Avec l’euro, les taux, la Grèce et le Royaume-Uni, l’Europe engage une vaste partie de poker menteur

Angela Merkel plaide pour un euro faible, les élites britanniques font semblant de vouloir quitter l’Europe et le gouvernement grec fait semblant de vouloir rester dans la zone euro. Des situations ubuesques qui appellent d’urgence une refondation du fonctionnement de l’Europe.

La Chancelière allemande a lancé un énorme pavé dans la marre en réclamant un euro faible devant la fédération allemande des entreprises familiales. Merkel a dit très calmement que l’Europe avait désormais besoin d’un euro faible pour pouvoir garder ses positions concurrentielles.

Quel changement de discours et de stratégie quand il y a encore deux ans, la Chancelière critiquait tous ceux qui, en Europe, plaidaient pour cet euro faible. Elle expliquait à longueur de discours ou de réunion que le secret de la croissance était dans la compétitivité et que cette compétitivité ne pouvait pas être monétaire mais structurelle. L’Allemagne a fait des efforts sur les salaires et développé une industrie du haut-de-gamme et de la qualité qui lui a valu de prendre des parts de marché dans beaucoup de pays du monde.

Seulement voilà, depuis un an ou presque, l’euro a baissé par rapport au dollar et la reprise économique a touché l’Europe. D’autant plus que la monnaie s’est dévaluée. Angela Merkel est obligée de reconnaitre devant les patrons de PME que la baisse de l’euro a aidé les économies à retrouver de l’oxygène. L’Allemagne en a bénéficié plus que d’autres puisqu’elle a une balance commerciale excédentaire. La France profite de l’euro faible mais beaucoup moins. D’abord parce que la France n’a pas fait les réformes de compétitivité. Ensuite parce que la France n’a pas développée une industrie puissante sur les marchés extérieurs.

Angela Merkel s’est permise de dire que l’euro faible était un facteur de soutien à la solidarité européenne. En première lecture c’est vrai, tout le monde en profite. Mais en seconde lecture c’est moins vrai parce que les plus forts en profitent plus que les plus faibles.

En attendant, elle n’a pas manqué de réclamer au président Obama, qui est venu au G7, une trêve dans la guerre monétaire entre le dollar et l’euro.

Tout cela c’est évidemment du politiquement correct. La valeur d’une monnaie ne dépend pas des chefs d’Etat. L’euro remonte un peu depuis un mois mais ça ne durera pas longtemps. D’abord parce que le dollar va à nouveau se redresser avec le réajustement annoncé sur les taux d’intérêt. Ensuite parce que la valeur d’une monnaie reflète l’état réel d’une économie et l’Europe n’est globalement pas en bonne santé. La Chancelière sait tout cela mais ne le dit pas.

Du côté britannique, le premier ministre David Cameron essaie de se sortir du piège dans lequel il s’est mis en promettant un référendum pour savoir si la Grande-Bretagne devait rester dans l’Europe ou pas. Depuis les élections, David Cameron se démène comme un beau diable pour éviter le référendum. Le peuple britannique souhaiterait en sortir considérant que l’Europe lui coûte trop cher. Les milieux d’affaires anglais s’inquiètent de cette perspective parce qu’ils savent que l’industrie financière, par exemple, aura beaucoup moins de puissance.

Les agences de notation ont d’ailleurs dégradé les grandes banques anglaises de la City pour cause de risques liés à la sortie de l’Europe. En sortant de l’Europe, la Grande-Bretagne perdrait les filets de protection réglementaire. Elle perdrait surtout son caractère « offshore » étant entendu qu’elle se retrouverait en concurrence frontale avec les industries financières de New-York, de Singapour ou de Hong-Kong. Et même de Paris et de Francfort. Lundi, deux grandes banques ont fait savoir que si la Grande-Bretagne s’éloignerait de l’Union européenne, elles déménageraient leurs salles de marché.

L’argument choc pour David Cameron, c’est de laisser dire par le patronat conservateur mais européen qu’une sortie de l’Europe allait entrainer une baisse de la compétitivité anglaise par une augmentation des frais généraux. David Cameron est un peu coincé par sa promesse électorale à laquelle il ne croyait pas lui-même.

En Grèce, les gouvernants sont dans une position beaucoup plus grave et sérieuse. Alexis Tsipras a été élu sur le projet de quitter l’euro et de renoncer à la politique de rigueur imposée par l’Europe. Il s’aperçoit qu’il ne peut pas échapper à la réalité. Il doit respecter le contrat et les engagements s’il veut continuer de toucher l’argent des autres.

Le problème, c’est qu’il a avec lui une majorité d’amis politiques qui sont très radicaux et qui l’obligent à respecter ses engagements électoraux qui sont par ailleurs irréalisables. La plupart des négociateurs européens ont admis que la Grèce s’interdisait d’accepter le moindre compromis et que dans ce cas-là, les dirigeants jouaient la politique du pire, une sortie violente de la zone euro qui serait, selon eux, capable de perturber tout le système.

Du coup, les Etats européens s’appliquent désormais à préparer le jour d’après la sortie de la Grèce. Les Allemands sont mobilisés sur cette hypothèse de travail. Les grandes banques françaises, comme BNP-Paribas, Société Générale, Crédit Agricole ont installé des cellules de crise pour réagir à un tremblement de terre si dans deux semaines la Grèce était mise en faillite.

Les indignés qui sont présents partout en Europe se préparent aussi à organiser des manifestations de soutien au peuple grec. La réaction politique sera beaucoup plus difficile à juguler que la décision purement technique. Les Grecs vont s’apercevoir que la situation va se dégrader très vite une fois la zone euro quittée.

Restent les incertitudes sur les taux d’intérêt qui ont continué de monter lundi. D’où la baisse assez violente de la bourse sur tous les marchés européens. Les taux montent parce que la rumeur nous dit que les taux vont monter aux USA et qu’il faudra suivre le mouvement. Mais les taux montent parce que tout le monde se rend bien compte que l’argent à taux zéro dérègle l’ensemble de l’économie et les calculs des investisseurs.

L’Europe n’a jamais été menacée par autant de lames de fond qu’à l’approche de cet été 2015. Et pendant ce temps-là, les chefs d’Etat se promènent pour s’assurer que ce qu’il leur reste d’électeurs va réussir à tenir debout.

Angela Merkel caresse les entreprises moyennes dans le sens du poil, c’est sa base électorale. David Cameron parcours la campagne anglaise en expliquant qu’un référendum sur l’Europe est nécessaire mais qu’un vote contre l’Europe n’est plus forcément utile. Quant à François Hollande, il fait le tour de France plusieurs fois par mois à la recherche des Français qui gagnent. La recherche est compliquée. Les Français qui gagnent sont rares ou alors ils se cachent.