EDF, SNCF… : les grandes entreprises publiques face à un Etat actionnaire défaillant

Le mois de mars va être cruel pour les grandes entreprises publiques. Chez EDF comme à la SNCF, les rendez-vous avec la réalité risquent d’être très douloureux.

Pendant que le gouvernement essaie de se sortir du piège de la loi El-Khomri en évitant une explosion sociale, et que le président de la République est encore le dernier à penser qu’il peut arriver aux élections présidentielles dans une posture favorable, des pans entiers de l’économie française continuent de se fissurer. Ce qui ne semble inquiéter personne, en dehors des personnels des entreprises.

La totalité du secteur privé cherche les moyens de gagner en productivité avec une liberté administrative et fiscale que le gouvernement ne veut pas lui donner. Résultats : les très grandes entreprises s’en sortent parce qu’elles sont devenues mondiales. Les petites et les moyennes étouffent faute de marchés, et surtout de perspectives qui leur permettraient d’investir.

Faits nouveaux, les grandes entreprises publiques sont de plus en plus menacées. Elles n’ont pas de stratégie, et surtout pas de moyens financiers. Le mois de mars va être cruel.

Depuis la semaine dernière, le dossier industriel qui focalise toute l’attention et l’inquiétude est celui d’EDF. La démission spectaculaire du directeur financier, Thomas Piquemal, a servi de révélateur aux difficultés de l’électricien. Thomas Piquemal a démissionné parce qu’il considérait qu’EDF n’a pas les moyens d’assumer financièrement la construction des EPR en Grande-Bretagne. Ce dossier n’est pas nouveau : la construction des EPR en cours, c’est-à-dire des centrales nucléaires de la 3ème génération, va déjà couter très cher en France, à Flamanville, et en Norvège. Par ailleurs, EDF doit à la fois prendre en charge la restructuration d’Areva, qui est une vraie catastrophe et qui va lui coûter 2,5 milliards d’euros si l’Etat accepte de participer à la recapitalisation pour le même montant … Mais EDF va devoir aussi financer la mise en état des centrales existantes pour prolonger leur durée de vie.

Du coup la situation financière trouvée par Jean-Bernard Levy est des plus tendue. La Cour des comptes vient de rappeler que l’endettement d’EDF ne permet pas d’envisager des développements à l’étranger.

L’Etat actionnaire n’a pas d’argent. Plus grave, il a besoin d’argent, il a donc tendance à exiger un maximum de dividendes de ses participations industrielles ou financières, dont celles qu’il détient dans EDF (90 % du capital).

L’ Etat régulateur n’a pas de stratégie de prix très claire. Sa position sur les tarifs varie avec le climat politique. Une augmentation des prix de l’électricité en période préélectorale paraît peu probable.

Quant à la stratégie industrielle, elle existe, certes, mais elle ne s’exprime pas très clairement. Si le choix de la France est de rester un champion de l’énergie nucléaire en attendant que les énergies renouvelables prennent le relai, il faudra le dire haut et fort et dégager les moyens de maintenir les moyens d’investissement.

Sur l’allongement de la durée de vie des centrales existantes, les politiques ne sont pas aussi déterminés que les ingénieurs. Sur les EPR, les dépassements de coût ont rendu le dossier plus difficile à défendre. Sur l’exportation en Grande-Bretagne, Pierre Gadonnex, l’ancien président d’EDF, qui avait lancé le programme anglais a, dû, ce week-end,  expliquer dans le JDD que sans ces programmes, la France pouvait perdre son statut de numéro 1 dans le monde. Or, si EDF ne construit pas les centrales, ce sont les Coréens ou les Russes qui les feront.

EDF attend donc que l(Etat soit plus précis et plus clair sur la stratégie de sa principale réussite industrielle.

<--pagebreak-->Le cas de la SNCF est très différent parce qu’il est politiquement moins sensible ; n « empêche que les symptômes du déséquilibre sont les mêmes. La SNCF est une magnifique entreprise mais qui n’a pas investi depuis 25 ans. Il lui faut rénover le parc actuel de TGV, ouvrir de nouvelles lignes et surtout entretenir la totalité du réseau, ce qui n’a pas toujours été fait avec tous les moyens nécessaires. La conséquence de tout cela, c’est que la SNCF prend du retard sur ses concurrents, et surtout se met en risque au niveau de la sécurité des voyageurs. Le déficit de la SNCF est de 12 milliards d’euros. Considérable. Son endettement est tel qu’elle ne peut plus financer ses investissements, et son exploitation est limitée.

Comme chez EDF, l’Etat actionnaire n’a pas d’argent. Il lui faut négocier des partenariats avec les collectivités publiques et avec des privés. Ceci dit, ce type de pratique ne colle pas avec les valeurs traditionnelles de la gauche.

Quant à l’Etat régulateur, il demande à la Sncf le zéro défaut, mais ne lui donne pas les moyens d’améliorer sa recette.

Ces deux exemples posent évidemment le problème de l’avenir des grandes entreprises publiques françaises

La France n’a jamais eu de stratégie très claire, hormis après la guerre ou pour reconstruire le pays, où l’Etat prenait les commandes sur une grande partie de l’appareil économique. L’objectif assigné par le Conseil de la Résistance et le Général de Gaulle était sans ambiguïté : la France devait retrouver ses grandes infrastructures et construire des pôles d’excellence industrielle dans l’énergie, le transport, l’automobile.

En 1981, François Mitterrand a lancé une deuxième vague de nationalisation des groupes industriels, des banques et de deux compagnies financières. La raison en était politique et financière : toutes ces entreprises étaient sous-capitalisées et l ‘épargne française était trop fragile.

A partir des années 1986, la France a privatisé les entreprises nationales qui étaient en bon état et capables d’affronter la concurrence étrangère.

Au moment de la crise des subprimes en 2008, la tentation de privatiser les banques pour les protéger était forte, mais on a choisi de leur donner des béquilles le temps qu‘elles cicatrisent leurs blessures. Au demeurant, les banques françaises n’étaient pas en trop mauvais état.

Depuis les années 2008, la question des entreprises publiques françaises n’a pas été posée. Ni par Nicolas Sarkozy, ni par François Hollande.

Cette question sera forcement posée lors des élections présidentielles de 2017. La France n’a pas de stratégie industrielle, et sa politique économique a une ambition strictement sociale. La vraie question que la classe politique n’ose pas poser :  à quoi servent les grandes entreprises publiques françaises ? Si le personnel politique est incapable d’apporter une réponse convaincante, il faudra se résoudre à admettre que les entreprise publiques sont appelées à disparaître. En attendant, ces galères prennent l’eau.