Emmanuelle Wargon : sur le fond, elle n’avait pas tort ; dans la forme, elle avait tout faux.

La France s’est trouvée une nouvelle raison de se mettre en colère puisque la ministre chargée du logement, Emmanuel Wargon a très sérieusement fait le procès de la maison individuelle alors que c’est le modèle plébiscité par les Français. De gauche comme de droite.

Emmanuelle Wargon est peut-être née sous le signe du scorpion, ce serait donc dans sa nature que de piquer là où ça fait mal, au point de se suicider elle-même. Parce que ça n’était pas le moment. Évidemment.  

Elle a été très brutale, puisqu’elle a dit très officiellement que la maison individuelle était « un non-sens économique, un non-sens écologique... un modèle d’urbanisme dépassé ». Donc, tout le monde a compris que le logement individuel était fini. Et que tous ceux qui l’habitent pouvait se préparer à de grands changements.

Alors, elle s’est un peu reprise après en s’apercevant de la panique qu’elle avait créée, elle a dit qu’elle n’avait pas voulu attaquer ce mode d’habitat, qu’elle visait les lotissements mais le mal était fait. Ce qui est dit est dit.

Alors que la maison individuelle est le mode d’habitation préféré et rêvé de la grande majorité des Français depuis 50 ans.

Quand on est ministre de la République, on doit certes dire la vérité des faits et des chiffres, mais on évite de se mettre à dos la moitié de la population. En fait, comme beaucoup de ministres, Emmanuelle Wagron reproduit le discours qu’on tient dans son milieu social. C’est un ministre très compétent, avec un cursus sans faute, mais elle n’échappe pas à ses origines. Issue de la classe dirigeante parisienne, son père Lionel Soler a été ministre dans les années 70, alors elle n’a, sans doute, toujours vécu qu’entre l’appartement Haussmannien à Paris et les grandes maisons de famille à la campagne.

Mais derrière cette ADN, il y a, c’est vrai, une véritable réflexion sur l’avenir de la maison individuelle.

Ce mode d’habitat s’est développé à partir des années 1960. Parce qu‘il offrait à un prix abordable un habitat dont rêvaient les Français.

Un habitat neuf, avec le confort, un petit jardin, une pelouse, un barbecue etc…. Un ou deux garages, parce qu’il fallait une ou deux voitures puisque on est loin du centre, des écoles ou du travail. Cet habitat a façonné l’urbanisme qu’on connaît aujourd’hui. Or, cet urbanisme-là nous oblige à consommer beaucoup d‘essence, beaucoup de services publics et il a détruit beaucoup de centres-villes.

Dans les années 1960, cet urbanisme a été voulu et organisé par le pouvoir. Au cœur des Trente glorieuses, le président George Pompidou disait : « les Français veulent des bagnoles, faisons leur des bagnoles et des autoroutes pour rouler, y compris dans Paris  ». Il disait aussi « ils veulent aussi des maisons, faisons-leur des maisons, » et il ajoutait « quand on a une maison, on ne fait pas la révolution ».

Il se trompait parce que, 50 ans plus tard, les gilets jaunes sont venus en ligne directe des banlieues pavillonnaires.

La maison individuelle a été pendant un demi-siècle, le rêve français, le marqueur du bonheur et de la réussite sociale. La maison individuelle représente près  de la moitié des logements, il y a en France 37 millions de logements, la moitié, ce sont des maisons individuelles, l’autre moitié, ce sont des appartements qui sont soit des logements sociaux, soit des logements plus chics.

Mais la situation actuelle est bloquée. Donc les prix sont devenus insupportables dans les grandes villes là où les logements sociaux sont introuvables. Surbookés.

Donc la seule solution pour des jeunes qui veulent s’installer, c’est d’aller à l'extérieur dans la périphérie des villes ou même en campagne. C’est le moins cher et le plus confortable mais aujourd’hui ça se transforme en galère. Parce qu’habiter la campagne et travailler en ville oblige à prendre la voiture, c’est obligatoire. Avec une essence qui va couter de plus en  plus cher, des accès routiers de plus en plus encombrés.

Il est évident qu‘il faut entamer une réflexion.

Les solutions seraient de construire davantage de logements pour faire baisser les prix.  Il manque entre 150 000 et 200 000 logements nouveaux par an. Mais si on ne construit pas, c’est tout simplement parce qu’il n'y a pas de terrains à bâtir, et quand il y a des réserves constructibles, les permis de construire ne sortent pas. Les maires se méfient de tout et bloquent les initiatives par peur des recours. Il faut reconnaître que les mouvements écolos préfèrent planter des arbres que d’ouvrir des chantiers. Pour les arbres, ils ont raison. Mais pour les chantiers, ils ont tort.

On n’a que deux solutions pour rendre la ville plus logeable et agréable. Ou bien on s’étale mais ça coute cher, en équipement de transport. Ou bien on pousse en hauteur. On pourrait ajouter un étage à chaque immeuble. Les propriétaires ne sont pas chauds, ils vivent sur des rentes donc ils les protègent. Pas d’étages supplémentaires à ceux qui avaient été fixés par Haussmann au 19e siècle.

Paris est une des seules métropoles au monde qui ne construit pas en hauteur, ou alors à la Défense mais ça n’est pas Paris.

Donc sur le fond Emmanuel Wargon n‘avait pas tort. Il y a une réflexion à ouvrir mais surtout pas un débat qui laisse penser qu’il changera l’habitat et détruira les pavillons individuels, et les lotissements. Le plus urgent serait de s’attaquer aux barres d’immeubles. 

Quand on est ministre du logement, on essaie de ne pas désespérer Billancourt comme on disait au temps où Billancourt était encore une banlieue ouvrière.

Encore un mot : sans méchanceté aucune, Emmanuel Wagron a fait un livre en 2018   Bienvenue en politique, destiné à ceux qui sont tentés de renoncer. Elle l'a fait, aussi, pour tirer les leçons des gilets jaunes. Peut-être aurait-il fallu qu’elle le relise avant de prendre la parole.