Cour des comptes : Pierre Moscovici s’invite dans la campagne présidentielle mais au profit de qui ?

En présentant son rapport annuel, Pierre Moscovici s’invite dans la campagne présidentielle et livre un programme de politique budgétaire sans surprises, sauf qu’il ne dit pas à qui il destine son diagnostic et ses recommandations.

« Si on ne fait rien, le bateau va couler, ça va donc être au prochain capitaine de redresser la barre ». La phrase n’est pas de Pierre Moscovici, il est trop policé. Mais le président de la Cour des comptes n’a pas dérogé à la règle que s’impose cette institution, qui ne peut pas prendre parti mais qui peut juger de la politique conduite et préconiser un programme.

De cette façon, chacun est libre d’imaginer quelle gouvernance est coupable et qui est sera le plus à même de redresser la barre du bateau.  C’est du grand art.  Trois remarques qui tuent :

D’abord, les magistrats de la Cour des comptes fustigent le gouvernement, et notamment Bercy, de laisser passer une perspective de déficit des finances publiques de 5%, soit très loin de l’objectif maastrichtien, en gros 2 points de plus qu’avant la crise pandémique.  C’est-à-dire, hors dépenses exceptionnelles du « quoi qu’il en coute ». Hors crise.  Ce que la Cour des comptes ne digère pas, c‘est que le gouvernement a engagé des dépenses pérennes qui se montent à 10 milliards par an dans le cadre du Ségur de la santé. Et par ailleurs, la Cour rappelle que l’Etat s’est privé de recettes fiscales pour un montant de 21 milliards d’euros. Entre les recettes qui sont abandonnées et les dépenses courantes qui continuent de grimper, le trou se creuse et fait de la France un des 4 plus mauvais élèves de la classe européenne. Le niveau de dépenses publiques courantes dépassera donc les 55% du PIB. Petit coup de chapeau au passage aux Allemands, aux Pays-Bas et à l’Autriche qui, eux, ne sont pas des cancres

Ensuite, Pierre Moscovici reconnaît que l’activité est bonne avec une croissance forte. Donc le quoi qu’il en coute a été payant. Il prévient donc qu’il faut prendre la remarque précédente avec prudence, et là c’est le coup de pied de l’âne aux hommes de Bercy dirigés par Bruno Le Maire quand il fait dire dans le rapport que Bercy s’est beaucoup trompé dans ses prévisions puisque pour l’année dernière, 2021, Bercy est passé d’une prévision de 8,2% à 7% de croissance en quelques semaines. Sous-entendu, la qualité de prévisions n’est pas au top. Et tout le monde en pâtit.

Enfin et c’est la cerise sur le gâteau, Pierre Moscovici prévient que l’équipe actuelle au pouvoir n’a prévu aucune mesure de redressement et pour éviter le mur de la dette, il faudra sortir une politique de rigueur très sévère. Dès cette année. Ce qui veut dire que les promesses électorales n'engageront que ceux qui les entendent (comme d’habitude, diront certains mais plus que d’habitude, parce que pour revenir dans les clous supportables, il faudra maintenir cette austérité pendant au moins 5 ans).

Alors ce qui est intéressant, c’est que la présentation technocratique de Pierre Moscovici cache une composante politique qui n’échappera pas aux acteurs de la campagne présidentielle.

1er point, les chiffres disent clairement qu’Emmanuel Macron s’est planté. Sans remettre en cause la gestion de la crise pandémique et prévenir la crise économique, la Cour des comptes explique que l’endettement exceptionnel du quoi qu’il en coute (la dette covid) pourrait être amortie grâce à la forte croissance. C’était d’ailleurs dès 2020 le raisonnement de Jean Tirole, prix Nobel, c’était aussi l’avis d’Olivier Blanchard l’ex-chef économiste du FMI, mais plus curieusement et très récemment, c’était aussi l’analyse de Paul Krugman le prix Nobel américain qui reconnaissait que la France avait bien joué alors qu’il n’a jamais autrefois ménagé ses critiques. Bref, la politique Macron tenait la route au moment de la crise, elle était sans trop de conséquences sauf qu‘il aurait fallu parallèlement ne pas augmenter les dépenses courantes et même engager la décrue de ces dépenses de fonctionnement.

C’est là, si on lit bien le rapport de la Cour des comptes, que Macron a fauté. Il pouvait panser les blessures de la crise, mais il ne pouvait pas, comme il a fait, acheter la paix sociale et la payer à crédit.

2e point : A cause de cette erreur il va donc falloir mettre en place une politique d’austérité ou de super rigueur, non pas pour respecter Maastricht, mais pour ne pas braquer les marchés. En terme politique, ça veut dire que les candidats à la présidentielle qui ont ouvert en grand le guichet des promesses ne pourront pas les honorer. Donc quel que soit le candidat qui gagnera l’Élysée, il va prendre 5 années de galères financières s’il veut éviter la tutelle du FMI ou alors il va falloir qu’il sache faire des miracles.

3e point : il faudra sans doute attendre la fin du prochain quinquennat pour apercevoir une éclaircie et ce qui est intéressant, c’est qu’à la fin du prochain quinquennat, la classe politique peut s’être recomposée. La droite y verra plus clair, mais la gauche aussi. On ne peut pas imaginer que le marché politique reste aussi émietté avec un seul courant macroniste pour tenir le pays. Il y aura forcément une droite qui ne peut être que plus unie qu’aujourd’hui et une gauche qui va forcément se réveiller, notamment dans sa composante sociale-démocrate.

Ajoutons que Bercy est assez brocardé par la Cour des comptes. Mais ça n’est pas un scoop. Bruno Le Maire et Pierre Moscovici ne peuvent pas s’aimer. Au-delà des sentiments ils n’ont même pas intérêt, mais Pierre Moscovici affiche aussi clairement sa stupeur face au débat présidentiel qui ne donne aucune place à la réduction des déficits