EXCLU – Xavier Fontanet : «Oui, la France peut se redresser !»

Ces dernières semaines, le gouvernement a inscrit dans son budget 2013 de nouvelles mesures fiscales provoquant la grogne des entrepreneurs. Pour Xavier Fontanet, ancien Président d’Essilor, le déclin n’est pas une fatalité. Encore faut-il s’en donner les moyens. Selon lui, il faut faire beaucoup plus de réductions de coût de la sphère publique que le rapport Gallois préconise et ne pas avoir peur d’affronter la concurrence. Pour notre blog, Xavier Fontanet nous donne ses solutions et mâche pas ses mots.

Xavier Fontanet, la France peut-elle se réindustrialiser ?

Ceux qui ont mené des batailles savent très bien que pour les gagner, il faut des généraux motivés et soutenus moralement ! Les généraux ce sont les entrepreneurs. Si l’attitude de la classe politique  vis-à-vis des entreprises ne change pas, et en particulier de la gauche, la France n’a strictement aucune chance de se réindustrialiser. Il faut aussi l’expliquer aux français.  Les entrepreneurs ont été diabolisés, on les surtaxe. Comment voulez-vous qu’ils soient motivés ? Comment voulez vous que l’on fasse de la croissance avec des entrepreneurs démotivés ?

Pour quelles raisons le monde politique ne comprend pas l’entreprise et se désindustrialise ?

Parce qu’il est presque exclusivement issu de la sphère publique. Je pense qu’il y a une grave dissymétrie de notre constitution qui conduit à ce que les Français envoient beaucoup trop de membres de la sphère publique au parlement. Parce qu’elle est insuffisamment  représentée. L’entreprise  est mal comprise. Contrairement à l’Angleterre ou l’Allemagne, un membre de la fonction publique française qui devient député ou sénateur n’a pas à démissionner de son poste. Partant de là, la sphère publique a un avantage dans la conquête des mandats électoraux. Le parlement comprend dès lors moins bien l’entreprise et la mondialisation que ces autres pays. Le phénomène est largement  amplifié au gouvernement où pratiquement personne n’a travaillé en entreprise.  Puisque nous entrons dans une phase de réforme des procédures électorales avec le rapport Jospin, qu’on élargisse cette interdiction au cumul entre une fonction élective et une fonction dans l’administration publique.Ca ne réglera rien à court terme, ça permettra une évolution à long terme de la composition du parlement et une meilleure compréhension de l’économie. Ceci dit, ça urge maintenant !

Concrètement, comment ferait-on ?

Une simple phrase à rajouter dans la constitution : « Que chaque membre de la  fonction publique  démissionne s’il devient député ou sénateur ». Sphère privée et sphère publique seront remises à égalité de concurrence. Il faut aller plus loin .Il ne suffit pas de comprendre, il faut tout faire pour que notre pays aime ses  entreprises. S’il n’aime pas ses entreprises, le français aura du mal  à bien vivre  la mondialisation.  En économie, les facteurs psychologiques et affectifs priment sur tous les autres. L’homme est ainsi fait qu’il a besoin de support moral pour bien agir. Si Peugeot et Renault avaient été aimées comme les allemands ont aimé Volkswagen, Renault et Peugeot seraient beaucoup mieux armés et plus haut dans les classements mondiaux.

On nous parle de politique industrielle, qu’en pensez-vous ?

La France est trop petite pour faire de la politique industrielle. Elle ne représente pas plus de 5% du  PIB mondial. Avec sa dette égale à deux fois son budget, elle n’en n’a pas les moyens. Il y a de belles filières en France mais les entreprises sont capables de se débrouiller toutes seules, d’autant que le vrai sujet est la conquête du monde. Pas d’autre solution que de devenir un pays accueillant à toutes les entreprises. Être accueillant, c’est s’assurer que le monde entier veut investir dans votre pays parce que les entreprises y sont bien traitées, que les médias les encouragent, que les syndicats sont compréhensifs et que les impôts soit mondialement compétitifs. Le jour où la France sera capable d’attirer le siège de GE Europe ou celui d’Unilever, ce sera le signe que nous sommes devenus attractifs. Que nos hommes politiques demandent à ces entreprises ce qu’il faudrait faire pour qu’elles viennent, ce sera un exercice salutaire !

« Être accueillant, c’est s’assurer que le monde entier veut investir dans votre pays parce que les entreprises y sont bien traitées. »

Vous avez vécu avec Essilor une expérience heureuse de mondialisation et vous avez d’ailleurs écrit un livre pour la raconter*.  Maintenant vous donnez des cours de stratégie à HEC. Quelle est l’ampleur de notre déficit de pédagogie et comment expliquer la nécessité d’être dans la course ?

