entourage mais ils cherchent vainement quel est le modèle de société ou d’organisation qu’il leur propose si les acquis de l’occident depuis la chute du mur et l’effondrement de l’empire soviétique sont aussi néfastes et pervers qu’il ne le dit. 

Son expression ne laisse aucun doute. Vladimir Poutine est un conservateur, nostalgique de la Grande Russie, celle des tsars et de la période communiste. Il est attaché à l’identité et à l’ADN russes.

Mais il est persuadé de la décadence de l’occident, de nos mœurs, de notre façon de vivre. Il pense que l’Europe est encore plus en risque que le reste du monde parce qu’elle est sous influence de l’Amérique - et de l’Otan qui est évidemment son ennemi numéro 1. Il prône donc les valeurs russes, le modèle russe et une voie russe, hérités de l’Histoire.  Telle est en gros la doctrine qui se veut diamétralement opposée à celle qui prévaut en Occident.

Mais ce qui trouble les observateurs et en particulier les milieux d’affaires, c’est que l’empire soviétique dont il est maladivement nostalgique (l’effondrement du mur a été la plus grosse erreur de l’Histoire dit Poutine ) avait été construit sur l’idéologie collectiviste. Sur les préceptes révolutionnaires de Karl Marx, Lénine, Trotski puis appliqués et déformés, après la deuxième guerre mondiale, par Staline.

D’où la guerre froide qui a opposé les deux moitiés de la planète pendant plus d’un demi-siècle. D’un côté des grandes démocraties fondées sur le respect de valeurs universelles de libertés individuelles, de respect des droits des contrats, du commerce etc…

D’un autre côté, le bloc communiste construit sur l’autorité d’une gouvernance centrale sensée représentée le peuple, en lui apportant une satisfaction des besoins grâce au fonctionnement d’une économie centralisée. 

Ce partage avait le mérite d’être clair, entre deux formes d’organisations inconciliables.

A la fin du 20e siècle, alors que l’Occident s’était installé dans la prospérité, le bloc communiste s’est effondré parce qu’il n’a pas été capable de répondre aux besoins du peuple. La promesse n’avait pas été tenue. Le bloc communiste s’est converti à l’économie de marché en acceptant de participer au jeu de la concurrence.

Ce qui est incompréhensible aujourd‘hui, c’est que Poutine dénonce toutes les perversions du modèle occidental, y compris les différentes formes de la démocratie, mais pas un mot, pas une idée sur le modèle d’organisation économique. Plus grave encore, il ne comprend pas que l’occident, par le régime des sanctions, l’écarte du marché. Mais comment ne pas écarter la Russie du marché international,  si la Russie ne respecte pas les règles du jeu du marché - les règles juridiques, commerciales, normatives, fiscales etc. ?

La liberté de faire du commerce suppose le respect des règles et des contrats. Après beaucoup d’hésitations, la majorité des entreprises occidentales et des banques préfèrent désormais abandonner des marchés où la sécurité financière n’est pas garantie et où les droits les plus élémentaires du respect de la vie ne sont pas respectés.

Cet abandon a un prix à payer bien sûr, mais actuellement, la plupart des grandes démocraties essaient de s’organiser pour que le boycott du marché russe soit effectif et supportable, ce qui va être compliqué cet hiver avec les pénuries de gaz notamment. Mais l’enjeu va bien au-delà d’un problème de chauffage dans les foyers occidentaux.

Alors, le plus étonnant, c’est que Vladimir Poutine n’accepte pas ces sanctions et il fait semblant de ne pas les comprendre. Et pour cause, ces sanctions le placent devant le mur des réalités. Il a besoin de vendre son énergie et ses matières premières pour payer ses importations de biens industriels, de composants. Son économie est une économie de rente et sa population aspire à une consommation de masse telle qu’on la connait en occident. Vladimir Poutine crie sa haine de l’occident alors qu’il en a besoin. Les élites russes habitent Moscou ou St Pétersbourg, mais viennent très souvent à Paris ou à Londres. Il vomit la culture américaine mais il a installé ses enfants dans les plus grandes universités américaines ou britanniques.

Michel Eltchaninoff, qui est agrégé en philosophie, spécialiste de la pensée russe, a beaucoup travaillé sur l’idéologie portée par Poutine (Dans la tête de Poutine, aux éditions actes Sud …) : « Poutine est un héritier du soviétisme. Il a vécu les quarante premières années de son existence en URSS. Il s’y est puissamment imprégné de certaines valeurs — patriotisme, militarisme, complexe de supériorité de la grande puissance. En revanche, il semble n’avoir jamais cru au modèle communiste d’une économie d’État ou d’une société sans classe. »

Donc il est très ambiguë, il se dit libéral, et même attaché à la liberté à la stabilité mais aussi au prestige. 

Michel Eltchaninoff ajoute : « Poutine ne prononce pas exactement les mêmes discours aux Européens et aux représentants des puissances asiatiques, par exemple aux Chinois »... Mais aujourd’hui et c’est le moins qu’on puisse dire, ces guerres et toutes ces atrocités, la violation de frontières, la façon de tenir les oligarques et de museler la presse ou l’internet et sa conception de la démocratie ou des libertés ont de quoi ébranler les démocrates et les libéraux. Bref, pour les acteurs de marché, les chefs d’entreprise, les investisseurs, l’inacceptable a été franchi.

Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine est banni des milieux internationaux non seulement politiques (où il n’a plus de soutien, mais aussi, il est rejeté par les milieux économiques et financiers pour lesquels le problème ça n’est pas la Russie, c’est Vladimir Poutine lui-même).