Europe, relance, dettes... L‘Allemagne change de politique, plus pour renforcer son rôle de locomotive que pour plaire aux Européens.

Après avoir accepté d’oublier les critères de Maastricht, prôné la mutualisation européenne des dettes, le plan de relance interne à l’Allemagne post-Covid va plus soutenir la consommation que les entreprises. C’est le monde à l‘envers.

L’Allemagne n’a pas été bouleversée par le coronavirus qui l’aurait contrainte à changer de politique économique, Berlin s’est tout simplement rendue compte que si l’Allemagne voulait conserver son statut, sa puissance industrielle et son rôle de locomotive, il lui fallait reconnaître que l’Europe existe et qu’elle en avait besoin.

Affaire d’opportunité mais le fait nouveau est que l’Europe toute entière peut aussi en profiter.

Depuis la crise du coronavirus, l’Allemagne a apparemment renoncé à ses valeurs fondamentales qu’étaient le respect du dogme de la productivité et de l‘orthodoxie budgétaire.

Dès le début de la pandémie, l‘Allemagne fait dire à ses partenaires européens qu’il fallait sans doute oublier, pour un moment, les fameux critères de Maastricht et trouver des moyens de financement et de soutien aux économies. Au même moment, le gouvernement a laissé faire la Banque centrale européenne dans la poursuite d’une politique monétaire non conventionnelle qu‘elle voulait stopper et qui revient à déverser des tonnes de liquidités au bénéfice des banques européennes, afin de leur éviter de craquer et surtout leur permettre d’apporter des capitaux aux entreprises locales.

Dans la foulée, Angela Merkel a préparé avec Emmanuel Macron, un plan de soutien européen de 750 milliards d’euros financé en partie par de la dette garantie par l’ensemble des pays de l’Union européenne, mais destiné principalement aux pays les plus atteints par le virus ou les plus fragiles. C’est la première fois que l‘Allemagne participe à un projet de mutualisation des dettes et considère que le concept d’Eurobond n’est plus tabou.

Enfin cerise sur le gâteau, après de longues discussions en interne, le gouvernement fédéral a présenté un plan de soutien post-Covid à 130 milliards d’euros, principalement fondé sur une relance de la consommation interne, ce qui, là encore, était considéré comme tabou par une majorité d’Allemands.

 

Tout se passe comme si, a priori, le Covid aurait tourné la tête des dirigeants allemands. En réalité, le changement est beaucoup plus subtil. Les Allemands ne sont pas devenus fous ou irresponsables. Au contraire, ils ont parfaitement compris que la géopolitique et la situation économique avaient changé, ce qui les obligeait, eux aussi, à s’adapter.

Le projet de dettes européennes a été considéré comme un tournant historique dans la reconstruction européenne, et c’est vrai que cette mutualisation ouvre la porte à une évolution plus fédérale qu’avant au niveau de la gouvernance. Encore faudra-t-il se mettre d’accord sur les conditions à satisfaire pour pouvoir profiter de cet argent nouvellement drainé et garanti par l’Union européenne ? Tous les pays partenaires qui espèrent toucher des subventions sans trop d’obligations en contrepartie, se bercent d’illusions. Mais sur le principe, l‘Allemagne et la France ont réussi à obtenir l’adhésion des pays dits « frugaux » qui s’y opposaient.

Le plan de relance de l’économie allemande, qui est en cours d’application, renforce encore l’évolution. En 15 pages, 57 mesures, et 130 milliards d’euros, la Chancelière avait obtenu une baisse de 3 points de la TVA jusqu'à la fin de 2020 (de 19% à 16%), une prime spéciale de 300 euros par enfant pour les familles, une baisse des tarifs d’électricité, des aides affectées aux communes, des investissements collectifs, pour équiper le pays de la 5G et un renforcement des services hospitaliers.

Le plan doit concerner tous les Allemands qui sont donc globalement incités à consommer plus que ce qu’ils avaient l’habitude de faire jusqu'à maintenant.