Je reviens de Chine où j’ai passé une semaine chez Schneider Electric. C’est la société française la mieux implantée en Chine avec plusieurs dizaines de milliers de collaborateurs et plusieurs milliards d’euros  de ventes. Schneider montre que les Français savent se débrouiller dans des systèmes très concurrentiels. J’ai également été invité à donner des cours*de stratégie chez CEIBS (L’INSEAD chinois) Les universités chinoises s’intéressent à ce qui est nouveau et en particulier aux nouvelles approches stratégiques. Selon un classement chinois, les Français sont les entrepreneurs les plus brillants, pourtant vous n’avez pas eu connaissance de ce classement car la presse française ne l’a pas relayé.

La désindustrialisation n’est donc pas due à un talent que les entrepreneurs français n’auraient pas. La graine est bonne. La désindustrialisation, c’est le terreau français. Il est devenu aride pour les graines : trop de cailloux, trop de ronces. Ca il faut l’expliquer au français. Ils ont porté au pouvoir une équipe politique qui croit que c’est en rendant tout le monde égal que l’économie économie repartira. On croit que l’état va tout régler. Résultat, on écrase les sociétés d’impôts, on décourage les entrepreneurs, la croissance tombe et l’état va avoir à faire face à des taux d’intérêt qui grimpent. Il faut expliquer que les pays sont en concurrence, que les sphères publiques doivent être compétitives pour laisser de l’air aux entreprises afin qu’elles investissent.

Que faudrait-il faire ?

Le premier travail à faire serait de doter l’économie française d’un droit du travail adapté aux transformations schumpetériennes qui vont affecter les pays développés. Le second travail est de mettre sur pied une fiscalité aussi proche que possible de celles de nos voisins européens. Pour vous aider à réfléchir, je vous  conseille de lire « Le déni français » de Sophie Pedder, la correspondante française de The Economist. Je doute que l’État français soit capable de faire « de la politique industrielle ». Il n’a quantitativement  pas les hommes, il n’a pas les idées, il n’a pas l’expérience internationale et il n’a pas les moyens financiers. Mais surtout, il a mieux à faire : Travailler sur lui même.

Que faut-il réformer dans le droit du travail ?

Je pense que l’erreur de base consiste à favoriser ceux qui ont déjà un emploi (rendre le licenciement et la flexibilité dans l’entreprise difficile) même quand la demande est clairement en baisse. La bonne approche est  allemande. Elle permet la flexibilité des horaires à l’intérieur d’un CDI ainsi que la piste de l’apprentissage qui est une transition en douceur entre le monde éducatif et le monde du travail. La deuxième erreur consiste à faire comme s’il valait mieux le chômage plutôt qu’un petit boulot. Dans tous les pays qui se sont réformés, les dirigeants ont toujours affirmé qu’un travail, même simple, vaut mieux que l’horreur du chômage car le lien avec l’entreprise est conservé. Le modèle à suivre en la matière est la Suède. Le concept de sommet social est un travers français qui traduit un manque de confiance dans les partenaires sociaux et permet à l’Etat de s’immiscer dans la négociation. Il faut revenir à l’entreprise. Il y en a 2.500.000 en France, toutes sont différentes. La convention collective empêche la nécessaire adaptation au terrain et complique les solutions. Peu de flexibilité, image du droit du travail catastrophique… Résultat, tout le monde a peur d’embaucher. Les grandes entreprises mondiales commencent à se méfier du pays.

« Un entrepreneur n’est pas un riche comme les autres puisque toute sa richesse est à risque concurrentiel »

Sur la fiscalité, vous dites qu’il faut tout revoir. Pourquoi ?

Je dis qu’il faut se mettre d’accord sur les mots « riche » et « justice ». Un entrepreneur n’est pas un riche comme les autres puisque toute sa richesse est à risque concurrentiel, qu’elle est liquide et qu’elle procure du travail à nos compatriotes. D’ailleurs, je ne comprends plus bien ce qu’est un riche pour le gouvernement. Quelqu’un qui a 50 millions d’euros en tableaux ou d’autres œuvres d’art n’est pas riche, puisqu’il est épargné par la fiscalité. S’il vend ses tableaux et qu’il investit dans une entreprise, il devient riche puisqu’on le taxe ! Un entrepreneur c’est quelqu’un qui crée de la valeur dont tout le monde profite. Y compris l’Etat. Même le parti communiste chinois partage totalement ce point de vue…

A ce sujet, que pensez-vous de la prochaine loi de finance ?

Avec la prochaine loi de Finance, la France va être médaille d’or dans toutes les catégories d’impôt. Je dois dire que l’actionnariat salarié à été relativement moins écrasé dans toute cette affaire, car le gouvernement a compris la valeur d’avoir le personnel au capital de l’entreprise. Même si la situation n’est pas satisfaisante. Mais le reste du budget est effrayant. Je me demande si le gouvernement a bien mesuré sa décision avec des taux marginaux suivants : 35% sur les bénéfices, 75% sur le revenu, 28+15% sur les dividendes, 41% sur les plus-values, 0,015% sur l’ISF. Il y a une confusion entre les revenus du travail et ceux qui relèvent de prises de risque capitalistique. Le moindre calcul montre que  70% de la valeur créée par une entreprise dont l’activité est 100% française est capturée par l’Etat. L’entrepreneur n’en recevant que 30%. C’est mortel pour l’esprit d’entreprise et cela privera sur la durée les entreprises des ressources financières nécessaires à la croissance.

