Crise = opportunités. Ces chefs d’entreprise qui veulent sortir du déconfinement et vite.

Pour beaucoup de chefs d’entreprises, leur principale responsabilité est de saisir toutes les opportunités de changement. Seul moyen d’éviter la catastrophe économique dont les effets seraient sans doute plus lourds que la crise sanitaire.

La majorité des chefs d’entreprise se serait bien évidemment passé d’une telle catastrophe, mais les mêmes sont décidés à se défendre et à rebondir. Ils sont nombreux et on ne les entend guère. Dommage.

On entend ceux qui se plaignent et pleurent et ils ont sans doute des vraies raisons. Mais quelques-uns versent des larmes de crocodile et préparent leur dépôt de bilan. Certains pour s’affranchir des charges à payer et pouvoir rebondir après en repartant de zéro. D’autres qui saisissent l’occasion de tirer un trait sur une gestion passée qui de toute façon était périlleuse. Cette crise gravissime venue d’ailleurs révèle l'existence d’entreprises zombie, qui se placent soit sous la protection de l‘Etat pour en profiter, soit pour mettre la clef sous la porte. Dans les deux cas, c’est une aubaine.

On entend aussi les organisations patronales, le Medef et tous les responsables d’entreprise qui font leur job et leur job en l’occurrence est essentiellement de demander à l’Etat de prendre ses responsabilités.

L‘Etat a évidemment la responsabilité de maintenir l’ordre public. Et ça passe en l’occurrence par la protection sanitaire et le soutien au fonctionnement de l’écosystème. Parce que si la protection de la santé publique entraine l’effondrement de l’appareil économique, les dégâts liés à la crise économique risquent d’être plus graves encore. Pendant le confinement, on a tous lu et relu La Peste d’Albert Camus, mais au moment du déconfinement, il faudra reprendre les Raisins de la colère de John Steinbeck publié en 1939 et qui raconte le désastre social provoqué par la crise si mal gérée de 1929.

Le patronat a donc tendance aujourd‘hui à surtout compter les milliards qui vont sortir de Bercy pour financer le chômage partiel, les garanties de crédit aux entreprises, les annulations ou les reports de charges, sans parler des dotations en capital ou les prêts aux grandes entreprises comme Air France et Renault. Total, au minimum 120 milliards d‘euros. Pour essayer de colmater un trou de presque 10% dans le PIB de l’année.

Sur cet aspect du dossier, le président de la République et son ministre de l’économie ont joué le jeu et leurs mains n’ont pas tremblé.

Sauf qu’un tel plan de soutien est porteur d’une obligation de résultats sinon ce sera un désastre économique et social. Un désastre financier .

Il faut donc que ça marche et pour que ça marche, les chefs d’entreprises intelligents savent aussi que ça va surtout dépendre d’eux mêmes.

Ou ils ne font que se prendre les perfusions de l‘Etat et tout le monde explosera en vol pour cause de tsunami de dettes.

Ou alors ils comprennent que leur vie d’après sera différente de leur vie d’avant. Et la grande majorité des chefs d’entreprise n‘ont pas attendu les consignes de l’Etat ou de leur organisation patronale pour commencer à tirer les leçons de la crise.

Sur la seule question des masques par exemple, en plein psychodrame politique, la plupart des entreprises se débrouillent toutes seules. Sur l’organisation de leur travail, elles vont très vite modifier leur procédure et leur protocole de fonctionnement. La période de confinement aura été un formidable champ d’expérience pour le télétravail. Et si demain, il faut continuer d’appliquer les mesures barrières et la distanciation sociale, elles sauront le faire. 

Elles sont en réunion de crise actuellement, presque jour et nuit pour inventer des conditions de travail qui assurent la sécurité de leurs salariés. Elles n’ont pas besoin de l’Etat, ou de leurs syndicats. Elles font. Elles agissent, pendant que d’autres parlent. Elles auront simplement besoin des services préfectoraux pour homologuer leurs innovations. C’est d’ailleurs là, dans les deux semaines qui viennent, qu’on verra si l'administration française est aussi véloce que les chefs d’entreprises pour apporter les sécurités juridiques dont ils ont besoin. On craint le pire.

