Carrefour, Publicis, Vivendi changent de tête. Comme en politique, les jeunes prennent le pouvoir détenu depuis 30 ans par leurs ainés. Logique, normal : voilà pourquoi

Il fait bon d’avoir quarante ans en France en ce moment. Dégagisme politique ou vague de nominations de quarantenaires à la tête du CAC 40, cette génération profite à plein des nouvelles places dans l’antre du pouvoir.

Le mouvement est tellement profond dans les entreprises françaises, qu’il en arrive à faire passer des champions français comme Marc Simoncini ou Xavier Niel pour des papis flambeurs. Mais qu’apporte cette élite rajeunie ?

En dix jours, trois des plus grandes entreprises françaises ont changé de tête. Alexandre Bompard, 44 ans, a été annoncé officiellement à la tête de Carrefour. Arthur Sadoun, 46 ans, succède à Maurive Levy chez Publicis alors que chez Vivendi, Vincent Bolloré a annoncé que son fils Yannick, 37 ans, se préparait à prendre les commandes. Ces nominations interviennent après celles qui ont touché le groupe Suez où Gérard Mestrallet a pris du recul, chez Casino où Jean-Charles Naouri a installé son successeur, à la BNP où le directoire a été complètement chamboulé. Mais on pourrait aussi parler de Total, de PSA Peugeot Citroën, ou même avec AXA  et le départ de Henri de Castrie et l’avènement de Thomas Buberl, 44 ans.  Peu de grandes entreprises françaises ont échappé à cette vague de rajeunissement.

Emmanuel Macron n’a donc rien inventé. Le tsunami qui s’est abattu sur la classe politique française paraît extrêmement violent pour une raison simple, c’est que les professionnels de la politique ne l’avaient pas préparé. Au contraire, ils s’accrochaient à leurs postes et à leur fonction sans voir que la société et l’opinion avaient besoin d’une autre offre politique. Macron a apporté cette offre et la méthode pour l’appliquer.

L’entreprise prépare mieux le changement même si les ego retardent les processus, même si les anciens ont du mal à partir. Dans l’entreprise, le changement s’impose très souvent. Affaire de survie, les contre-pouvoirs des actionnaires ou des managers poussent au changement.

Quand Georges Plassat a annoncé qu‘il allait quitter la présidence de Carrefour, c’est parce qu‘il estimait avoir rempli sa mission. Il pensait lui même qu’il fallait laisser la place à un jeune. Le choix de Alexandre Bompard, 44 ans, a fait jaser les peoples du monde des affaires. Le fait est que Bompard, un homme qui avait été choisi par François Pinault pour sauver la Fnac, soit embauché par Bernard Arnault, principal actionnaire de Carrefour, avait comme un goût de revanche entre les deux plus grosses fortunes du CAC.

Mais en réalité, il n y avait sans doute pas beaucoup d’autre choix. En sauvant la Fnac et en la mariant avec Darty, Alexandre avait fait le job. Chez Carrefour, on lui propose de relever un autre défi : transformer Carrefour en groupe mondial de distribution et surtout réussir la révolution du e-commerce. Bref, challenger Amazon et lui barrer la route. Et le e-commerce, il connaît puisqu‘il a sauvé la Fnac du conservatisme avec le digital justement. Il y a toujours des raisons de pouvoirs ou d’ego, mais il y a aussi et avant tout des questions d’expertise et de compétence.

Ce qui est extraordinaire, c’est que pendant que le monde des affaires fait sa mue, le monde politique fait sa révolution. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron, l’ambiance a évidemment changé à l’Elysee où la moyenne d’âge est inférieure à 40 ans. Elle va encore beaucoup plus changer à partir de lundi au Palais Bourbon.

Emmanuel Macron, 39 ans, représente bien sûr la figure de proue de ce phénomène, mais avait-il imaginé que cela prendrait une telle ampleur ?  

La Rolex à cinquante ans comme marqueur de la réussite  est vraiment une expression de vieux. Pardon Jacques Séguéla. Même Sarkozy en convient  puisque, quand on lui a demandé récemment ce qu‘il pensait de la situation, il aurait répondu, dit-on, « Macron, c’est  du Sarko, mais en mieux, beaucoup mieux ».

Pour avoir réussi sa vie, il suffirait donc d’avoir 10 ans de moins et d’être chef d’entreprise ou député de la République en Marche.

