France : la fracture entre le monde politique et le monde de l’entreprise n’a jamais été aussi profonde.

La crise du Covid, comme les élections régionales, ont marqué au fer rouge la fracture entre la politique et l’entreprise. Les deux mondes n’ont plus rien en commun. Ils fonctionnent comme s’ils habitaient sur deux planètes différentes.

La France est fracturée. Les politologues, les sociologues et les économistes regorgent d’études et d’analyses pour nous décrire toutes les fractures qui minent la société. Fracture entre le peuple et ses élites, entre la France d’en haut et celle d’en bas, entre les grandes métropoles et les campagnes, entre l‘Est et l‘Ouest, les gens du Nord et ceux du Sud, entre les Français de souche et ceux issus de l’immigration etc... Les fractures ne manquent pas et chacun utilise celle qui va donner raison à ses convictions ou à ses ambitions.

La réalité, c’est que la crise des gilets jaunes, suivie par la crise du Covid et les débats politiques qui ont entouré les élections régionales, montre qu’il existe une autre fracture dont on parle peu, mais qui est pourtant apparue très nettement.

Cette fracture est celle qui sépare le monde de la politique et le monde de l’entreprise. Ces deux mondes ne se parlent plus et vivent chacun selon des logiques très différentes qui ne se recoupent que très rarement.

Le monde politique est constitué des personnels politiques, des membres du gouvernement et ceux qui espèrent y rentrer, les membres de cabinet, les membres des partis politiques; les élus nationaux et locaux, les hauts fonctionnaires,     parce qu’ils vivent tout près des gouvernances diverses et variées. On pourrait y ajouter une grande partie de la presse, des journaux politiques ou des chaines d’info qui relaient et animent la vie de ce monde politique. Ce monde-là vit quasiment en vase clos. Il parle du peuple mais ne s’en préoccupe qu’au moment des élections. La cohérence de ce monde est qu’il vit dans la logique de la sphère publique. Il ne crée pas de richesses, il capte la richesse produite et la redistribue, ce qui lui permet de conforter ses pouvoirs et ses positions.

Le monde de l’entreprise est très différent, il vit à part, il se compose des personnels d’entreprises, les grosses comme les plus modestes, en province comme à Paris, la majorité des salariés du privé, industrie comme services. Ce groupe peut paraître très varié dans sa composition et c’est vrai qu’il y a des grandes entreprises, certaines étant complètement mondialisées, mais il en existe bien d’autres, plus nombreuses, aux tailles plus modestes. Ce monde-là répond à sa propre cohérence. Il vit dans une logique de concurrence avec pour objet de créer de la richesse et par conséquent, des emplois et des investissements.

Alors, ne soyons pas naïf, il existe des passerelles entre les deux mondes. D’abord, parce que le monde de l’entreprise a parfois (ou souvent) pour client le monde politique, il doit en tenir compte comme il tient compte de tous ses autres clients. Ensuite, parce que le monde de l’entreprise a besoin d’un écosystème qui gère le modèle social et les trop nombreuses entreprises publiques avec lesquelles il travaille. Enfin, parce que c’est l’entreprise qui crée la richesse dont le monde politique va redistribuer plus de la moitié (la moitié qui correspond aux prélèvements obligatoires).

Mais en dehors de ces relations à la marge, les deux mondes vivent leur vie en fonction de leur intérêt.

Les politiques sont obsédés par les jeux de pouvoir, les rapports de partis, les alliances et se sont déconnectés des problèmes qui touchent les populations ; d’où cette abstention qui a des effets calamiteux sur le fonctionnement de la démocratie.

Sans paraphraser Machiavel qui a eu souvent raison, le pouvoir des princes qui gouvernent dépend toujours de ceux qu’ils gouvernent ; que le régime soit démocratique ou monarchique.

Les chefs d’entreprises, eux, sont obsédés par la réalité des faits et des chiffres auxquels ils sont confrontés. Bref, la réalité à laquelle on n’échappe pas. Ils doivent produire de la richesse avec un modèle économique équilibré, ils doivent couvrir leurs dépenses et répondre à leurs partenaires : les salariés qui veulent un travail et un salaire décent, les actionnaires qui veulent protéger leurs actifs et recevoir un rendement au moins équivalent à celui du marché, et surtout leurs clients qui peuvent voter à chaque instant en achetant ou pas les produits et les services.

Le mouvement des Gilets jaunes a démarré avec des indépendants, commerçants qui avaient du mal à couvrir leurs échéances mensuelles, la crise du Covid a révélé l’incapacité de l’Etat à s’adapter aux situations de crise grave, et heureusement que les entreprises ont transgressé les règles et les normes administratives pour nous trouver des masques et des tests, heureusement que la médecine privée est venue au secours du public, et finalement heureusement que les entreprises ont fait preuve de résilience très forte et d’agilité, parce qu’aujourd’hui, les actifs de production n’auraient pas redémarré aussi vite.

Sur ce point, l’Etat a été à la hauteur du problème. Le « quoi qu’il en coute » d’Emmanuel Macron, géré et mis en musique par Bruno Le Maire, a permis de protéger le système économique. Mais l’Etat a fait le minimum avec le maximum d’argent. L’ampleur des fonds engagés (700 milliards sur deux ans) aurait pu s’accompagner de directives ou de conductions stratégiques, mais en réalité, on a laissé les entreprises prendre les initiatives qu’il fallait prendre ; ce qu’elles ont fait.

Le monde politique n’a offert aucune solution alternative, aucune possibilité que de regarder le virus se répandre dans les rues vidées par le confinement. Les entreprises, elles, se sont adaptées au e-commerce comme au télétravail.

La fracture entre les deux mondes politique et entreprise est tellement profonde que les hommes et les femmes ne passent même plus de l’un à l’autre. Il y a encore quelques années, les hommes du public rêvaient d’aller exercer dans le privé après avoir fait leur formation à l’ENA et leurs classes à la direction du Trésor. Les hommes du privé rêvaient aussi parfois de conquérir une petite parcelle de pouvoir politique, mais cette ambition s’est perdue. Allez trouver un HEC au Parlement. Les derniers industriels, financiers ou commerçants qui s’étaient égarés en politique ont été balayés lors des dernières élections régionales, qui ont été un régal pour l’élite politique professionnelle.

Le monde d’entreprise rêve d’un Etat plus sobre et recentré sur ses fonctions régaliennes. Il peut encore rêver longtemps. Le monde politique, lui, rêve d’une démocratie sans électeur, il a presque réussi à réaliser son rêve.