Emmanuel Macron fonctionne comme le PDG de l’entreprise France, gare à ne pas asphyxier les contre-pouvoirs

Emmanuel Macron se comporte exactement comme le PDG d’une grande entreprise. Efficacité d’abord... sauf que la vraie vie d’une entreprise est faite de compromis.

Le changement le plus spectaculaire et le plus important, c’est que le nouveau président se comporte exactement comme le PDG  d’une grande entreprise.

Il se fixe des objectifs, il choisit ses hommes, des experts, impose des procédures, commande des feed-back, fait du marketing et de la relation client. Les réunions de travail qu’il a eues pendant la campagne avec ses équipes et celles qu’il continue d’avoir à l'Elysée ressemblent à des Comex ou même à des réunions Produits à la direction marketing d’une multinationale de grande consommation. Ce fonctionnement a balayé, semble-t-il, les vieilles méthodes politiques fondées sur les réseaux, les connivences, les convictions idéologiques, les partis, les courants.

Tout cela est jeune, moderne, vivant, avec en prime l'intelligence d’avoir renforcé la forme et l’image du monarque républicain. Notoriété digitale d’un côté, crédibilité de la tradition de l’autre

Cette gouvernance-là a créé un électrochoc dans la société française et peut lui être très salutaire dans la mesure où ce qu‘il manquait au pays, c’était de la confiance, de l’optimisme et une volonté d’atteindre des objectifs. Il manquait même les objectifs.

Comme le PDG d’une grande entreprise, il a donc fixé des objectifs stratégiques à moyen terme : restaurer la puissance et l’influence de la France. Ça passe par trois axes.

Un: assumer pleinement la mondialisation pour en saisir les opportunités, jouer sans réserve le jeu de la concurrence de marché

Deux: s’enraciner dans l'Union européenne et renforcer cette union avec nos partenaires.

Trois: participer pleinement à la révolution digitale.

Pour Emmanuel Macron, ce projet stratégique n’est effectivement ni de droite, ni de gauche. C’est le seul qui permet de créer de la richesse au profit de tout le monde. Le seul qui permet d’éradiquer le chômage et la misère qui gangrènent l’organisme.

Alors comme un chef d’entreprise, il s’entoure d’experts en phase avec les objectifs, il annonce un plan de réformes pour redresser les finances (c’est le nerf de la guerre). Il a pris un directeur général, puis a choisi les membres de son Comex.

Comme un PDG, il va demander des business plans, les plans de financement, des audits, des études consommateurs, parce que comme pour un chef d’entreprise, ses clients sont importants, mais ce qui l’intéresse autant sinon plus, ce sont les clients qui n’ont pas adhéré  à l’enseigne « Macron ». 

Il se donne les moyens d’avoir une large majorité d’actionnaires sans beaucoup d’intermédiaires. Son projet de majorité présidentielle qui supprime ou court-circuite des partis traditionnels revient à ubériser la société politique.

A priori, l’accouchement n’a pas été sans douleur, les dinosaures de la politique n’abandonnent pas leurs pouvoirs et les signes extérieurs de ce pouvoir très facilement, mais au final, le PDG de la maison France arrive à son objectif, de constituer une gouvernance assez flexible, diversifiée, sans doute loyale, avec des méthodes de travail qui devraient lui permettre d’accélérer le travail d’adaptation. Sans beaucoup de concurrence.

Cela dit, il met en place aussi un système beaucoup plus risqué que celui d’un chef d’entreprise parce qu‘il n a pas de contre-pouvoir.

Le chef d’entreprise a des contre-pouvoirs, il doit en tenir compte en permanence. Le contre-pouvoir de ses salariés organisé, celui de ses actionnaires qui peuvent l'encadrer ou le déplacer, le contre-pouvoir de ses clients qui votent tous les jours en achetant ou pas ses produits. Le chef d’entreprise s’est organisé pour écouter ses contre-pouvoirs et pas seulement les séduire.

Emmanuel Macron aujourd’hui est assailli par les courtisans. Tout le monde lui tresse des couronnes. Le monde politique est en admiration, la majorité des journalistes est en pâmoison, les médias internationaux  ne se remettent  pas de voir un chef d’Etat aussi jeune, brillant, intelligent, ouvert sur l'Europe, habile et charmeur. Il a fait campagne avec le charme comme arme fatale, il va gouverner avec les mêmes munitions.

Alors Emmanuel Macron n’est sans doute pas dupe, mais pourra-t-il résister longtemps à ces monceaux de flagorneries déversées à chaque instant par des hordes de flatteurs. Sans doute peut-on lui faire ce crédit de résister aussi à l’accessoire pour mieux se concentrer sur l’essentiel.

Mais ce qui est plus grave, c’est qu’il s’organise pour écarter ou paralyser les contre-pouvoirs dans un pays ou les contre-pouvoirs sont déjà fragiles. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis.

Les armes syndicales sont fragiles et peu nombreuses, ce qui oblige leurs chefs à crier fort.

Quant à la refondation politique, elle vise à constituer une majorité présidentielle la plus large possible. Donc après avoir explosé le parti socialiste, il essaie d’exploser la droite Républicaine. C’est forcement très habile sauf que ça supprime toute alternative puisque les seuls espaces disponibles sont les deux extrêmes, l’extrême droite et l’extrême gauche qui ne sont pas des formations de gouvernement.

L’autre choix aurait pu être de jouer les coalitions de formation, un peu comme en Allemagne. Angela Merkel gouverne l'Allemagne depuis 2005, mais elle a changé trois fois de majorité. La CDU, qui est son parti, s’allie avec des partis ou des courants voisins selon le résultat des élections. Cette formule donne au Bundestag un contre-pouvoir très important à la chancelière. Laquelle d’ailleurs sait l'utiliser.

Le président français n'aura pas à priori ce type de contre-pouvoirs puisqu’en plus, il nomme un Premier ministre qui va devoir parrainer la campagne pour les législatives en faisant en permanence des grands- écarts.

Ça ne va donc pas être très facile. Ça risque même d’être dangereux pour l'équilibre du pays puisque le seul moyen de s‘opposer au pouvoir, quand le désaccord sera important, sera de s’exprimer dans la rue.

Ce risque existe à moins que le résultat de la législative nous ramène à une configuration plus classique du fonctionnement démocratique. 

Les chefs d’entreprise n’aiment guère les contre pouvoirs. Ils n'aiment guère, mais ils font avec parce qu’ils leur sont nécessaires. Ils le savent.