A mi-chemin entre la génération X et la génération Y, s’ils n’ont pas connu comme leurs aînés les fastes du babyboom, ils ne sont pas encore les digital natives de la génération Z. (mais les millenials ne sont plus très loin). Ce sont simplement des gens pragmatiques, qui font avec ce qu’ils ont connu : des cycles conjoncturels de crises ou de reprises économiques, une mondialisation qui les a forcés à pratiquer l’anglais et à passer leur temps dans l’avion, et l’évolution de la technologie et de la communication qui a transformé les codes de l'entreprise et du leadership.

Alexandre Lavissière, professeur de management note une « cohérence générationnelle » des élites. « C'est un changement, si ce n'est de paradigme, au moins de perspective, car, depuis une dizaine d'années, on nous explique comment gérer les jeunes générations, notamment les Y, et qu'aujourd'hui, à travers Emmanuel Macron, Édouard Philippe, ce sont eux qui ont à manager les autres. » La conséquence de ce changement de génération, c’est qu’il contribue à un changement de point de vue.  La source ?

"On recherche de plus en plus des compétences et pas seulement un parcours » 

C’est le constat de Hervé Borensztejn, associé chez Heidrick & Struggles. Alors quelles qualités démontrent ces quadras ?

1. Le pragmatisme. L’environnement économique s’impose, il faut donc s’y adapter et l’assumer. Comme le skipper qui s’adapte à la météo.  Aujourd’hui, les compétences requises sont l’ouverture à l’international et le goût des nouvelles technologies. Ca correspond parfaitement à cette génération qui n’a véritablement commencé à voyager et travailler bien après la chute du mur de Berlin, au moment où le monde se réunifiait et s’ouvrait aux pays émergents. L’internationalisation des échanges pour eux,  coule de source. Conscients du ralentissement économique,  ils ont pris également en compte les contraintes que cette nouvelle concurrence entraîne.

2. L’adaptabilité et la flexibilité. Les chefs d’entreprises, les dirigeants et pas seulement doivent être comme des chats; ils doivent savoir rebondir, sauter et parfois aussi attendre ou montrer les griffes. Comme des chats. Les parcours d’aujourd’hui sont plus saccadés que ceux des générations des années 50 ou 60. C’est la même chose chez les patrons où les mandats sont en deviennent plus courts. 1 grande entreprise sur 5 a changé de patron en 2015, un chiffre encore inédit selon l’étude de la compagnie Pwc. Là encore, l’exemple d’Alexandre Bompard est saisissant, en termes de durée comme de diversification des secteurs : deux ans chez Europe 1, filiale de Lagardère, sept années à la Fnac et aujourd’hui, le Macron du business, comme le surnomme Alain Minc, commence un nouveau mandat à la tête de Carrefour.

« Pour moi, la politique n’est pas une carrière », Sylvain Maillard, 43 ans, premier et nouvel élu de la République en Marche, illustre ce qui se passe aussi en politique, cette volonté que la politique doit être vue comme une occupation transitoire occupée par des individus ayant d’autres fonctions à coté.   

3. La prise en compte du risque. La jeunesse a d’autres avantages, elle est capable, contrairement à la génération précédente, de dédiabolisation le risque. Plus qu’une question de génération ici, il s’agit plutôt d’une question d’âge. Dans l’univers de l’assurance ou de l’investissement, c’est bien connu : plus quelqu’un vieillit, plus il développe une aversion au risque. C’est le drame de la société japonaise. C’est celui qui guette l‘Allemagne. Confier les rênes à des jeunes, c’est favoriser l’audace et des opérations que quelqu’un de plus ancien n’aurait peut-être pas tenté. « La France a besoin du culot des jeunes entrepreneurs" avait ainsi déclaré Emmanuel Macron à la remise du Prix national du Jeune entrepreneur.

4. Enfin, cette génération  démontre une volonté de favoriser les actifs , ceux qui créent des richesses et qui investissent par rapport aux inactifs, deux qui consomment  génération des actifs.  Les quarantenaires auront naturellement tendance à favoriser leur génération, et il s’agit justement de celle des actifs. La mesure fiscale dans les cartons le prouve : la hausse de la CSG, la cotisation payée sur les salaires, pensions de retraites et revenus du capital, cherche justement à les favoriser. Au détriment de la génération des retraités, celle qui a vécu sans chômage.  Cette augmentation va toucher tout ceux qui la paient à taux plein, mais sera indolore pour les actifs puisqu’ils verront une baisse des charges sociales sur leur feuille de paie. Sont alors touchés les retraités qui ont une pension honorable. Une façon détournée de forcer la solidarité et de mettre en place la transmission intergénérationnelle que beaucoup de spécialistes réclament depuis des années.

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