Billet d’humeur  
Histoire de Masques : de Venise au préservatif, le masque prend son indépendance
Par le Docteur Philippe Abastado.

Philippe  Abastado  est cardiologue , Cardiologue clinicien, Directeur de Recherche en Epistémologie appliquée à la médecine au CRPMS-Université de Paris.

Février est la période des masques à Venise. La pratique du carnaval se perd dans la nuit des temps. Elle est attestée dès le premier doge au XIème siècle. Les origines du masque semblent aussi précoces. Lié au religieux, ses fonctions initiales furent rituelles. Mais l’association carnaval et masques, fête et dissimulation, fut tout au long de l’histoire à la fois un concept de transgression et de cohésion sociale.

A Venise existait un autre type de masque : celui du Medico della Peste, médecin de la peste. Il s’agissait d’une véritable tenue professionnelle qui permettait au professionnel de visiter les pestiférés. Aujourd’hui, nous coiffons une charlotte, mettons un masque qui couvre le visage du nez au menton et enfilons sur nos vêtements une casaque que nous appelions encore il y a quelques années une américaine. Le médecin de la peste porte chapeau, un masque à long bec qui le fait comparer à un lugubre vautour, sous le masque des lunettes, et il enfile une tunique de lin ou de toile cirée. Enfin, il est représenté d’une longue baguette qui lui permettait de soulever les vêtements des malades. Curieusement, si la peste à Venise fut sujet de tableaux, ce personnage n’y est pas visible (Antonio Zanchi ou Pietro Negri pour la peste de 1630 ; Le Tintoret pour celle de 1347).

Hier comme aujourd’hui, est expliqué aux médecins qu’ils sont protégés par cette tenue barrière de la maladie. Mais ces derniers savent l’efficacité relative de ces précautions, qu’intuber ou extuber un patient signifie plonger dans un bain viral et que des collègues tombent…

A Venise, la politique changeait avec l’arrivée d’un nouveau Doge, le qualitatif de Sérénissime est le superlatif de Serein. En France, le discours officiel ne peut être qualifié de serein et avec le masque se joue une farce. En trois mois, il fut réservé à quelques-uns, donc interdit à la plupart, puis recommandé mais avec une diffusion contrôlée par des milices (sic !) et maintenant obligatoire dans de nombreuses circonstances avec toujours une surveillance par des milices.

Au début de l’épidémie, l’argument est simple. Deux certitudes, le port du masque sert à éviter la contamination de l’entourage d’un sujet infecté et le Covid 19 est une infection respiratoire transmise par des gouttelettes. Une incertitude, l’utilité d’un port généralisé du masque n’est pas démontrée (20/03/20 Lancet) ce qui n’enlève en rien une valeur de protection individuelle, également non démontrée. Enfin le principe de précaution est constitutionnel depuis 2005[1]. Devant autant d’inconnus, l’Etat devait ajouter à « restez chez-vous » l’injonction « restez couvert ».

A cette date, l’Etat doit gérer « le risque de pénurie »[2]. Le masque était officiellement réservé aux professionnels de santé fortement exposés au virus. Ceux certifiés FFP2 étaient rares et destinés aux réanimations. Des soignants, très exposés aux virus, présentaient des formes graves de la maladie, voire mourraient, démonstration ultime de l’importance d’une protection individuelle. Dans cette situation tendue, l’Etat contrôle.

L’Etat se substitue aux médecins et bloque la prescription de médicaments, il contrôle la diffusion des masques avec une surveillance policière des pharmacies. Alors la farce commence. L’administration entend d’abord s’arroger le monopole de l’importation. Les professionnels du marché chinois sont écartés au profit de fonctionnaires. Les grandes enseignes de distribution si réactives et surtout influentes par leur volume d’affaires sont d’abord interdites de prospection. Le monde entier se rue sur les fournisseurs et les stocks, les pots-de-vin permettent de modifier les destinataires, la France a l’habitude de payer ses fournisseurs à 90 jours. Alors que les hôpitaux et cliniques poussent leurs murs, que le monde soignant se dépasse, l’administration garde ses habitudes. Les masques non certifiés aux normes françaises sont bloqués aux frontières de notre territoire, pour être rapidement utilisés chez nos voisins. Curieusement, le discours lavage des mains est en retrait. Pas de polémique mais je serais curieux de savoir le nombre de fois que cet exercice est réalisé.

Lors de la dernière épidémie, la contagion était sexuelle. Les mesures barrières étaient le préservatif à la place du masque, l’abstinence au lieu du lavage des mains. Je ne sais pourquoi, le confinement n’était pas de mise. Dans ces années sida, heureusement l’administration était moins regardante sur les normes, la capote d’hier fut moins surveillée que le masque d’aujourd’hui. Elle ne fut ni réservée à des professions exposées ni devenue obligatoire dans les transports amoureux. Ainsi les restrictions du masque en période d’épidémie respiratoire sont à penser comme celles de préservatifs en période d’épidémie par contamination sexuelle.

Quant au second geste barrière, seule l’église s’en était officiellement inquiétée. Les Papes Jean Paul II[3] comme Benoît XVI[4] ont tenté de vanter la fidélité et l’abstinence. Aujourd’hui, en ces temps où le monde politique recommande le lavage des mains, le Pape François, en cette période pascale, doit penser à Ponce Pilate qui au moment de la crucifixion de Jésus devait craindre un trouble à l’ordre publique : « Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. »[5]

Avec le déconfinement annoncé, le masque va prendre son indépendance. On le voit bariolé, de forme variable. Je ne serai pas surpris qu’à Calais, nous n’en verrons pas quelques-uns en dentelle. Cet été, un masque à la mode sera sur les plages. Quelques grincheux s’en serviront pour faire peur aux enfants en évoquant les futures épidémies, d’autres – comme à Carnaval-  en joueront…

 

[1] Dominique Lecourt, La Santé face au principe de précaution. PUF, 2015

[2] Edouard Philippe Assemblée Nationale ; 28/04/2020

[3] Jean Paul II, Discours aux jeunes au stade de Kampala, DC, n° 2068, 21 mars 1993, p. 260-262.

[4] Benoît XVI, Déclaration de la Conférence épiscopale du Cameroun relative au message du Saint-Père sur la lutte contre le VIH/SIDA lors de sa visite apostolique au Cameroun », Mars 2009 ; commentaires intéressant Douglas Kamerow, « The papal position on condoms and HIV », British Medical Journal, 25 mars 2009

[5] Mathieu 27 :24.