Dans ce domaine, on cite souvent l’Allemagne en exemple. Font-ils mieux que nous ?

Le gouvernement allemand a, vis à vis des entreprises, une politique totalement différente. L’État garde 30% et laisse 70% à l’entrepreneur. Résultat, à même performance, un entrepreneur français gagnera quatre fois moins que son collègue  allemand. Cela veut dire qu’à terme, l’entreprise allemande battra la française sur la seule base de l’investissement. Prenez une entreprise dont le siège est en France mais dont l’activité française représente environ 10%. Peut-elle rester si on lui interdit l’accès au capital du personnel par la voie de stock options ou d’autres types d’actions ?  L’entreprise en restant en France risque de perdre ses dirigeants étrangers faute de pouvoir les intéresser. Il est très facile aujourd’hui de débaucher les cadres français en proposant des localisations  en Suisse, en Angleterre ou en  Belgique. Que fait-on pour les grands cadres des très grandes entreprises françaises qui investissent puissamment dans leur entreprise ? Est-il normal que les plus values soient de 60% alors que leurs collègues Singapouriens ne sont que de 10% ? L’idée d’instaurer des taxes mondiales comme on le fait sur le dividende va faire douter les actionnaires étrangers du bienfondé d’une localisation en France.

Justement, la fuite des cerveaux est-elle importante ?

Ils sont actuellement très nombreux à partir. Le gouvernement nous  dit qu’il n’y a pas de départ massif, je suis très surpris. Avant de parler de politique industrielle, assurons-nous que les affaires 100% françaises ne crèvent pas à petit feu, que les dirigeants ne prennent pas des nationalités étrangères et que les entreprises mondiales françaises ne déplacent pas leur siège. Il faut que l’on ait les chiffres exacts des départs sur une période de dix ans.

« La banque d’investissement, ce sera de la dette supplémentaire »

Que pensez-vous de la banque d’investissement mise en place par le gouvernement ?

J’ai été un des trois administrateurs issus du privé qui a aidé la Caisse des Dépôts à démarrer le Fonds Stratégique d’Investissement (FSI). Nous y avons fait, je crois, du bon travail en finançant de très nombreux projets. Mais n’oublions pas que le FSI ne représentait, avec ses 20 milliards, qu’environ  1% de l’économie et que chaque investissement était financé par un désinvestissement des portefeuilles d’actions de grosses sociétés mondiales de l’État. On n’a pas investi, on a déplacé un portefeuille. La banque d’investissement aura certes, plus de moyens mais ce sera de la dette supplémentaire. Comme si l’on n’en n’avait déjà pas trop. Quelle que soit l’énergie mise dans la banque d’investissement, celle-ci ne représentera qu’une toute petite partie de l’économie, au maximum 5%. Il faudra de toute façon que les 95% de l’économie privée tournent par eux même.

Donc l’Etat doit faire encore plus d’efforts ?

L’État n’a pas d’autre solution que de faire deux choses. La première c’est de laisser les partenaires sociaux trouver les voies d’une fluidité du droit social et se rapprocher de ce que font les Suédois et les Allemands. Chez Essilor, on a toujours su régler nos problèmes avec nos syndicats entre nous. La deuxième chose, c’est de s’attaquer vigoureusement à ses coûts. Les 10% de PIB  d’écart du coût de la sphère publique française et allemande, soit 200 milliards, sont en train de plomber le pays. En ne touchant pas à la sphère publique, en continuant à investir dans l’administration régionale, on sacrifie les entreprises à l’Etat. Du temps de la commission Attali, j’avais décortiqué les 1000 milliards de la sphère publique : les ronds points, c’était 3 milliards ! Songez au risque qui est pris de décourager  les 3.400.000 entrepreneurs pour quelques ronds points de plus dans nos villages!

Oui, mais là, on confond État et société…

Je ne fais aucun de procès d’intention car la grande majorité de nos élus est sincère et pense défendre l’intérêt général. Ceci dit il leur est très difficile de comprendre qu’étant tous issus de la sphère publique, ils ont tendance à la faire croitre et sont en conflit d’intérêt quand ils votent le budget. La sincérité, c’est bien mais dans la vérité. Il faut baisser les coûts de la sphère publique, voilà la vraie tâche de l’Etat, voilà son devoir vis-à-vis de la société toute entière. Je pense simplement que gagner en 6 ans 200 milliards sur les 1050 milliards de la sphère publique c’est possible ; c’est un effort gigantesque par rapport à ce qu’on nous dit ; d’autres pays l’on fait ; c’est à ce prix que nous pourrons nous redresser.

* : Si on faisait confiance aux entrepreneurs, Editions Broché