Ces contraintes modernes qui servent de remparts aux idéologies extrémistes

Le monde moderne est fragilisé par la montée des idéologies extrémistes de droite comme de gauche. Les partis démocrates de gouvernement paraissent incapables de freiner la montée des populismes et de la démagogie. Pourtant, on s’aperçoit qu’il existe désormais des contraintes auxquelles on n’échappe pas et qui, de ce fait, s’opposent aux dérives extrémistes. 

Les ruptures économiques et sociales, la montée du chômage de masse, l’accroissement des inégalités et la poussée de l’immigration venue de pays désemparés et terrorisés fragilisent toutes les grandes démocraties occidentales. Les contre-pouvoirs traditionnels sont impuissants et les partis démocrates de gouvernement s’avèrent incapables de freiner l’emprise de ces mouvements extrémistes qu’ils soient de gauche ou de droite. Plus grave, ils les utilisent parfois pour se maintenir au pouvoir.

Il existe pourtant des remparts qui s’opposent aux dérives populistes et qui rappellent aux  pouvoirs politiques les  principes de réalité. Ces contraintes, n’ayant pas de légitimité démocratique, sont très souvent débattues, contestés et refoulées.

1. La contrainte des marchés est la première à s’imposer aujourd’hui aux sociétés modernes. L’équilibre des sociétés dépend principalement de leur situation économique et financière. Comme tous les pays sont interdépendants, ils doivent gérer leurs propres intérêts en tenant compte de l’intérêt de leurs partenaires.

Si un pays a besoin de financement, il doit respecter les règles qui régissent les rapports entre les créanciers et les débiteurs. Entre ceux qui prêtent leur argent et ceux qui l’utilisent. Ces rapports sont très complexes mais ils sont principalement fondés sur la confiance réciproque. Un pays qui dépensera plus que ce qu’il gagne devra trouver sur les marchés « de quoi se financer » et pour boucler son financement, il doit apporter des garanties.

Un gouvernement ne peut se permettre de faire et de promettre n’importe quoi à son opinion publique, sinon il est dans l’impossibilité de financer sa promesse. Sa légitimité démocratique ne lui permet pas de demander à d’autres démocraties de payer à sa place. Faute d’avoir compris cela, la Grèce prend le risque d’être mise à l’écart de la communauté internationale, les Grecs se retrouvent dans la misère. La réalité du marché pour les Grecs se résume à des banques fermées et en faillite. Ce qu’ils ne supporteront pas à juste titre.

En général, le marqueur du marché c’est le taux d’intérêt pratiqué sur les emprunts d’Etat. Si le taux remonte, c’est que le système de garantie offert se fissure et que l’emprunteur est en risque croissant. C’est ce qui guette en Europe tous les pays endettés à commencer par la France. La France aujourd’hui surmonte la contrainte des marchés parce qu’elle trouve de l’argent pas cher très facilement en dépit de sa mauvaise santé. La France trouve des conditions avantageuses parce qu’elle possède un patrimoine très riche et parce qu’elle appartient à la zone euro avec une Allemagne dont la présence revient à garantir nos emprunts.

N’empêche que cette contrainte de marché est potentiellement très forte et aucun gouvernement responsable ne peut se permettre de l’oublier.

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2. La mondialisation des échanges, depuis 20 ans, a rendu toutes les économies interdépendantes. La France achète la moitié de son énergie à l’étranger, son gaz et son pétrole. Les Français achètent plus de la moitié des biens qu’ils consomment à l’extérieur. En Allemagne pour les voitures, en Asie pour la plupart des produits manufacturés. Les Français ne pourraient plus se passer de ces importations. Dire que l’on pourrait fermer la frontière aux produits étrangers ou aux investissements est d’une stupidité rare.

L’opinion publique ne le supporterait pas. Il faut donc que le système français les paie d’une façon ou d’une autre. Soit en vendant des biens et des services, produits en France ou sous licence française, soit qu’elle vive à crédit.

La France est devenue champion du monde des produits de luxe grâce aux grandes marques et aux groupes comme LVMH, Hermès, Channel ou le groupe Pinault. Mais il faut trouver d’autres segments où la compétitivité nous permettrait de remplir des carnets de commande. Le luxe paie la facture énergétique, mais les tee-shirt achetés à la Chine sont achetés à crédit.