Quant aux grandes stratégies industrielles et commerciales, tous les chefs d’entreprises savent qu‘ils vont devoir en changer.

Mais attention ! Personne ne croit sérieusement que le Covid 19 nous prépare la fin du monde, ni même la fin de la mondialisation ou du système libéral. Le monde en a vu d’autre. La mondialisation n’est pas une construction, mais un fait qui s’est imposé et dont plus d’un milliard d’être humains ont profité en sortant de la plus extrême des pauvretés en moins de 10 ans. Donc un système qui a produit autant de richesses, pour autant de monde ne sera pas abandonné. Quoi qu’en disent les hommes politiques. Alors le commerce international va très surement s’aménager un peu, certaines industries vont se relocaliser pour des raisons de sécurité d’approvisionnement, mais on ne renversera pas la table du Monopoly industriel.

Ça n’est pas la mondialisation qui a engendré la spécialisation internationale du travail, mais l’inverse. C’est parce que les conditions de travail et les compétences sont différentes d’un pays à l’autre que chacun s’est spécialisé à l’avantage de tout le monde. 

Donc les chefs d’entreprises travaillent actuellement à profiter de cette crise pour engager des réformes structurelles de fond quant à leurs lignes de produits et à leurs commercialisations. Et là encore, pas besoin des injonctions de l‘Etat. Moins il y aura d’Etat, mieux ce sera.

Trois pistes de changement sont actuellement privilégiées. Trois pistes, trois chantiers.

 

Le premier chantier, le plus urgent consiste à évaluer l’impact des effets de la crise sur leur modèle économique.  L’ensemble de la société va être confronté à ce problème. Un seul exemple, si les mesures de distanciation sociales s’imposent (et elles vont s’imposer quoi qu’il en coute), plus de la moitié des secteurs de la restauration, de l’évènementiel, du spectacle, du transport aérien et public sont appelés à disparaître très rapidement. Les restaurants vont devoir diviser le nombre de couverts par deux. Les avions, les trains, les bus doivent diviser le nombre de passagers par deux. Idem pour toutes les salles de spectacle, les théâtres, cinémas et autres zéniths... Ajoutons à cela que les grands salons professionnels, les grands évènements sportifs, et même les grands magasins ne pourront jamais fonctionner. Ces entreprises n’ont pas la recette miracle pour faire face durablement à une baisse de leur chiffre d’affaires de moitié alors que leurs charges augmenteront pour intégrer les couts de la sécurité. Bref, les modèles ne tiennent pas.

Il faut donc en changer, et c’est ce à quoi s’emploient tous les chefs d’entreprise. Les groupes hôteliers comme Accor ou Pierre et vacances qui sont sinistrés, ont déjà esquissé des solutions avec des nouveaux produits ou services.

Quand on regarde le terrain, on s’aperçoit que le système appliqué à la stratégie donne un incroyable talent, du moins en France.

 

Le deuxième chantier, c’est celui de la productivité. Quand des organisations patronales relayées par des responsables politiques sans grande imagination viennent dire qu’il faudra travailler plus et sans doute gagner moins, que les 35 heures sont mortes et enterrées, on peut logiquement se demander si tous ces donneurs de leçon ne sont pas suicidaires.

Il faudra évidemment travailler plus, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet va être d’accroitre la productivité du travail qui n’a pas cessé de baisser depuis dix ans. Et pour accroitre la productivité, il faut forcément accroitre dans des proportions arrogantes la digitalisation de toutes les taches de productions de valeur.  Le Covid 19 est très surement l’agent de propagation du digital. Il faut relire Fernand Braudel (même s’il n’est plus à la mode) mais la peste noire nous avait amené la Renaissance et le siècle des Lumières, les épidémies de cholera ont boosté la révolution industrielle au 19ème siècle, la grippe espagnole, la variole et les vaccins ont engendré le succès de l’électricité au 20e... La première pandémie du 21e siècle nous aura été envoyée par le Covid 19 et va installer le digital comme catalyseur de productivité. Les systèmes numériques vont apporter de la productivité dans tous les secteurs producteurs de richesses et dans toutes les activités humaines. Distribution, production, logistique etc...

