France-Allemagne : Hollande a tout faux

Par Jean-Marc Sylvestre. Les cérémonies du 50ème anniversaire du traité de l’Élysée scellant l’amitié entre la France et l’Allemagne ont fait l’objet d’un festival d’hypocrisies et de malentendu. François Hollande et Angela Merkel n’avaient rien à se dire. Sauf cette volonté de montrer que tout va bien. Mais ils ne pouvaient pas faire autrement que d’afficher une fausse solidarité. Rien n’a été fait ou dit pour empêcher la dérive allemande vers l’est. Rien n’a été dit et fait pour empêcher la glissade française vers le sud. Rien n’a été fait et dit pour renforcer la coordination et la compétitivité. Tout était triste et sombre dans cette journée de cérémonie convenue. Rien ne va plus et la responsabilité en incombe à la France. L’Allemagne n’a plus confiance.

Il ne faut pas se raconter d’histoire. La proximité entre la France et l’Allemagne ont été pendant 50 ans, le ciment de la construction européenne. C’est autour de ce couple que s’est constitué le noyau dur de l’UE. C’est entre Paris et Berlin que la monnaie unique, l’Euro, a pu s’installer grâce à des compromis réciproques. Et c’est cette monnaie unique qui a permis à l’ensemble de progresser et d’affronter les grands vents de la concurrence mondiale. Logiquement, c’est l’harmonie entre la France et l’Allemagne, la coordination et la complémentarité  des situations économiques qui pouvaient, à terme, accoucher d’une union politique.

Tout cela a été possible grâce à des dirigeants qui étaient habités d’une solide ambition d’écrire une histoire commune. De Gaulle et Adenauer qui ont voulu effacer les cicatrices de la guerre, Georges Pompidou, Valery Giscard d’Estaing, François Mitterrand ont tous trouvé chez les chanceliers allemands  des partitions communes quelles que soient les options politiques. Le tout, avec des accords suffisamment puissants pour contrebalancer les intérêts nationaux et même les tendances nationalistes et protectionnistes. France et Allemagne sont très souvent tombés d’accord pour nommer des dirigeants d’institutions européennes qui étaient habités par la même logique.

Les rapports entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont été plus difficiles.

D’abord parce que les deux personnalités étaient très différentes. Ensuite, parce que la crise a creusé les divergences entre les deux économies. Enfin, parce que cette même crise nous obligeait à partager un effort pour venir en aide aux pays satellites. Et puis, entre le Président et la Chancelière, les choses se sont arrangées sur les bancs de la coopération et de l’amitié. Bref, des discussions il y en a toujours eu mais des désaccords jamais. Des divergences oui mais assumées et gérées. Pourquoi ? Tout simplement parce que les deux dirigeants étaient également pragmatiques et responsables. Pas d’idéologie. Des résultats.

Et ça a marché.

Quand la crise financière américaine s’est abattue sur l’Europe en 2008, la France et l’Allemagne ont su trouver les moyens d’éviter la catastrophe, trouver les ressources pour aider les pays les plus en difficultés. Et ces plans de sauvetage, on les doit à l’énergie de Nicolas Sarkozy combinée à la solidité d’Angela Merkel. Les deux avaient confiance l’un dans l’autre.

Quand il fallut aider la Grèce et conditionner les aides à un contrôle de gestion, France et Allemagne étaient d’accord. Quand il fallut débarquer Sylvio Berlusconi, et ce n’était pas évident dans une Europe démocratique, Paris et Berlin l’ont fait. Quand on a nommé Mario Monti à la présidence italienne,  il n’y a pas eu débat et les Italiens aujourd’hui en sont très satisfaits. Pas plus qu’il n’y a eu de discussions pour se mettre d’accord sur le nom du successeur de Jean-Claude Trichet.  Enfin, quand il a fallu réformer la gouvernance, instaurer une coordination et une surveillance des politiques budgétaires et fiscales, la France et l’Allemagne ont joué le rôle de copropriétaires principaux. Ils ont changé le règlement.

Tous ceux qui se sont plaints que ces changements ne se sont pas opérés de façon très démocratique, ont du reconnaître qu’ils avaient été efficaces. Les banques en Europe ne se sont pas effondrées, les pays n’ont pas fait faillite et la Banque Centrale Européenne est restée debout. Merci Monsieur Draghi.

Maintenant, les choses sont totalement différentes. Depuis un an, que l’Allemagne est confrontée à l’attitude des dirigeants français et à la politique française, le doute s’est installé entre les deux pouvoirs.