La mondialisation, la libre circulation des produits, des capitaux et des hommes ne doit pas nous exonérer de mettre en place des règles, des codes et des procédures applicables au commerce mondiale, à une condition que ces règles ne perturbent pas la création de richesse, c’est-à-dire la croissance. C’est tout le risque des mesures protectionnistes que beaucoup sont tentés de prendre par facilité ou démagogie.

Le problème aujourd’hui pour un gouvernement, c’est que son pouvoir s’arrête à ses frontières, alors que pour les entreprises, le marché est nécessairement mondial.

Toute règle qui passe la frontière doit donc être négociée. La mondialisation nous incite à l’organisation mais la mondialisation doit nous inciter aussi à trouver de la compétitivité pour protéger le potentiel industriel et les emplois. La théorie de la spécialisation internationale et des avantages comparés mise en lumière par les économistes classiques de la fin du 18e siècle comme Adam Smith et Ricardo notamment, et reprise par Marx dans son histoire du capitalisme industriel, n’a jamais été autant d’actualité.

3. Le progrès technologique qui a, de tout temps, été le levier de la croissance a souvent été combattu par les opinions publiques parce que le progrès menace en permanence les rentes de situations et les corporatismes. Il ouvre la porte à des innovations dont on ne soupçonne pas immédiatement les bénéfices. Cette offre nouvelle n’est possible que parce que des chercheurs, des entrepreneurs et des investisseurs ont pris le risque d’innover et d’investir dès que l’innovation rencontre le marché et révèle un besoin.

La contrainte de marché fait sauter la contrainte politique. La machine à vapeur et l’automobile ont provoqué la révolte des canuts à Lyon et celle des cochers à Paris. Aujourd’hui, l’application Uber met les taxis en colère, mais à terme, n’empêchera pas le client de pratiquer en toute liberté ce qui lui facilite la vie au moindre coût.

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Le progrès technologique et l’innovation ont besoin de conditions particulières pour se développer : de la liberté, des capitaux et une fiscalité qui ne soit pas confiscatoire. Les jeunes pousses de la technologie ont aussi besoin qu’on les débarrasse des vieux arbres. Le progrès technologique nécessite aussi des destructions créatrices pour reprendre la thèse de Schumpeter.

Compte tenu des réactions de l’opinion publique, les gouvernements démocratiques ne sont pas toujours très courageux avec l’innovation. En France par exemple, le législateur est très contradictoire. D’un coté, il a mis en place un crédit impôt-recherche qui est un outil fiscal formidablement efficace pour favoriser la recherche, mais la même classe politique a fait inscrire dans la constitution le principe de précaution qui interdit pratiquement toutes les expérimentations innovantes .

La France va abriter la plus belle collection de laboratoire de recherche dans tous les domaines, mais elle voit aussi partir à l’étranger les mêmes chercheurs pour développer le produit de leur recherche. Quand la situation deviendra intenable, la classe politique se résoudra à faire sauter le principe de précaution.

4. L’économie de marché. Depuis plus de 25 ans, depuis la chute du mur de Berlin, le système de l’économie de marché s’est imposé dans le monde entier comme le système le plus efficace pour produire de la richesse. Encore faut-il qu’il soit organisé et accepté. Encore faut-il que les Etats  abandonnent des activités qui seraient conduites beaucoup plus efficacement en situation de concurrence.

La recherche de l’équilibre entre ce qui relève de l’Etat et ce qui relève du marché est extrêmement difficile à trouver puis à gérer. Et pourtant, aucun pays n’échappe à cette contrainte sauf à prendre le risque de perdre son efficacité au détriment de son opinion publique.

Là encore, nos vieilles démocraties sont prises au piège de leurs contradictions. Les classes politiques protègent les appareils d’Etat ou leurs administrations jusqu’à la sclérose. Et plus leurs appareils administratifs sont lourds et pléthoriques, plus leurs fonctionnaires sont nombreux à peser sur le marché politique pour protéger leurs intérêts. En France, 54 % du corps électoral vit grâce à des revenus de redistributions. Soit parce qu’ils sont rentiers, soit parce qu’ils sont fonctionnaires, soit parce qu’ils perçoivent une prestations sociale.  Leur réaction d’électeur est donc de voter en priorité pour le parti dont ils pensent qu’il protègera le mieux, à court terme leurs intérêts, quitte à contribuer à appauvrir le potentiel de production comme c’est le cas depuis quelques années.

L’économie de marché est l’outil principal pour créer de la richesse mais l’économie de marché offre un faisceau de contraintes parfois difficiles à assumer par le pouvoir politique.