Euro, croissance et réformes structurelles : Voici la feuille de route de Pierre Moscovici à Bruxelles

C’est fait, Pierre Moscovici est nommé Commissaire européen chargé des affaires économiques. Les Allemands sont furieux, ils ne voulaient pas de Moscovici. A l’Élysée, on va faire semblant de croire que la France a marqué des points. Moscovici lui, échappe à Pôle-Emploi et trouve un job pas trop mal payé. Par contre, la feuille de route dont il hérite va être épouvantable à respecter.

Cette nomination à l’un des postes les plus importants, il s’agit de veiller à la cohérence des politiques économiques des États membres, a sans doute été la plus compliquée de toutes les nominations. En théorie, Jean-Claude Junker, avait les coudées franches pour constituer son gouvernement. Il n’a de compte à rendre qu’au Parlement européen et à la majorité à laquelle il appartient. Il a donc une légitimité démocratique que n’avaient pas ses prédécesseurs. En pratique, il doit bien évidemment ménager les principaux gouvernements de l’union, en particulier ceux des trois États les plus puissants, l’Allemagne, la France et l’Italie.

L’Allemagne ne voulait pas de Pierre Moscovici. Ce n’est pas que le ministre allemand de l’Économie n’aime pas son ex-homologue, au contraire. C’est plutôt que Pierre Moscovici, n’ayant pas très bien réussi à Bercy, ne serait pas en position très légitime pour gérer l’ensemble des économies de l’Europe. La réflexion de l’Allemagne est simple : comment attendre de Pierre Moscovici un respect des règles de saine gestion alors qu’il a appartenu à un gouvernement qui en a été incapable. Ils ont légitimement des raisons de douter de son engagement.

Les Allemands ne sont pourtant pas des idiots, ils savent que Moscovici connait la musique, ils savent qu’il est fondamentalement social-démocrate, attaché à l’Europe et sachant qu’il y a des règles à respecter. Mais ils savent aussi que son image est profondément détériorée par son appartenance à une équipe gouvernementale qui a été incapable de redresser le pays.

L’Allemagne aurait donc cédé, non pas à la pression française. Ça fait un moment que François Hollande n’est plus écouté à Berlin, mais disons que l’Allemagne a cédé pour des raisons purement cyniques.

D’abord parce qu’ils considèrent que si Pierre Moscovici a été politiquement nul à Paris, il a été techniquement assez performant dans les instances européennes. On lui reprochait d’être plus souvent à Bruxelles qu’à Paris. Les socialistes l’ont fusillé pour trop grande intelligence avec Bruxelles. Ça lui rend service aujourd’hui.

Ensuite, les Allemands ont finalement accepté pour ne pas donner l’impression de contrôler tous les postes clés à Bruxelles.

Enfin, les Allemands considèrent qu’il ne pourra pas faire autrement que d’appliquer une feuille de route qui s’impose et que, par conséquent, il va devoir imposer à la France des disciplines qu’il se refusait jusqu’alors. L’exercice va être « rigolo » à observer comme disent les Italiens qui l’attendent eux-aussi au tournant.

La feuille de route qu’il va trouver en arrivant a été établie par le cabinet de Jean-Claude Junker. En réalité, le document a été préparé par un des ces think tanks les plus influents de Bruxelles. La capitale belge a ceci de particulier : l’administration n’est pas pléthorique contrairement à ce que l’on croit souvent. La Commission fait appel à des sociétés de services.  En l’occurrence, il s’agit de Bruegel à Bruxelles qui a beaucoup travaillé sur ce que devra faire Moscovici.

1er point : Les experts de ce cabinet préviennent Moscovici que sa tache va être épouvantable. Il arrive avec une image, et un parcours, qui est contradictoire pour la mission qui est la sienne de surveiller la gestion des États membres. Toute la difficulté va être de remettre ceux qui ne sont pas sérieux dans le droit chemin et, parmi ceux qui ne sont pas sérieux, il y a évidemment la France. Bonjour le grand écart. Ou bien il sanctionne les coupables de laxisme, ou bien il négocie, ou bien il ferme les yeux. Sa crédibilité est en jeu mais ça tout le monde s’en moque. Plus grave, il risque d’abimer la crédibilité de la zone euro qui n’est déjà pas débordante, pour les marchés c’est plus grave.

2eme point : La feuille de route qui lui sera délivrée aura trois objectifs. Trois conditions pour mener à bien la mission. Le premier objectif sera d’obtenir des États membres qu’ils poursuivent leurs réformes structurelles avec deux mauvais élèves dans la classe : l’Italie et la France. Ces réformes structurelles portent sur la fluidité du marché du travail, la libre circulation des biens et des services (faire sauter les barrières protectionnistes), la, réduction des dépenses publiques, l’amélioration des compétitivités (prix et surtout qualité), le respect des règles fiscales, la réforme du système bancaire qui n’est pas terminée.

Le deuxième objectif,  sera d’initier des politiques de soutien à la croissance par la demande et par l’investissement. Que les Français ne se réjouissent pas trop vite. Le pays qui, en Europe, a le plus besoin d’un soutien de sa demande intérieure c’est l’Allemagne.

Le troisième objectif sera d’entretenir une relation positive avec le pouvoir monétaire afin de prévenir le prochain coup de tabac sur les marchés internationaux. Si le mouvement de change s’accélère, si l’euro poursuit sa baisse, ce n’est pas forcément une très bonne nouvelle contrairement à ce que croient les économistes français que le gouvernement écoute de trop près. Si l’euro baisse à se rapprocher du dollar, il faut s’attendre à une fuite très rapide des capitaux sur cette zone. Dans ce cas-là, la BCE sera obligée de continuer à baisser ses taux et à intervenir alors que la FED augmentera  les siens. Le squeeze qui conduit à l’accident cardiaque, comme en septembre 2008. Avec une croissance molle et des capitaux qui s’en vont, l’économie européenne s’effondrera complètement.

Le cœur des pleureuses, qui en France, n’a pas cessé de réclamer une baisse de l’euro demandera alors pourquoi il est si bas !

C’est la perspective, et le risque de cette crise là, que Pierre Moscovici va devoir gérer et prévenir. Sale boulot qui passe une fois de plus par la case départ des réformes structurelles. En fait, l’exercice le plus difficile qu’il aura à faire sera de convaincre la gouvernance française de l’urgence des réformes. C’est-à-dire de faire tout ce qu’il a raté quand il était à Bercy. Oui vraiment quel boulot.