Il faut reconnaître que du côté européen, on commençait à s’impatienter. Bruxelles et l’ensemble de l’Union européenne demandaient un coup de booster comme celui-là depuis le début de la crise. Les Français, les Italiens, les Espagnols espéraient que la locomotive allemande serait repartie plus vite pour tirer les wagons. Mais on s’était bien aperçu que l’Europe avait du mal à se coordonner. Parce qu’au plus fort de la crise sanitaire en avril, c’était chacun pour soi.

L’Allemagne a donc pris son temps, mais c’est dans son fonctionnement. L’Allemagne prend toujours son temps parce qu‘elle est gouvernée par une majorité de coalition et il faut mettre tous les partenaires d’accord. Le Parlement travaille lentement. Même si Angela Merkel jouit aujourd’hui d’une autorité qu’elle n’avait pas au début de la crise.

Par ailleurs, l’économie allemande a été moins abimée que l’économie française. Le confinement a freiné son activité mais ne l’a pas arrêté complètement. L’industrie, qui représente une part très importante, a continué de tourner.

Enfin, il faut reconnaître que l‘Allemagne n’a pas cette culture keynésienne de la relance. L‘Allemagne est plutôt Schumpetérienne. Elle ménage ses finances publiques. Elle fait attention à ne pas s’endetter. Elle caresse et protège ses entreprises et leur capacité à innover et fabriquer de la compétitivité. Alors que la France a toujours protégé plutôt ses consommateurs.

 

En fait, les politiques économiques de relance sont en phase avec la réalité des modèles.

Le modèle allemand de croissance est fondé sur l’industrie et sur l’exportation. L’industrie n’a pas été détruite, mais les marchés étrangers se sont effondrés.  La grande exportation où l’Allemagne était championne du monde s’est écroulée. Donc il fallait que l’Allemagne retrouve des alternatives sur des marchés nouveaux.

D’un côté, il lui faut booster son marché intérieur, d’où l’aide aux consommateurs. Mais de l’autre, il lui faut aussi protéger ses clients en Europe, d’où la décision de ce plan de relance européen cofinancé par tout le monde au profit des plus malades. Tout cela pour fabriquer de la demande.

Le modèle français est bien différent avec des activités leaders que sont l’agroalimentaire, le tourisme et l’aéronautique.  Les services dominent. Avec surtout un moteur : la consommation. Cette consommation se porte sur les services internes (santé, tourisme, administration, assurances banques) et a besoin des importations pour assurer l’approvisionnement en biens. La France a donc besoin aussi d’entreprises nationales qui, au passage vont créer des emplois, Du coup, le modèle français et les entreprises françaises peuvent profiter de la locomotive allemande, de son marché pour vendre des produits outre-Rhin.

La France a déjà fait beaucoup via le chômage partiel et les dépenses publiques. Nos dépenses publiques sont déjà 100 milliards d’euros plus lourdes que les dépenses publiques allemandes. On a plutôt un sérieux problème d’efficacité de la dépense publique. L’Education nationale et le système de santé ont besoin de réorganisations. La France se vantait d’avoir le meilleur système du monde. On s’est aperçu que c’était surtout le plus cher.

Enfin, tous les observateurs qui pensent que l’Allemagne aurait abandonné le culte de l’orthodoxie budgétaire se trompent gravement.  

L’Allemagne a besoin des pays européens pour écouler ses voitures et ces productions mécaniques, donc l’Allemagne a compris qu’elle devait jouer les locomotives si elle voulait garder ses positions internationales.

Ajoutons que l‘Allemagne a les moyens de s‘occuper de ses consommateurs.  Elle a des excédents budgétaires.

Ce qui va tout changer, c’est que la priorité allemande ne sera plus la performante à l'export ou la compétitivité internationale, mais plutôt l’efficacité à l’intérieur de ses frontières. Dans cette logique, tous les pays de l’Union européenne et notamment ceux du sud, la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce devraient profiter de ce changement. Les Allemands ne veulent pas seulement pouvoir venir y passer leurs vacances et gouter aux plages ensoleillées, ils veulent aussi continuer à vendre leurs automobiles et leur électroménager.