Conférence de presse de François Hollande : Économiquement ça passe, politiquement ça casse

Sur le diagnostic de la crise et sur le programme économique qu’il faut mettre en œuvre pour en sortir, sur les réformes nécessaires de compétitivité, de réduction des dépenses publiques ou de relance de la solidarité européenne, les milieux d’affaires, économistes et analystes ne trouveront rien à redire.

Certains parleront d’un virage ou d’un tournant, d’autres, d’une accélération du mouvement, la querelle sémantique n’a pas d’intérêt. Ce qui est certain, c’est que la position du Président par rapport à la situation économique est beaucoup plus claire et, surtout, beaucoup mieux assumée et exprimée qu’auparavant.

Sur le diagnostic, « la crise a sans doute été sous-estimée, dit-il, y compris par nous-mêmes. On a cru tout régler depuis 15 ans par une fuite en avant, en superposant de la dette et du déficit ». François Hollande n’a pas délivré de scoops mais son explication de la crise était, autrefois, plus manichéenne. Il y avait les bons, de gauche, et les mauvais : de droite. Force est de reconnaitre qu’il n’y a plus de bouc-émissaires, de coupables faciles et de responsables politiques. L’explication aujourd’hui parait plus responsable.

Sur le programme de redressement, le Président s’appuie sur une équation à priori cohérente.

Il reconnait, enfin, que les entreprises sont les seules organisations à pouvoir créer de la richesse et, par conséquent, des emplois durables. Elles doivent donc être compétitives. Pour que ça marche, il faut que les marges de la compétitivité soient financées par des économies de dépenses publiques. La France appartient à l’Europe, elle doit y rester parce que c’est son intérêt. Le président de la République prend l’initiative de renforcer l’alliance franco-allemande : coordination politique, sociale et budgétaire. C’est le seul moyen d’obtenir un assouplissement de la politique monétaire.

Tout cela est extrêmement cohérent et différent, dans l’expression, de tout ce que l’on avait entendu jusqu’à maintenant. Les chefs d’entreprise n’étaient pas en odeur de sainteté, ils étaient plutôt dans le collimateur du fisc. Jusqu’à maintenant, l’ajustement budgétaire se faisait uniquement par l’impôt, on commence à parler fortement de baisser les dépenses publiques de l’État et des collectivités locales. Marqueur de changement, les mots qui étaient tabous ne le sont plus. L’économie d’offre, celle qui favorise les entreprises, doit succéder à l’économie de la demande. Le président de la République a donc tué Keynes et réveillé Schumpeter. C’est assez nouveau au niveau du symbole.

Dans la tradition socialiste française, les gens de gauche devaient célébrer l’économie de la demande et vénérer Keynes. Ceux qui avaient la faiblesse de penser que la croissance dépendait de l’innovation et du chef d’entreprise, en lisant Schumpeter, étaient immédiatement accusés d’être de droite. Ce qui, dans la société française, est considéré comme peu glorieux, comme le fait d’assumer, haut et fort, son appartenance au courant social-démocrate. C’est en tout cas la première fois depuis 18 mois qu’il le proclame.

Pour toutes ces raisons, le programme de redressement économique tient la route. Seulement voilà, encore faut-il qu’il soit réalisé et que le Président puisse l’appliquer. Politiquement, il risque fort d’aller dans le mur et ce, pour deux raisons :

La première raison, c’est que son programme n’est pas détaillé. Il est clair dans sa structure, il est très flou dans ses détails. Tout reste à faire. La deuxième raison, c’est que le président de la République ne peut pas appliquer de telles réformes avec la majorité qu’il a. Il peut, même difficilement, le faire avec le gouvernement actuel.

La majorité qu’il a, se compose de familles très à gauche : le Front de Gauche, le Parti Communiste, les écologistes et même une grande partie du PS. Cette majorité a été élue sur une idéologie de transformation de la société française.

Elle ne peut pas accompagner une politique destinée à protéger le système d’économie de marché, la mondialisation, l’équilibre de la zone euro et la compétitivité. D’autant que la clientèle du PS se compose d’abord de fonctionnaires très attachés par intérêt corporatiste et par idéologie à l’État, à son rôle, à son pouvoir. Très attachée au service public, quasiment sanctuarisé, très attaché au modèle social.

Le gouvernement, dont le centre de gravité est très à gauche peut difficilement assumer ouvertement une mutation sociale-libérale. Ne parlons pas des partenaires sociaux. Les politologues expliquent parfois qu’en démocratie, on peut changer de politique à condition de changer de majorité ou de gouvernement. Créer un choc et sanctionner une équipe qui a vieilli pour la remplacer par du sang neuf. Valery Giscard d’Estaing avait été contraint de changer de politique mais il avait dans la foulée changé de Premier ministre avec Raymond Barre. Jacques Chirac avait lui été acculé à une dissolution puis une cohabitation compliquée.

Le cas le plus spectaculaire, est celui de François Mitterrand.

Poussé à la presque faillite, il changera à 180° sa politique économique en 1983. Les ministres communistes quitteront le gouvernement mais Pierre Mauroy restera aux commandes de Matignon. Cherchez l’erreur. La particularité de cet évènement est très simple et assez peu connu. Ce n’est pas François Mitterrand qui demanda le changement de politique, c’est Pierre Mauroy avec Jacques Delors et Pierre Bérégovoy notamment qui réussiront à convaincre François Mitterrand d’accepter la rupture avec une conception socialiste pure et dure et de l’assumer. La peur du FMI pour Pierre Mauroy a été plus forte que sa volonté de modernisation.

François Hollande est très certainement plus social-démocrate dans son ADN que l’était Pierre Mauroy. François Hollande est un enfant de Jacques Delors. Il n’a donc pas eu de mal à s’adapter aux contraintes de la réalité. Il sait très bien que sans changement, les marchés et les agences de notation conduiraient tout droit à l’humiliation.

Sauf qu’aujourd’hui, sa crédibilité est épuisée. Il n’est plus audible par l’opinion et il aura du mal à convaincre ses partisans de prendre le chemin qu’il leur propose. Économiquement, il propose de faire ce qu’il aurait fallu faire depuis plus d’un an. Politiquement, il va droit dans le mur.