La nouvelle philanthropie des entreprises.
Pour pallier aux carences de l’Etat, les entreprises privées se découvrent la responsabilité de donner masques et produire du gel hydro alcoolique

Les entreprises sont bien obligées de répondre à la demande du moment : du matériel médical. Ce qui donne du gel sanitaire estampillé LVMH ou des masques fabriqués par les grands noms du textile. Solidarité bien orientée ou effort de guerre ?

La situation sanitaire a moins besoin de polémiques que d’initiatives de toutes origines, privées ou publiques. L’argent servira plus tard pour relever l’économie, mais dans l’immédiat de la guerre contre le coronavirus, mieux vaut fournir des armes pour aller au front, des masques de protection, du savon ou du gel hydroalcoolique. La demande a explosé alors que l’offre de production, dont une bonne partie se trouve en Chine, était à l’arrêt ou saturée par des commandes venant d’autres pays.

Le moment n’est pas venu d’engager des procès pour savoir qui a failli dans cette histoire. Le moment est de trouver des solutions et vite. C’est bien ce qu’ont compris un grand nombre d’entreprises qui ont reconverti certaines de leur production et pris des initiatives afin de réduire les carences de l’Etat.

Parce que c’est l’Etat qui est évidemment responsable de tout en France. L’Etat, qui a réduit ses stocks de réserves stratégiques, qui a mal anticipé.

Comme toujours , c’est l’Etat qui est, en temps de crises, l’interlocuteur en premier ressort des citoyens, c’est-à-dire qu’il est immédiatement impliqué et doit être responsable de tous les aspects de la crise : de la décision du confinement à sa mise en application avec des règles claires (n’a-t-on pas demandé à Emmanuel Macron de préciser ce qu’il entendait par « activité physique à proximité du domicile » ?) et mise en place de sanctions en cas de non-respect la prise en charge médicale de l’épidémie et la protection des personnels qui travaillent. S’en suit alors le constat du manque d’efficacité de l’Etat. L’Etat est là pour sécuriser les citoyens mais la réquisition des masques par décret n’aurait pas suffi puisqu’il n’y en avait pas. Le masque FFP2, celui destiné au personnel de santé, est devenu la denrée rare

Il s’est donc passé un évènement très intéressant dans la mesure où les entreprises privées ont pris le relais sans qu’on le leur demande. LVMH, le premier groupe de luxe mondial explique que « grâce à l’efficacité de son réseau international, l’entreprise a trouvé « un fournisseur industriel chinois capable de livrer dix millions de masques en France dans les prochains jours ».

Un réseau donc que l’Etat français n’avait pas réussi à mettre en place. Et une commande que le géant du luxe va renouveler pendant 4 semaines et qui lui coutera chaque fois 5 millions d’euros.

Mais par ailleurs, chaque entreprise qui disposait de stocks pour sa propre activité a été amenée à faire don d’une grande partie de ses réserves de masques au personnel soignant, la grande majorité des entreprises jouent désormais le jeu. Ça va des grandes entreprises agricoles aux groupes agroalimentaires en passant par les entreprises de bâtiment qui ont pour la plupart arrêter toute activité. Sans activité, pas besoin de masques.

 

Il en va de même pour le gel hydroalcoolique, somme toute assez simple à produire, mélange d’éthanol (alcool) et de peroxyde (eau oxygénée). Beaucoup d’entreprises industrielles ont alors modifié leurs lignes de production traditionnelles pour en produire et l’offrir aux soignants : L’Oréal, L’Occitane, le sucrier Cristal mais aussi Danone ou encore LVMH, pros producteurs de parfum et beaucoup d’autres…

Mais ce qui est intéressant c’est qu’une multitude d’autres initiatives apparaissent.

Doctolib, la startup médicale de réservations de rendez-vous, a permis à tous les médecins de France de s’équiper gratuitement en matériel de téléconsultation et a mis sa plateforme gratuitement à disposition des médecins. Uber, Blablacar essaient de sécuriser leurs clients et Airbnb ouvre ses portes au personnel soignant en panne d’hébergement. Dans l’est de la France, des chaines d’hôtels se sont mises à la disposition de médecins ou d’établissement hospitaliers pour accueillir des personnes fragiles.

Quant aux entreprises de divertissement, dont l’activité est fortement réduite pour le moment, beaucoup ont décidé d’offrir, gratuitement, leurs contenus pendant la période de confinement. C’est le cas de Canal Plus qui passe ses programmes en clair ou de l’Opéra de Paris, en diffusant ses spectacles enregistrés sur son site internet. Tout comme la plupart des grands opéras du monde.

Alors ne soyons pas naïfs. Ces initiatives ne sont pas toutes philanthropiques. Elles servent, pour certains, à sortir de l’anonymat. C’est le cas de beaucoup de startups ou de TPE. A d’autres, elles leur permettent de redorer leur image. Mais dans le cas des très grandes entreprises, il s’agit de prendre en compte la nécessité d’assumer leur responsabilité sociétale.

Beaucoup d’entre elles ont déjà prix des accords de responsabilité sociale et environnementale. La prise en compte des conditions sanitaires et de santé publique s’inscrit dans le prolongement de la RSE.

A quoi bon produire de la richesse, à quoi bon se fixer comme objectif d’optimiser ses résultats (ce qui est le devoir de l’entreprise) si les conditions de fonctionnement du marché ne sont pas réunies. Si les conditions de santé ne sont pas garanties.

Alors, il faudra bien autre chose que du gel hydro alcoolique et des masques pour restaurer une activité économique normale... mais dans la mesure où les Etats démocratiques ont du mal à protéger l’environnement et l’ordre, il faudra bien que les acteurs du système économique y contribuent. Alors certains expliqueront qu’il leur faut payer des impôts, mais ce qui se passe aujourd’hui prouve que ce dont on a besoin va au-delà des moyens financiers. On a besoin d’expertises, d’intelligence, d’organisation et de management.  Les entreprises peuvent apporter ces expertises, ces modes d’organisation, l’efficacité et la performance.

Vouloir plus d’Etat pour résoudre cette crise, c’est qu’on le veuille ou non, en appeler à des formes de dictature à la chinoise ou de surveillance individuelle comme en Corée.

Vouloir protéger les valeurs de la démocratie, c’est en appeler aux entreprises pour remplir les fonctions que l‘Etat est incapable d’assumer.