Dix grands patrons qui plaident pour une intégration intelligente des réfugiés préfigurent la volonté des chefs d’entreprise d’une politique d’immigration choisie

Dix des plus grands patrons français, qui plaident pour une autre politique d’intégration, font écho à la grogne de la majorité des chefs d’entreprises qui réclament, eux, une immigration régulée et choisie. Un peu comme au Royaume-Uni post-Brexit ou au Canada.

A l’exemple de ce qui s’était passé au Royaume-Uni au moment du Brexit, l’opinion publique s’est emparée de cette question de l’immigration, qui va forcément s’imposer comme  le débat prioritaire pour la prochaine élection présidentielle. Les candidats n’échapperont pas à la nécessité de préparer un changement notoire de la politique d’immigration en France, qui engendre aujourd’hui un niveau inédit d’incompréhension, d’inquiétude, de désordre dans la société et de freins au développement et à la croissance économique.

Lorsque la semaine dernière, dix des patrons des plus grandes entreprises françaises, sous le nom de « Refugees Are Talents », en sont venus à lancer un appel public en faveur d’une intégration raisonnée et intelligente des réfugiés en entreprise, ils n’ont pas déclenché les foudres de la classe politique, généralement très réservée dès que l’on touche à la politique migratoire. Y compris à la droite de la droite, le sujet est tellement explosif qu’on reste prudent. Encore que certaines franges de la population plaident pour une suppression totale de l’immigration.

Ces dix grands patrons appartiennent à divers secteurs clefs, créateurs d’emplois et acteurs importants du système économique français. Dans le groupe de signataires de cet appel, on trouve les patrons de Accor (1er groupe hôtelier en Europe), Adecco (leader du marché de l’intérim en Europe), Barilla, BNP Paribas, Ikea, Ipsos, Keolis, L'Oréal, Michelin, Sodexo…. On n’a pas la moitié du CAC 40 mais on n’est pas loin.

Ce collectif de protestataires considère que les réfugiés étrangers sont souvent des talents pour les entreprises, ou pourraient l’être, si on savait les accueillir et les intégrer. Chaque année, la France accueille 50 000 réfugiés qui sont autant de vrais talents, ils ont des compétences et des expertises, ils sont experts, ingénieurs, médecins, techniciens, développeurs en informatique... autant de compétences dont les entreprises auraient besoin. Mais le problème est que la France reçoit chaque année près de 100 000 demandeurs d’asile. Ils sont à la recherche d’un statut particulier, qui est reconnu en application de la convention de Genève de 1951 pour des hommes et des femmes qui sont menacés dans leur propre pays. Mais beaucoup sont tout simplement des réfugiés économiques. Ces réfugiés viennent d’Afghanistan, du Bangladesh, du Pakistan, de la Guinée, de la Turquie ou de la Côte d’Ivoire.

Cet appel des grands patrons a été évidemment entendu mais n’a pas, ce qui est nouveau, provoqué de manifestations hostiles.

Il faut dire qu‘il tombe à un moment où les opinions publiques sont à peu près convaincues que la situation actuelle de la politique migratoire ne sera plus supportable et qu’elle engendre même une situation dangereuse ; au point de réclamer de plus en plus fortement une fermeture des frontières nationales si Schengen n’est pas capable d’empêcher l’arrivée de migrants clandestins.

L’histoire de la politique migratoire colle à l’évolution de l’économie mondiale. Jusque dans les années 1970, les pays industrialisés ont pratiqué une immigration de travailleurs venus pour l’essentiel des pays du Maghreb : Maroc, Algérie et Tunisie. En majorité des hommes, ils sont arrivés seuls, mais par charters entiers pour travailler dans les usines automobiles en France comme en Allemagne.

A partir de 1974, tout change. La crise économique liée au premier choc pétrolier conduit le gouvernement Chirac à suspendre l’immigration vers la France et donc à fermer les frontières. Une véritable politique anti-immigration apparaît mais s’avère très difficile à mettre en place. Les besoins de l’économie en emplois ont beaucoup diminué à cause de la crise et des délocalisations industrielles vers les pays émergents, la Turquie et l’Asie du Sud-Est dont la Chine.

Les besoins ont diminué mais les migrants ont continué d’affluer. Les uns profitant du regroupement familial, les autres arrivant de façon clandestine à la recherche d’un statut.

L’augmentation sans précédent des flux migratoires en Europe, constatée à partir de 2014, et les drames humains à répétition qui ont entrainé des  réactions politiques fortes, ont conduit à un rejet de l’opinion qui voyait son mode de vie et ses valeurs mises à mal par une cohabitation difficile.

Depuis quelques années, c’est près de 300 000 clandestins qui arrivent en Europe et qui s’orientent en général vers le pays de l’Union qui leur semblent les plus laxistes, les plus indulgents, les plus accueillants sauf que ces pays, dont la France, n’ont pas les moyens de les intégrer correctement.

D’abord, parce que les systèmes économiques sont sous-industrialisés et que la majorité de ces migrants clandestins n’ont ni formation, ni expertise. Ils ne parlent pas la langue du pays d’accueil et ils se replient sur leurs groupes d’origine autour de leur culture et de leur religion. 

Sans statut, sans formation, sans expertise aucune, la grande majorité des chefs d’entreprise ne les embauche pas. Alors que, et c’est un paradoxe, la sortie de la crise du Covid a révélé un nombre d’emplois non pourvus (environ 300 000). Et beaucoup d’entreprises ont du mal aujourd’hui à retrouver une activité normale faute de salariés. Dans la restauration, dans le bâtiment et la construction, dans l’agriculture et l’agroalimentaire...

C’est une des raisons fortes pour laquelle l’appel des grands patrons a fait « tilt » dans le monde des plus petites entreprises qui, elles aussi, ont besoin de compétence et de technicité.

Ce mouvement de fond préfigure ce que pourrait être une politique migratoire différente, parce que choisie et correspondant aux besoins de l’économie.

Un peu comme celle que le Royaume-Uni post-Brexit est en train de mettre en place. Ses frontières sont contrôlées, donc peu de clandestins (mais c’est facile puisque c’est une île). Elle s’est affranchie des contraintes de Schengen et refuse la concurrence des travailleurs de l’est de l’Europe (Pologne, par exemple). Des travailleurs qui ne présentaient plus d’avantages comparatifs puisque l’Union européenne a égalisé les conditions de salaires et de charges entre les pays membres... Par ailleurs, beaucoup d’Européens, qui avaient des petits boulots, sont repartis dans leurs pays d’origine pendant le confinement. Aujourd’hui, le réveil de l’économie britannique s’opère avec beaucoup de travailleurs venant des pays du Commonwealth. Ils parlent la langue anglaise et beaucoup ont suivi des études. Ceux qui ont très peu de compétence reprennent les petits jobs de services qui étaient tenus par les jeunes Européens.

Le cas du Canada est assez exemplaire : une immigration choisie avec comme critères retenus le pays d’origine, la langue parlée (l’anglais et le français) et surtout l’expertise, la compétence et l’adhésion à la culture et au mode de vie.

Les modèles canadien ou britannique ne sont sans doute pas applicables sans adaptations, mais ils recueillent l’assentiment des chefs d’entreprise français. Qu’on le veuille ou non, toute réforme de la politique migratoire appellera nécessairement une politique d’intégration et l’intégration est principalement à la charge de l’entreprise. Donc mieux vaudrait lui demander son avis.