La France a eu tout faux jusqu’à maintenant. La campagne présidentielle a eu des effets désastreux. En stigmatisant le modèle allemand, en prétendant que l’Allemagne conduisait l’Europe à sa botte, en réclamant de la croissance à tout prix, en promettant de faire réviser les traités, en menaçant de fermer les frontières, la France, les dirigeants français se sont déconsidérés en tournant le dos à toutes leurs responsabilités pour tomber dans la démagogie la plus stupide.

Une fois élu a la présidence française, François Hollande a dû se rendre à la raison.

On ne peut pas changer les règles de fonctionnement de l’Europe, on ne peut que les respecter. On ne peut pas inventer de la croissance sans s’en donner les moyens, on ne peut pas critiquer ses banquiers tout en leur demandant de payer nos factures. Nous sommes arrivés à un moment où l’Allemagne a fait savoir à la France qu’une copropriété impliquait que chacun paie ses charges, que chacun respecte le règlement et participe à la réparation de  l’ascenseur ne serait-ce que  pour  pouvoir le renvoyer de temps en temps. Ca se fait dans les vieux immeubles… !

La gouvernance française a évidemment accepté le fonctionnement européen tel qu’il avait été écrit. Mais ce qui est ridicule, c’est que François Hollande a fait semblant d’avoir mis ses partenaires au pas de la croissance. Il n’y a jamais rien eu de plus agaçant pour Angela Meckel que de recevoir des leçons de croissance par la France. Incapable de respecter les règles du savoir vivre budgétaire dans une communauté économique.

L’entente n’est donc pas très cordiale depuis un an. Aujourd’hui, l’Allemagne est envahie par toute une série de doute. L’Allemagne n’a plus confiance, elle doute de la détermination de la France à équilibrer ses finances publiques, à rester dans la zone euro, à faire respecter les disciplines les plus élémentaires. Comble du comble, l’Allemagne nous soupçonne de préparer un bloc des pays du sud qui viendrait dépenser l’argent des contribuables du nord.

L’Allemagne n’a pas complètement tort d’avoir des doutes.

La France n’a pas pris les mesures qu’il fallait pour redresser ses finances publiques. La France promet, le Président parle mais ne fait pas ce qu’il dit. La France n’a pas engagé les reformes qui permettraient d’améliorer sa compétitivité. Le plus grave dans cette affaire, ce sont les procès d’intention que font les Français aux Allemands. Celui par exemple de vouloir imposer un modèle de rigueur financière inapplicable et asphyxiant.

Alors que personne ne veut asphyxier personne parce que tout le monde à besoin de tout le monde.

La France a besoin d’une Allemagne forte pour vendre ses technologies, son tourisme et ses produits de luxe mais l’Allemagne a besoin d’une France forte pour y vendre ses voitures. L’Allemagne a même besoin d’une industrie française qui aurait retrouvée sa compétitivité pour y vendre ses machines outils.

Bref, tout le monde se tient par la barbichette et aujourd’hui, l’Allemagne nous fait encore crédit. Combien de temps ?

C’est la performance allemande et la solidarité organisée qui permet à la France de bénéficier de la garantie allemande pour obtenir des taux  d’intérêt aussi bas. La France a perdu son triple A mais la France utilise le triple A des Allemands pour emprunter de l’argent à un prix dérisoire. Cette situation durera jusqu’au jour où les Allemands constateront que décidément, la France est incapable de tenir ses engagements de compétitivité. Le rôle militaire de protection qui nous permet une armée très sophistiquée à l’épreuve de la guerre en Afrique est important mais pas suffisant pour se permettre d’entretenir un mode de vie incompatible avec nos moyens.

L’obligation française, c’est de réduire ses frais généraux, de réduire ses dépenses sociales, d’assainir et de simplifier son fonctionnement. Et enfin d’accepter une  évolution de l’organisation vers plus de fédéralisme. Si la France remplissait ses engagements, elle aurait beaucoup plus de poids dans la gestion européenne.

Ce n’est pas parce que François Hollande et Angela Merkel ont crié ensemble pendant 24 heures que tout allait bien et que tout ira bien. Le bilan de la relation franco -allemande n’est pas satisfaisant. La France et l’Allemagne ont réussi cette année à mettre en place le mécanisme capable d’éteindre les incendies monétaires. Le MES fonctionne. La BCE est devenue la banque en dernier ressort grâce à l’habileté technique de Mario Draghi et à l’accord politique, mais implicite, de l’Allemagne et de la France.

Mais l’Europe est incapable de gérer des structures qui apportent les conditions de plus de croissance en respectant les grands équilibres. La France et l’Allemagne savent éviter les catastrophes, mais ne savent pas vivre ensemble pour le bien de tous. Qu’on le veuille ou non, depuis six mois, l’Allemagne a fait beaucoup plus pour y parvenir que la France.