Avec Bernard sur les ondes, d’accord pour étaler nos désaccords

Des gens sont morts hier et nous sommes tous abattus. Des gens ont été assassinés hier. A Paris, en 2015. Des gens dont le seul tort était de nous faire rire et d’être libre. Parmi eux, mon complice de radio, mon ami, Bernard Maris.

Des gens sont morts hier et nous sommes tous abattus. Des gens ont été assassinés hier. A Paris, en 2015. Des gens dont le seul tort était de nous faire rire et d’être libre. Parmi eux, mon complice de radio, mon ami, Bernard Maris.

Les lecteurs de Charlie Hebdo le connaissaient sous le nom d’oncle Bernard. Il signait dans ce journal une chronique économique. Pour moi, il s’appelait Bernard Maris et avait été mon partenaire de débat le matin à France Inter. Pendant plus de dix ans, nous avons commenté l’actualité économique comme jamais on avait osé le faire sur une radio généraliste. Dieu ce que l’on a polémiqué, Dieu ce que l’on s’est engueulé. Mais jamais l’on ne s’est fâché. Jamais.

Lui se vivait à gauche, moi plutôt à droite. Tout aurait pu nous séparer. Et pourtant, on s’entendait sur l’essentiel. La liberté, la tolérance et le savoir.

Savoir, connaitre et apprendre les faits et les chiffres. Ils sont têtus et ne souffrent pas le doute.

Pour nous, la science économique n’avait qu’un but, mettre en œuvre les ingrédients du progrès pour le plus grand nombre. Il n’y avait pas de politique partisane dans cette équation. Notre obsession n’était pas de choisir entre la droite et la gauche, notre problème était de trouver et de décrypter les solutions les plus efficaces. Pour nous, le principal était de faire de la pédagogie. Nous étions deux vieux profs qui pensions qu’il fallait apprendre le solfège avant de jouer de la musique.

Il n’y avait pas débat sur la nécessité de produire des richesses. Il y avait débat sur les conditions optimums de production et sur les modalités de la redistribution.

Bernard Maris était un Keynésien pur sucre.

J’admirais sa rigueur de raisonnement et sa culture. Pour lui, il n’y avait d’issue à une crise de croissance que dans la relance de la demande. Pour lui, il suffisait de redistribuer du pouvoir d’achat, de créer des marchés, pour que les entreprises redémarrent et créent des emplois. Je l’avais surnommé Saint-John Keynes. Il avait d’ailleurs fait, parmi les livres qu’il a écrit, « un anti-manuel de l’économie », pour aller à l’encontre de la pensée unique et libérale. Énorme succès. En clair, un abécédaire du Keynésianisme.

Comme d’autres économistes, j’avais « le défaut » à ses yeux, de penser que les thèses de Schumpeter correspondaient mieux aux contraintes d’une économie moderne, ouverte sur le monde et à la concurrence. Schumpeter défendait l’idée que les ressorts du progrès sont dans l’innovation, la recherche, la nouveauté, le dynamisme et la prise de risque de l’entrepreneur.

Bernard ne croyait qu’en la macro économie, je militais essentiellement pour la liberté de la micro économie. On était donc d’accord sur rien, mais on avait raison tous les deux.

Je savais qu’il n’avait pas toujours tort et c’était réciproque.

Avant l’heure, c’était le débat entre la logique de la demande et la logique d’offre. L’actualité aujourd’hui nous a donné raison. L’enjeu est vraiment là. Mais cela n’était un débat, ni de droite, ni de gauche. Un débat souvent brutal, violent mais drôle. Parce que nous le voulions ainsi.

La pédagogie des mécanismes économique avait pris un tel retard en France que nous étions tombé d’accord pour étaler nos désaccords. C’était notre façon d’apprendre l’économie. Nous n’étions ni complice, ni au théâtre mais on s’estimait tellement. Nous profitions tellement de cette liberté que jamais nous aurions pu la gaspiller.

Oncle Bernard tu vas me manquer. Avec tes copains de Charlie, tu as pris la foudre pour nous tous.