Les gains de productivité et rien d’autres sont de nature à restaurer des modèles économiques porteurs d’améliorations pour le plus grand nombre.

 

Le troisième chantier est celui qui va nourrir le reste en compétences et en expertise, c’est celui de la formation et de l’innovation. La formation n’a jamais été aussi nécessaire pour le plus grand nombre comme pour les élites qui doivent se remettre en cause. La gestion de l‘épidémie est quand même un échec. Pour le plus grand nombre parce que si le phénomène des fake news se propage aussi vite dans l'opinion publique, c’est parce que cette opinion publique est angoissée et c’est parce qu’elle ne comprend pas ce qui se passe et qu‘en plus, elle n’a plus confiance en ceux qui sont chargés de dire la vérité des faits et des chiffres. La cause profonde réside dans le défaut de formation. L’Education nationale est évidemment coupable, mais les chefs politiques et syndicaux le sont tout autant puisqu’ils ne pratiquent aucune pédagogie. Ils affirment et caressent leurs électeurs dans le sens qui convient pour qu’ils puissent rester à leur fauteuil. 

Du niveau de formation dépend la richesse des innovations. Si le XXIème siècle est le siècle de la digitalisation, nous allons avoir besoins d‘innovations.

L’invention de la machine à vapeur au début du 19e siècle, écrit Braudel, a entrainé une multitude d’innovations pour accroit la productivité dans la production et la mobilité.

La découverte de l’électricité, un siècle plus tard, a transformé tous les modèles économiques. L’invention digitale, à la fin du 20e siècle (et surtout le mariage entre le computer et l’internet) est en train de révolutionner l’organisation de la planète. Le Covid 19 va accélérer le besoin d’innovations numériques dans tous les domaines 

 

Ce qui est passionnant dans ce qui se passe, c’est d’imaginer ce que peut faire la sphère publique dans la gestion de la crise et surtout dans l’accompagnement du changement ultérieur. Jusqu’à maintenant, la sphère publique et particulièrement l’Etat sont apparus comme les réassureurs en dernier ressort. Mais, sans polémiquer, on ne peut pas dire que la sphère d’Etat ait réussi à assumer son rôle. Ce qui est inquiétant c’est qu’une grande partie des responsables politiques reproche à l’Etat son manque de moyens et d’initiatives. Une grande partie des responsables politiques réclame encore plus de protection nationale et d’indépendance. Bref le coupable, c’est le systeme libéral (ultra libéral même) et l’Europe.

Ce type d’explication est pathétique. L’organisation du système n’a jamais été si peu libérale qu’aujourd hui, l’Etat est déjà partout, omniprésent et on voudrait encore renforcer ses moyens alors qu’il a échoué. Par ailleurs, l’Europe, pour la première fois depuis longtemps a joué son rôle en ouvrant les caisses de la solidarité comme jamais depuis la création de la zone Euro tout en laissant aux Etats le soin de gérer localement et près du terrain, les conséquences de l’épidémie. Y compris l‘Allemagne, à qui on reproche encore de faire cavalier seul alors qu’elle paie plus que sa cote part de la facture parce qu’elle a enfin compris que l’effondrement de l’Europe conduirait tous les pays membres au fiasco.

Il ne faut donc pas plus d’Etat mais mieux d’Etat. Comme il ne faut pas moins d’Europe mais plus d’Europe.

Qui dit cela ? Les seules voix qui portent ces convictions sont celles des chefs d’entreprises. Qui les entendent ? A coup sûr leurs salariés qui sont inquiets pour l’emploi, à coup sûr les consommateurs qui ne boudent pas, à coup sûr les actionnaires qui jouent leur épargne.

Ce qui est curieux en Europe et surtout en France, c’est que les hommes politiques n‘ont pas compris que les salariés, les consommateurs et actionnaires qui en général « aiment leur boite » comme le dit souvent la présidente d’Ethic, sont aussi des électeurs.